‹ James Ensor, peintre & graveurChapitre 40 sur 81 · LE PONT RUSTIQUE · texte numérisé non relu

LE PONT RUSTIQUE

pas tout : sur une tête de gnome ou de gnomide, une écharpe vermillonnée gêne fort un diable coiffé de fleurons nobiliaires. Un démon surplombe une figuration ridicule : certain épi de maïs, imbriqué de corail laqueux. Une écaille d'huître se trouve plus bas. Par centaines, des frelons, symbolisant les pensées mauvaises, s'échappent d'un visage humain. La queue d'un quadrupède fantomatique est happée par un chien. En somme, ce tableau narre le parasitisme de l'animalité,, la déchéance de l'esprit, subjugué par le corps, l'âme avilie par la matière. Et il est d'autant plus intéressant qu'il résume, en quelque sorte, la compréhension, et de l'enfer, et de Satan, après le supplice des précurseurs de la Réforme, peu avant le concile de Trente. Car l'initiation occultiste était presque nulle alors ; on ignorait au juste le sens de l'ésotérisme et l'interprétation métaphysique bornée se faisait exotériquement. Il est donc évident que Jhéronimus Bosch et ses contemporains ne connurent pas l'expressivité du mot et Satan », logogriphe initiatique de la plus haute antiquité, pour dire que l'esprit seul se suffit à lui-même et que cet esprit est Dieu ! Et aisément, ils imaginèrent des spectacles ébouriffants. Leur intellect, exalté par les descriptions mystiques, échevelées du moyen âge, côtoyait la folie. Partant, leurs délinéations ne

sont autres que des documents précieux, utiles à l'étude de la nosographie mentale d'une époque, abstraction faite de leur valeur artistique.

Ils furent, en effet, quelques-uns, peintres et graveurs, qui ont sigillé dans toutes leurs œuvres la tendance religieuse temporaire :

tel panneau ou telle gravure constitue l'irréductible psychologie des Flandres d'antan et, peut-être, des Flandres actuelles. Jhéronimus Bosch voulait que les diables se mussent dans des lieux abominables, créés par Dieu pour punir les méchants, qu'ils souffrissent toutes les mutilations suppliciantes, qu'ils donnassent l'exemple du bien en inspirant l'horreur du mal; et maintenant encore, des légendes populaires délicieuses veulent, en ces pays, que le diable convienne pour ensèigner la vertu, qu'il se confine sur l'épaule gauche de chaque homme dès sa naissance, qu'il soit en lutte sans cesse avec l'ange gardien, placé sur l'épaule droite.

En Flandre, on vous contera les tentations de saint Antoine comme Jhéronimus Bosch les a racontées : « Il était naguère un homme très dévotieux, nommé Antoine. Dieu lui fit connaître sa volonté, et, bravement, dans la ïhébaïde, il s'isola pour vivre en vigilant anachorète. Il priait, jeûnait, se mortifiait. Et plus il macérait sa chair, plus son esprit s'élevait. Il fut l'exemple de toutes les vertus. Il reçut toutes les grâces divines. Mais Dieu prétend éprouver sa force. Des tentations sataniques l'assaillent. En vain implore-t-il quelque répit. Une femme nue lui apparaît. |Elle s'agenouille à ses côtés. Sa chair éprouve des révoltes. Il va faillir. Son trouble augmente. Cependant il ne succombe pas à la tentation. Lors, messire Satan courroucé appelle à lui ses cohortes, car la femme nue n'était que le diable en personne!

PEINTRE ET GRAVEUR

lait-il ? Montrer du doigt les vices et les folies des gens. N'est-ce pas lui qui, dans un ouvrage autre que ses peintures gnomiques, a figuré sept ou huit individus puisant dans des coffres et dans des tonneaux de l'or, et s'arrachant des marchandises, avec cette inscription, au fond, sur un mur : Niemant en kent hem selven? Et cette maxime, éminemment juste : « Nul ne se connaît! » est corollaire d'une autre, qu'il a écrite au-dessous : « Chacun cherche son avantage en ce bas monde ! Tous sont égoïstes ! Personne qui ne songe à ses intérêts ! Ah ! mon Dieu, que de bouches gourmandes ! L'un tire à hue, l'autre à dia, et le désir de posséder tourmente l'être humain! » Pourtant, cette gravure de Gock, d'après une imagination identique : une baleine échouée, vomissant une foultitude de poissons, tandis qu'un individu lui fend le ventre d'où

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