‹ James Ensor, peintre & graveurChapitre 72 sur 81 · PEINTRE ET AQUAFORTISTE · texte numérisé non relu

PEINTRE ET AQUAFORTISTE

Document pour servir a l'histoire de l'Art contemporain

en Belgique,

DE tous les hommes de talent qui, depuis 1880 environ, ont su acquérir un nom distingué dans le cercle restreint des artistes belges, aucun, peut-être, n'a été aussi vivement et aussi passionnément discuté que James Ensor. Idolâtré par les uns et exécré par les autres, il fut considéré longtemps non comme un simple innovateur, mais comme le révolutionnaire par excellence.

Et cependant, dans le milieu exalté et bruyant où Ensor gagnait ses éperons, il ne manquait pas d'hommes hardis, voire même excentriques, aux conceptions nouvelles et téméraires. Ce milieu, — le Cercle des XX, — jadis tant discuté, forma, pendant les dix années de la période 1880-1890, comme qui dirait le corps d'élite du mouvement jeune, et, avouons-le sans détours, c'était ce , milieu qui purifiait et renouvelait l'atmosphère empestée de notre école, trop longtemps fermée et trop scrupuleusement emmaillotée.

Or comment se fait-il que maintenant, de tous ces noms inséparablement liés à ce mouvement qui, considéré dans son ensemble, peut être appelé splendide ; comment se fait-il que de tous ces noms, parmi lesquels brillent pourtant ceux de Léon Frédéric, de Fernand Khnopfï, de Willem Vogels, de Joris Minne, de Henri de Groux, de van Rysselberghe, — ce soit précisément celui d'Ensor qui non seulement ressort le plus, mais qui est encore le plus intimement lié à l'histoire des XX? Je ne puis l'expliquer que par le fait que James Ensor. par certaine manière originale de se révéler, s'est exposé, plus que tout autre, à ces quolibets faciles, à ces moqueries populacières crui ont toujours tant de succès auprès d'une partie du public, surtout dans les périodes d'agitation.

A dire vrai, Ensor est, de tout le groupe aes XX, le seul qui, dans une certaine mesure, se rattache à la

vieille tradition de nos peintres flamands et hollandais.

Sciemment ou insciemment, — je ne discuterai pas, — il s'est présente dès le début comme un peintre au tempérament essentiellement néerlandais, comme un peintre visuel, un peintre pour les yeux en toute première ligne, comme un coloriste de l'école ample et sans gêne de Hais, d'ailleurs son maître préféré, auquel il a voué un culte idolâtrique.

11 m'est impossible d'admettre que dans les premières années de cette lutte pour l'indépendance de l'art* une critique sincère n'eût pu découvrir en notre artiste cette qualité ^primordiale. Si on ne l'a pas vu plus tôt, c'^est qu'on n'avait des yeux, alors, que pour les pochades agaçantes et vexatoires : — dessins ou tableaux la plupart minuscules, couverts cependant de toute une foule grouillante de personnages lilliputiens aux poses les plus bizarres, toiles plus considérables aussi, représentant les formes ou les figures les plus excentriques, — dans lesquelles l'artiste donnait un libre cours à sa verve un peu gamine. 1

Tout le monde se pressait devant ces pochades : les critiques, les indifférents, les ennemis et les amis de l'artiste ; oui, les amis également, car nous ne pouvons nier que, à cette époque déjà lointaine aujourd'hui, quelquesuns d'entre eux ont aimé et exalté trop le talent très réel et l'humour absolument caractéristique, indéniablement propres à ces facéties d'une originalité si audacieuse, sans grande saveur cependant pour la masse imbécile du public. Oh ! ces études de masques fameuses : l'Etonnement du Masque Wocze, les Masques narguant la Mort, les Masques scandalisés, vrais charivaris de la couleur, où les jaunes vifs brillent à côté des rouges enflammés et des verts opiniâtres, et qui, malgré toute leur vigueur restent exempts ^de toute platitude et de toute vulgarité; — et, à côté de cela, ces caricatures non moins célèbres, les Juges intègres et la Leçon d'anatomie, et ces épisodes coloriés d'une fantaisie extraordinaire et originale comme la Bataille des Eperons, l'Entrée des militaires vainqueurs dans la ville de Bise, Squelettes se disputant un hareng^ saur, etc., dessins à la plume ou au crayon qui, malgré des défauts et des extravagances qui sautent aux yeux, pont pleins d'observation, de mouvement, de vie et d'esprit, et nous montrent les raccourcis les plus inat-

Page 1