VIEUX CHEVAL
La recherche outrancière de l'originalité a conduit les artistes à d'étranges aberrations en ces dernières années, et le grand nombre, à défaut de pouvoir exprimer des idées nouvelles, s'est contenté d'innover dans la forme et de conférer à celle-ci le caractère le plus insolite possible et le plus éloigné de la tradition.
Dans leur incapacité à communiquer à l'aide du verbe ou de la palette F éloquente et simple émotion du peintre ou du poète, ils se sont évertués au moins à étonner et à déconcerter par les plus singulières et paradoxales combinaisons de couleurs ou de mojs, par le- prétendu symbolisme des charades qu'ils proposaient à l'admiration ahurie du public. Aussi, au milieu de cette cohue d'originalités factices qui se transforment chaque année au gré de la mode esthétique, le visiteur des expositions en arrive-t-il à s'attacher seulement mix rares artistes chez lesquels se discerne une évolution personnelle, la poursuite, la recherche sincère, ardente et d'un véritable idéal d'art; artistes conscients du but volontaire qu'ils visent et qui empruntent des théories qu'ils voient sans cesse naître et disparaître autour d'eux, seulement les éléments capables de fortifier leur propre conception et de s'y approprier.
James Ensor est de ceux-là ; dès ses débuts, il a marqué la caractéristique de son talent et n'a cessé depuis de le développer en des œuvres de plus en plus significatives.
Esprit complexe où se combinent, dirait-on, le flegmatique humour anglais, la frénésie joyeuse et désordonnée du peuple flamand et une propension fantastique et macabre.
Certaines de ses eaux-fortes peuplées de personnages hilares et bizarres, gambadant, pirouettant, se livrant à des gesticulations désarticulées, évoquent les plus éperdues kermesses de Breughel.
Ailleurs il nous montre une cathédrale entourée de peuple, et l'impression est tellement vibrante que l'édifice semble fourmiller à l'égal de la multitude qui F environ ne.
Ensor a prodigué ainsi mille extraordinaires images de vie, saisissantes et visionnaires ; et parmi ses tableaux de cette catégorie, il n'en est pas, à mon sens, de plus frappant que les Masques, effarante et sinistre peinture, d'une couleur crue, glaciale et violente, où le sarcasme le dispute à l'horreur, joviale a la fois et effroyable, et d'un profond et puissant réalisme.