‹ James Ensor, peintre & graveurChapitre 64 sur 81 · LES GENDARMES · texte numérisé non relu

LES GENDARMES

1er de son tempérament que de le représenter en martyr, l'éternel martyr appliqué à chaque artiste par les critiques qui ne savent que pincer cette guitare. Ensor, d'ailleurs, n'a jamais posé pour le martyr de l'art, et j'imagine qu'il ne serait rien moins que flatté de se voir représenté en cette posture. Laissons aussi de trop fantaisistes chroniqueurs le comparer à un Christ, lui trouver une face de Christ moderne: il n'est ni un faible, ni un résigné.

Après avoir débuté par des tableaux qui datent de son passage à l'Académie, et pour lesquels, déjà on lui décerna l'épithète de « puissant coloriste )) , où il se complaisait en des recherches de tons et de lumière, des natures mortes remarquables, qui à elles seules donneraient déjà une belle réputation à un peintre, il s'élève, il part dans l'inconnu, il réalise ses rêves, il exprime son âme pleine de troubles étranges, de visions multiples et déconcertantes, il manifeste sa conscience du

monde. Conscience obscure, cocasse, drôle, qui fait songer à celle d'un primate, à un être d'une humanité en formation.

Ainsi est-il dans la vie, où il apparaît à la fois avec des ruses d'enfant, des malices de vieux paysan flamand avec aussi la naïveté de l'un et de l'autre. Il se méfie outrageusement de ses meilleurs amis, mais se fait gruger par des faux bonshommes et des gens qu'il méprise.

Spontané, primesautier, mais plein de partis pris et de superstitions cet étonnant artiste, d'une intellectualité intéressante mais incomplète, non encore humanisée, fait songer au moyen âge.

Il est en son métier d'une habileté peu ordinaire ; il connaît toutes les ressources, tous les trésors de la couleur, et sa science du dessin n'est contestée que par des critiques amateurs sans perspicacité. Si l'on veut bien y regarder de près, les apparents défauts que l'on croit rencontrer chez lui proviennent non pas d'un manque de savoir

ou de négligence, mais de ses conceptions particulières. La légende nous l'a montré aimant certains défauts de la nature; il les reproduit parce qu'il les a vus ou rêvés tels et que cela lui plaît ainsi.

Trouvant sans doute qu'il n'exprimait pas par la peinture tout ce qui est en lui, nous le voyons s'attaquer à l'eau-forte, et, là encore, quel étonnement ne nous cause-t-il pas. Sans connaître le long et ardu métier que nécessite cet art, il publie quelques estampes qui sont des chefs-d'œuvre. Je connais pour ma part une douzaine d'eauxfortes qui font l'admiration et l'envie de nos meilleurs graveurs et qui suffiraient, elles aussi, à établir une réputation. La Cathédrale, deux portraits, le Carnaval de la Mort et quelques paysages dont j'ignore les titres sont d'un grand maître.

Mais le voilà de nouveau poussé vers de nouvelles recherches. Il rehausse ses estampes de couleurs d'aquarelle, et encore une fois naissent des œuvres d'un charme et d'une séduction intenses.

Pourtant Ensor n'est pas content ; les diables comme il le dit lui-même, le turlupinent. Il a des rêves confus, des fermentations d'instinct. Des profondeurs de son être, des vagues tumultueuses de sentiments arrivent violentes, troublantes, que les arts graphiques lui paraissent impuissants à exprimer. Il a tourmenté son pinceau et son burin, ils n'ont pas dit tout ce qu'il voulait. Il saisit un flageolet de cinq sous ou s'assied au cla-

vecin, et 4 le voilà, comme nous l'avons précédemment montré, emporté dans une rapsodie échevelée.

Il regrette de ne s'être pas adonné à la musique, car il est musicien par vocation, cependant, il ne sait pas lire une simple portée en clef de sol.

Celui qui l'a entendu jouer n'oubliera jamais ces espèces de danses de sabbat qu'il improvise avec une verve et une facilité merveilleuses.

Il a aussi, comme il est (dit dans la légende, essayé de l'écriture, et l'on a vu quel papillotement d'images parfois surprenantes contiennnent ses élucubrations.

Nous l'avons montré. S'il n'occupe pas en son pays la place que comporte son mérite, c'est que, prodigue de ses œuvres qui sont des manifestations toutes spontanées de sa personnalité, il ne sait point passer son temps à les faire valoir comme un camelot sa marchandise. Il est aussi celui dont on espère toujours davantage et dont on attend sans cesse des renouvellements. Il s'est montré sous des aspects si multiples que tous les espoirs sont justifiés. Et l'attente d'œuvres nouvelles fait un peu négliger les anciennes.

Ensor a son atelier à Ostende, dans une grande chambre sous les toits. Les murs sont couverts de ses toiles. Celles qui n'ont pu trouver place gisent, roulées dans les coins. Sur une table aussi antique que vermoulue repose une plaque de cuivre sur laquelle il grave l'entrée du Christ à Bruxelles d'après le tableau qui occupe tout un pan de mur. Il grave directement, sans faire de dessin préalable ni de décalque; ses meilleurs paysages ont été ainsi faits. Il grave avec un instrument qui a l'air d'un vieux clou plutôt que d'une pointe d'aquafortiste. Ses couleurs sont là tout près avec l'informe bout de pinceau qui lui sert à rehausser ses aquarelles. De dessous les livres, les brosses, les châssis amoncelés et des caisses pleines de masques les plus drôles, des becs de flûtes apparaissent. Dans un coin inaccessible, en tas, des instruments de cuivre pour tout

PEINTRE ET GRAVEUR

un orchestre de carnaval. Parmi les tableaux, un portrait du peintre par luimême, la palette à la main, vous transporte d'admiration.

Le jour entre par des fenêtres découpées dans le toit. D'un côté la mer du Nord, jaune et verte, s'étend éblouissante de la clarté du soleil, sillonnée par les sabots de pêche, qui, voiles gonflées, rentrent et sortent du port; de l'autre c'est la plaine flamande, immense et claire, d'un vert opulent, d'un rouge éclatant de tuiles lavées par les pluies et les vents ; elle est traversée par un canal qui se déroule en ruban lumineux ; sur les bords, de grands arbres inclinés tous vers l'est par le Arent du large processionnent en décroissant vers l'horizon, étendant dans le ciel leurs multiples bras tortueux et fantastiques. Dans un intense rayonnement de lumière, les villages, disséminés parmi les pâturages, apparaissent, axec leurs clochers sans flèches, émergeant de bouquets d'arbres.

Le spectacle est émouvant et les yeux, pénétrés de cette immensité, considèrent avec étonnement, lorque l'esprit, saisi de vertige, redescend des hauteurs du ciel bleu, les gens qui, tout en bas, vont et viennent de la digue à la ville. Les toilettes sont bariolées, les couleurs criardes. Cette foule, venue de partout pour parader, pour étaler une vanité ridicule, un luxe de pacotille, pour pratiquer l'escroquerie élégante, cette foule sans autre idéal, sans esthétique, sans noblesse d'esprit ou de cœur, ressemble à une grosse mascarade. Ce ne sont plus des hommes, mais des masques composés par un fabricant ingénieux et quelque peu psychologue. Des spectacles populaires représentant quelque farce, ou de la farce qui se joue chaque jour dans ces grands carrefours à snobs, les aspect n'ont pas grande différence. Humanité en goguette, ivre de mauvais alcool ou de vanité, c'est tout comme.

Et l'homme de rêve releva les yeux et les replongea avec une mélancolie hautaine dans les grands espaces infinis.

MA VRICE DES OMB I AUX.

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