‹ James Ensor, peintre & graveurChapitre 67 sur 81 · LE BASSIN A OSTENDE · texte numérisé non relu

LE BASSIN A OSTENDE

ses hallucinations. Peut-être, le grand nombre de figures contrarie-t-il l'effet d'ensemble; en tout cas l'analyse en est plaisante. ^

Puis la vision du malicieux aquafortiste devient macabre, il s'adonne aux squelettes et en tire des scènes inattendues, Squelettes se disputant un pendu, Squelettes cherchant à se chauffer; les titres dispensent de toute paraphrase. Les masques, cette autre forme du néant, n'ont pas moins d'attrait pour lui, il les a représentés sous tous les oripeaux, tous les postiches, dans toutes les postures, toutes les clowneries, et leur a dressé un théâtre digne d'eux, un temple fou.

On peut soutenir qu'il a buriné avec une réalité impitoyable, une verve cruelle, les aspects piteux, angeux, navrants du masque moderne, il en a rendu la fausse gaieté, le rire de grelot fêlé, les contractions de névropathe, il en a souligné le côté ce chienlit » selon 1 expression française, et il l'a fait avec un dessin deguingandé, chahuteur, ivre-fou, qui n'ajoute pas peu a 1 impression presque effrayante.

Entre temps, il exerçait déjà une considérable influence autour de lui, en sa qualité de chercheur personnel, il allait avoir l'honneur d'être imité... comme dans un bois. Ces hommages négatifs n'étaient pas pour apaiser sa mordacité. r

A partir de 1892, nouvelle phase, qu'on pourrait appeler celle du cocasse stupéfiant. Juges, médecins et gendarmes y sont présentés en des charges qui fatiguent à force d'intensité dans la laideur. Toutes ces physionomies vulgaires, sottes ou mauvaises, n'intéressent que médiocrement, et l'on cherche en vain la nécessité des jeux de ce genre. On devine que l'artiste exacerbe par les injustices trop longues dont il a été victime prend sa revanche en exagérant jusqu'à l'hvpertrophie tout ce qui lui paraît bas, vil et bourgeois Cela excuse ses cauchemars de rapin en goguette; mais ne les rend pas plus admirables. 1

Dans cette série se trouvent des scénarios funambulesques, tels l Assassinat, le Roi Peste, l'Ange exter-

minateur, le Triomphe de la mort; des concepts de potache, tels l'Éléphant singulier, Démons me turlupinant, la Lutte des Démons, d'inénarrables travestissements de l'histoire, comme la Bataille des éperons d'or, qui retrace le moyen âge héroïque, et V Entrée du triomphateur, où la Rome antique est évoquée.

C'est la vision d'un Scarron en belle humeur, la création d'un humoriste formé à l'école de Gallot et modernisé par G ustave Doré et par Gham. Impossible de représenter avec plus de furie gamine le côté caricatural des époques disparues.

Certaine évocation qui nous transporte en plein dans l'irréel exige une place particulière; c'est la Prise d'une ville étrange, où, dans la plus improbable des architectures, évoluent des masses armées, orgies, semble-t-il, du pays des songes. Conte légendaire ou énigme à résoudre, cette fantaisie intriguera plus d'un esprit subtil.

■. Enfin, dans la même série, après l'histoire des jadis c est celle des hiers, combien peu décorative, celle-là ! Son burin n'a garde d'oublier les bourgeois, et il en déforme les laideurs dans un grossissement prodigieux. Entre autres anecdotes drolatiques, il faut signaler la collection de snobs qui s'émulent à siffler W agner, c est un document sur les mœurs des temps que nous traversons. r Henri Monnier se contentait de la charge plaisante et se vengeait avec des farces des mystifications d'atelier, 1 se jouait de Prud'homme, s'en servait de plastron. Mais les rôles ont été changés, les fils de Prud'homme étant nés méchants; la victime, à présent, c'est l'artiste qui sort des sentiers battus et s'avise d'exhiber sans s être préparé un public, une note originale jusqu au paradoxe. Le bourgeois, qui n'était que grotesque dans les années 00 et 60, a pris rang parmi les bourreaux lorsque son importance sociale a augmenté, il est sorti de 1 humanité du jour où il est devenu le mufle Contre ce persécuteur acharné, un artiste comme Jam?s ?n8or ne pourrait guère user que de deux armes : le dédain ou la satire. M. Ensor a préféré cette dernière ; on trouvera, non [sans raison, que si ses répliques a la Marfono manquent souvent de bon goût et de tact, c est que les pasquinades philistines étaient aussi bien grossières, et puis notre Marforio, quoique de souche anglaise, a dû fréquenter longuement chez -habelais.

Il ne faudrait pas croire, cependant, que M. Ensor se soit confine dans une attitude et une production de belligérant; non, et c'est heureux, car la colère est toujours inauvat.se conseillère, et ce n'est pas en décochant des railleries aux grotesques ou en silhouettant des insectes singuliers, des Fridolin et Gragapança, des Persans invraisemblables, des sorciers dans la bourrasque, qu on se taille une place durable.

PEINTRE ET GRAVEUR

LES BONS JUGHS

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PEINTRE ET GRAVEUR. 81

ISTON, POUFFAMATUS, CRACOZlE ET TRANSMOUF, CÉLÈBRES MÉDECINS PERSANS, EXAMINANT LES SELLES DU ROI DARIUS APRÈS LA BATAILLE d'aRBELLES.

En 1894, M. Ensor exposait à la Libre Esthétique des natures mortes aux tons toujours puissants ; et,, d'autre part, à côté de ses compositions enragées, il présentait maintes évocations délicates, maintes blondes harmonies qui révélaient en lui un paysagiste d'une sensitivité exquise, un naturiste en puissance d'églogue.

C'est encore au moyen de F eau- forte, ce protéen, ce prestigieux procédé, que l'auteur de la Cathédrale manifestait son sentiment du plein air, chantait ses hymnes à la mer et aux champs.

Ses vues d'Ostende, qu'elles reconstituent un coin typique de la ville ou qu'elles disent la vie du littoral, charment par la même compréhension des atmosphères, la même notation du caractère des choses, et une intelligente souplesse d'exécution. Gomme tous ceux qui sentent vivement, et vibrent, par conséquent, aux voix de l'espace, il excelle à tirer un motif du moindre site.

Un simple moulin à vent qui se profile au devant de quelque hameau, sous d'expressifs nuages, une théorie de nacelles que balance le vent dans l'anse d'un vieux port, l'orée d'un bois, le moindre pont rustique, la grève où gisent des barques échouées lui fournissent des thèmes délicieux parce qu'ils l'émeuvent.

De pittoresques décors, la Rue du Bon- Secours à Bruxelles, par exemple, intéressent par leurs seules lignes, car les murs aussi ont leur vie, aussi les préférons-nous à ceux que la foule encombre, comme la Rue de Flandre :à Ostende, où passe une musique.

Dans la suite de ces pointes sèches dont la nature ou les cités ont fourni les seuls éléments, on peut ranger le Christ tenté, car en dépit du titre et des deux personnages ébauchés dans un angle, l'intérêt de cette page se trouve dans une perspective de ville et une irrotation lumineuse du plus rare effet. D'heureuses interprétations de la lumière transforment aussi en poèmes certaine ferme flamande, et le paysage intitulé : Groennedall, et cette vue de Mariaherke, où un mouvement incroyable, les jeux du vent dans le ciel et sur le sol, rachète le manque de précision des premiers plans.

C'est dans de telles œuvres, toutes importantes quel qu'en soit le format, et dans de fins portraits, comme celui du poète Emile Verhaeren,ou celui de M. Ernest Rousseau, qu'on trouvera l'âme de l'artiste. La ville de Dresde a fait une importante acquisition parmi ces eaux -fortes, pour son musée des estampes, nul doute que cet exemple ne soit suivi par d'autres centres artistiques.

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