‹ James Ensor, peintre & graveurChapitre 61 sur 81 · LA MUSIQUE DANS UNE RUE DISTENDE · texte numérisé non relu

LA MUSIQUE DANS UNE RUE DISTENDE

pour dérouter ceux qui le regardent, s'amuse à se moquer de lui-même.

Mais il s'étourdissait plutôt; certains jours il redevenait mélancolique et songeant à la joie forte et paisible que procure le travail, pris de remords, il saisissait ses pinceaux, et, d'une main fébrile, peignait des diables turlupinant un peintre.

11 restait tranquille pendant quelques jours, et quand, bien reposé, il se sentait moins poursuivi par les diables, il dessinait Des soulards pénitents dans une cathédrale. Sous les voûtes audacieuses soutenues par des fûts d'une grâce toute gothique, au milieu d'un grand concours de personnages baroques, brandissant des soles frites au bout de piques, coiffés de volailles vidées et plumées jusqu'à la queue, soufflant dans des instruments bizarres, portant au côté, en guise de sabre, un squelette de hareng, de vierges qui louchent, de vieilles marchandes de poissons et de matrones de mauvais lieux, tandis que les sept péchés capitaux ricanent à des lucarnes, que des prêcheurs, avec

d'immenses chapeaux de Basile, gesticulent dans la chaire de vérité, et que tout en haut, par une espèce d'œil-dc-bœuf, un ivrogne vomit, une théorie de prêtres vient du chœur, avec un prélat en tête qui étend de ses deux mains l'absolution sur les drôles agenouillés.

Quand, après avoir fini son dessin, il lavait rehaussé par quelques touches de couleurs jetées ça et là sur la toile, lui soufflant une âme, il exécutait sur son flageolet quelques cabrioles pour marquer sa joie. Puis, la soif venant, il allait se désaltérer au cabaret. Il y retrouvait ses cornpagnons avec joie, car il souffrait vite de la solitude. Il se promettait bien de ne plus se laisser entraîner par eux. Mais il était faible de caractère, et leurs sollicitations finissaient par avoir raison de ses résolutions et de sa résistance. Ils l'entraînaient dans des excursions et des équipées folles. Mais alors les diables revenaient le turlupiner. Il ne voyait plus que des diables autour de lui, qui lui faisaient d'atroces grimaces. Il y avait des diables au fond des verres qu'on lui servait. Il voyait des diables dans les yeux des filles qu'il voulait embrasser. De belles diablesses l'attiraient et l'effrayaient à la fois. Dans la rue, des diables venaient le tirer par les pans de son paletot. Il se retournait précipitamment et déjà ils avaient disparu. El cette farce de mauvais goût était aussi l'œuvre d'un diable sans doute- On n'entendait plus les hu ha hu assourdis de son rire, que lorsqu'il se trouvait avec son ami à tête de bouc imitant le cri du porc. Et encore le soupçonnait-il aussi d'être un diable, mais un diable plus amusant que les autres et qui le turlupinait moins.

La légende s'est aussi occupée des amours de cet artiste. On parle d'une sirène blonde, aux yeux verts et pervers, qui le séduisit naguère par son tempérament lymphatique et la longueur de ses pieds. Quand il découvrit qu'elle avait des écailles sur le dos, il n'eut plus rien à lui refuser.

Il ne comprend pas la beauté des femmes de la même manière que la plupart des hommes. Il les aime surtout pour quelques petits défauts qu'il trouve mignons.

La perfection de la Vénus de Milo ou de quelque autre déesse célèbre lui paraîtrait monotone pour ses amours. Rien ne lui semble plus gracieux qu'une légère claudication, que des yeux louchant un peu. Rien ne lui agrée plus que le zézaiement d'une jolie bouche. Une fille maigre, douée de longues jambes et d'extrémités de dimensions inusitées, a plus de chance qu'une autre de lui plaire. Relativement à nous, son idéal consiste en une certaine imperfection de formes : chose singulière, et plus singulière encore pour un artiste! Mais nous avons déjà dit que tout est singulier chez cet original garçon.

Cette sirène l'avait donc charmé. Un sentiment commun chez les femmes l'avait attirée vers cet être d'exception qui lui avait exprimé ses sentiments, non point comme on le fait d'habitude, mais en jouant sur sa flûte des airs irrésistibles.

Il passa avec elle quelques mois de bonheur. Sur la plage où venaient mourir les flots céruléens, dans l'air embrasé, il enivra son œil de tous les frémissements de la lumière. Il contempla sa sirène nue qui folâtrait dans l'eau et dont les mouvements se confondaient parfois avec ceux de l'onde. Elle venait s'asseoir sur le sable à côté de lui et faisait sécher au soleil sa longue chevelure blonde qu'elle ramenait sur ses seins durcis par la fraîcheur de la mer. Les petits plis de son cou appelaient les baisers, et le peintre gardait sur les lèvres un goût salé d'algues marines. Il la baisait au pli des hanches, mais elle, chatouillée, se dérobait, roulait sur la plage pour lui échapper. Elle se relevait d'un bond et s'enfuyait vers la mer. Il la poursuivait, la saisissait, et lorsqu'elle voulait lui résister encore, il lui tenait les bras levés et, la renversant un peu, tandis que la chevelure retombait longue, lourde et annelée et que les seins nus érigaient vers le ciel leurs pointes roses, il se penchait sur elle pour boire un baiser sur ses lèvres, comme à une amphore.

Par les nuits d'été, ils entraient nus dans la mer phosphorescente et faisaient jaillir autour d'eux des pluies de petites flammes d'or. Avec sa barbe noire et ses cheveux d'ébène, ainsi entouré

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