PESTE DESSOUS, PESTE DESSUS, PESTE PARTOUT
P EIMRE-AQU AF ORTIS TE
Grand, émacié, décoratif, la tête taillée dans uii ivoire de belle époque, qu'illuminent des yeux, persifleurs aux reflets métalliques et qu'encadrent une chevelure bouclée et une barbe touffue du brun le plus légendaire, M. James Ensor apparaît au physique comme une sorte de paladin du cycle d'Arthur égaré dans la moderne civilisation.
De fait, les épreuves ne lui furent pas ménagées, il eut à lutter contre les hostilités de toute nature, pris à partie tantôt par les félons d'une critique rétrograde, tantôt par les philistins inexorables qui, trop souvent, influencent l'opinion publique et décident du sort d'une exposition.
C'est que l'heure était difficile lorsque débuta M. James Ensor. Le public belge n'admettait pas encore que les peintres pussent avoir une autre vision que celle des représentants du genre académique, et les essais réalistes, impressionnistes, ou, plus exactement, le retour à l'interprétation sincère de la nature sous quelque forme que ce fût, provoquaient ses colères, entretenaient ses risées.
Or l'original artiste, objet de cette étude, affirmait dans ses toiles un souci des réalités extérieures, une préoccupation de la lumière vraie, qui ne pouvaient qu'étonner. Il fut des premiers à donner cette note, a oser ces combinaisons de teintes qui éclaircirent si vite les palettes flamandes, et, malgré que ses essais n'eussent rien de paradoxal, les partisans des manières surannées s'ameutèrent contre lui,
Gomme tous ceux qui frayent les voies en art, il dut subir les sarcasmes et les outrages, essuyer les injustes dédains. La foule est sans pitié envers ceux qui dérangent ses idées admises et lui présentent des aspects insoupçonnés ; elle déchire volontiers les novateurs et les éducateurs, quitte à en faire plus tard des dieux qu'on n'ose plus méconnaître.
Quelle succession de chefs-d'œuvre n'a-t-il pas fallu pour amener le public de France, gâté par les compositions artificielles, les paysages académiques, à accepter la saine et simple interprétation de la nature!
FEMMES (Croquis).
M. James Ensor fut traité à Bruxelles comme Manet avait été traité à Paris, et, moins heureux que l'auteur du Bon Bock, il attend encore l'heure des réparations
Examinons donc les intentions de Fauteur aussi attentivement que ses œuvres si contestées, si honnies, nous comprendrons alors l'évolution curieuse qu'il suivit, et notre esquisse esthétique se doublera, pour le plus grand intérêt du lecteur, nous l'espérons, du moins, d'une véritable étude psychologique
C'est en 1881, au cercle " la Chrysalide ", né de juvéniles enthousiasmes, et dont Félicien Rops illustra les programmes et menus, que M. James Ensor exhiba ses premières toiles : la Coloriste, le Salon bourgeois ainsi que des natures mortes. Le Salon bourgeois dégageait le charme intime des homes calmes, enveloppants, brillants, que se plurent à représenter les maîtres hollandais; la Coloriste, jeune femme contemplant un éventail dans son atelier, se recommandait par une orgie de colorations gemmées. Ainsi s'affirmait dès les premières touches, un peintre véritable, doué d'une vision à la fois subtile et puissante.
Cette opulence de palette suffisait- elle pour expliquer les clameurs qui accueillirent cette page t> — Oh ! que non pas. Ce n'était point l'intensité des tons qui surexcitait le public hostile ! Tant de maîtres l'avaient habitue aux rntilances et aux chatoiements, il eût sans
doute admis un Ensor coloriste, il s'élevait contre le chercheur de lumières. Car c'est ce qui caractérisa tout de suite M. James Ensor, l'amour des lumières colorées, de désir de noter sur toile les mille jeux de la photogénie sur les objets et les chairs.
« Ce ne sont pas des sujets, dira -t-il un jour de ses toiles, à propos d'un compliment qui portait à faux, ce sont des lumières ».
Le peintre de la Coloriste fuyait le ton opaque ; ce qui l'attirait, le charmait, c'était la translucidité du vitrail, la transparence des rideaux ensoleillés ; tous ses efforts tendaient à en reproduire sur la toile une éblouissante illusion. C'est, en somme, ce que cherchaient alors G. Seurat et Pissarro père, après Turner, Manet et Claude Monet ; il n'y avait pas plus de quoi crier au scandale devant ces tendances que devant les effets de clair-obscur selon la manière de Rembrandt, ou ceux de lumière diffuse à la façon de Puvis de Chavannes. Le peintre qui rêve ainsi de reproduire des lumières colorées n'est- il pas plus intéressant, au contraire, que celui qui ne voit pas plus loin que la couleur ? — Il n'y a pas besoin d'avoir la cérébralité et l'esthétisme d'un Ruskin pour s'en apercevoir.
La tentative de M. Ensor était d'autant plus acceptable qu'il la présentait en artiste qui suit son instinct et non en théoricien.
En France, G. Seurat avait établi la théorie picturale de la division du ton sur les recherches du physicien Rood, cela donnait à ses tableaux un aspect souvent fâcheux de formule peinte; les notes lumineuses de M. Ensor n'enlevaient rien, au contraire, au charme de ses peintures, mais il est à croire que la foule a des antipathies irraisonnées et qu'il lui faut des martyrs.
Les tendances de M. Ensor s'accusèrent en 1882 dans l' Apres-dîner à Ostende, les {Chinoiseries et le Portrait de son père qui figurèrent à V Essor. La même année, le laborieux producteur organisait, avec le peintre Vogels, une exposition au Cercle artistique de Bruxelles et s'y faisait représenter par une nature morte et un paysage de crâne vigueur, à défaut d'autres qualités. Ces toiles, si simples pourtant, ne trouvèrent pas davantage grâce devant les béotiens que les effets lumineux;- elles furent conspuées, couvertes de lazzis, traitées de turpitudes.
Ouvrier de la première heure, M. James Ensor travaillait pour ne récolter que des injures, son ardeur n'en fut pas ralentie, mais elle devint belliqueuse, la causticité de son esprit n'allait pas tarder à animer son crayon.
Tandis qu'il continue ses recherches dans la Dame sombre (i883), où l'amarante d'un parasol, l'émeraude d un canapé et les topazes d'un store s'harmonisent en une symphonie superbe de lumières, il commence, ci autre part, à cultiver l'étrangcté voulue du sujet, à braver l'opinion publique, l'étude réaliste qu'il présente s appelle le Pouilleux indisposé se chauffant.
L'année suivante, ce seront des Pochards et des Masques scandalisés qu'il mettra en scène pour l'effarement du bourgeois . Ce n'est pas dans ces fantaisies, dans ces
PEINTRE ET GRAVEUR