‹ James Ensor, peintre & graveurChapitre 42 sur 81 · LA LISIERE · texte numérisé non relu

LA LISIERE

sortent des crustacés, n'est-elle pas encore l'expression d une idée similaire? Si vous en doutiez, lisez l'inscription explicative : Grandibus exiguit suntpisces piscibus esca!

De son côté Breughel le Drôle ou des Paysans, Pierre Breughel le Vieux, enfin! le chef d'une lignée de peintres, loin de baliverner comme d'aucuns le croient, histrionisa au contraire pour moraliser. Soit, rien n'est plus comique que la plupart de ses imaginations. Elles paraissent des caricatures faites pour agaillardir. Elles émérillonnent, en effet. Mais au fond, elles cèlent des pensées fines. Leur drôlerie n'est que d'apparence. Le but de l'artiste était tout autre que de conter de grosses farces. S'il s'ingénia à typer les ragotins et les nabotes, ce n'était pas, je vous le jure, pour s'en moquer non plus, mais afin d'indiquer le vrai, le beau et le bien, en délinéant les tares psychiques, chevillées à la triste humanité. Et, pour telle raison, cette partie de son œuvre considérable a la valeur d'une ascèse, ou plutôt prêche ce commandement évangélique : « Évitez le mal et pratiquez la vertu ! » Des appellations le disent : les Œuvres de miséricorde, les Vierges sages et les Vierges folles, V Orgueil, la Gourmandise, V Avarice, la Paresse, la Luxure, la Colère, la Prudence, la Foi, la Justice, l'Espérance, sont les titres donnés à des compositions idéologiques, que nous a léguées aussi le burin de Jérôme Cock,

le peintre-graveur, dont Pierre Breughel le Vieux fut l'élève, après avoir étudié chez Pierre Coucke d'Alost.

D'un intérêt suprême sont ces gravures. Quoi de plus fécond en enseignements! Vous croyez de prime abord entendre un tortillage, mais pour peu que vous suiviez les raisonnements émis pittoresquement par Pierre Breughel le Vieux, quelque superbe icône vaut de complexes scolies philosophiques. D'une langue fruste?

Mais non ! pas le moins du monde. Aride? Nullement! Populaire? Peutêtre! mais triviale, comme celle de Rabelais ou bien de Vader Kats, décente pour le peuple auquel elle s'adresse. Car il est à remarquer que les grands vulgarisateurs de morale, que ceux qui se sont évertués à verbifier pour les masses, ont emprunté aux masses mêmes leurs allures et leurs dictions. Forcément, ils y ont été contraints, sous peine de n'être point palingénésiques. Or donc, cette inélégance flagrante, faite pour choquer les seuls délicats insuffisamment édifiés, est, en somme, la base de toute tentative moralisatrice écrite ou peinte ; et Pierre Breughel a compris la nécessité inéluctable de cette méthode instructive. Au surplus, elle était adéquate de sa verve. Rien ne lui plaisait davantage que la gaudriole, qui ne déparait pas la droiture et la sûreté de son caractère. Sa verve saillait taquine, sinon raffinée. Aussi arriva-t-il qu'un artiste anversois, Vredeman De Vries, exécutant chez un riche amateur une de ces perspectives en trompe-l'œil en vogue à son époque, ayant abandonné pour quelques heures son travail commencé, Breughel, passant par là d'aventure, prit la palette et les pinceaux de son confrère et, dans l'embrasure d'une porte simulée, peignit en vingt coups de brosse un paysan lutinant une paysanne. Au retour, De Vries fut très surpris et voulut effacer cette inconvenance ; néanmoins le maître de céans,

PEINTRE ET GRAVEUR

charmé de l'improvisation de Breughel, prétendit qu'on la laissât...

Mais, étrange antithèse, ce joyeux moraliste se conduisait, avant son mariage avec Marie Goucke, la fille de son premier maître, qu'il épousa après son retour de France et d'Italie, autrement qu'un saint : Van Mander raconte que, vers ce temps, il vivait en concubinage avec sa servante, et qu'il rompit cette liaison fort ennuyeuse et peu orthodoxe d'une façon bizarre.

occasion de les voir et de les étudier. Il s'en allait donc, en compagnie d'un marchand nurembergeois, Frankert, souventes fois, autant que possible, aux kermesses, aux foires. Et le peintrehistorien ajoute que les deux amis, déguisés en paysans, assistaient aux noces de campagne, se glissaient parmi les invités et offraient des présents aux nouveaux époux, afin d'apprécier des amusements ou des usages dont quelques-uns des meilleurs tableaux de Breughel le Vieux

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