‹ James Ensor, peintre & graveurChapitre 73 sur 81 · BUSTE · texte numérisé non relu

BUSTE

tendus et les poses les plus invraisemblables... Or, tout cela, pour la plupart des gens, netait que le vain tintamarre d'un impuissant qui, coûte que coûte, voulait se faire remarquer !

En réalité, nombre de ces soi-disant pochades à l'huile ou simplement au crayon ou au fusain ne méritaient pas moins de louanges que celles accordées avec tant de bienveillance par les connaisseurs à Jérôme Bosch, au Frank Floris de la Chute des Anges du Musée d'Anvers et au Marten de Vos de la Tentation de saint Antoine, de la même collection.

J'oserais dire que quelques-uns des dessins d'Ensor, comme par exemple : la Mort tragique d'un théologien, ou à proprement dire : les Moines surexcités réclamant le cadavre du théologien Sus-Bis, malgré la résistance de l'èvêque Friton, — ou bien encore les Démons Dzits et Hihahot transportant le Christ en enfer, sous le commandement de Kruzon, qui monte un chat enragé ; ou même comme le Christ tourmenté par les démons, — ou la Tentation de saint Antoine , — ou la Prise d'une ville singulière, et tout particulièrement, enfin, l'Entrée de Jésus a Jérusalem ; — j'oserais prétendre, dis-je, que quelques-uns de ces dessins sont de beaucoup supérieurs à bien des peintures de Bosch, de de Vos et de Floris, et que l'on a grand tort, à mon avis, de ne pas acheter le premier et le dernier de ces invraisemblables et déconcertants chefs-d'œuvre pour une de nos collections publiques. Quoiqu'il y ait quelquefois incohérence dans l'ensemble, manque de proportions dans la dimension des différents personnages, ces deux grands ,'dessins sont les œuvres d'un maître dessinateur sans pareil.

Pour bien comprendre cette partie, — j'allais dire cette

moitié — du talent d'Ensor, il ne faut pas oublier que, du côté de son père, il est le compatriote des caricaturistes les plus formidables du monde entier : Grillray, Cruikshank, Rowlandson, d'autres encore. Il possède quelque chose de chacun d'eux, mais plus encore de Swift qui, comme Ensor, avait recours aux sottises . les plus incroyables pour exprimer son sentiment de la justice et son amour pour la vérité.

Mais l'autre partie de ce talent, précisément celle-là que l'on dédaignait si obstinément pendant la période de 1880 à 1890, combien elle est simple, naïve, naturelle, et comme elle se distingue franchement par son caractère tout à fait néerlandais ou flamand !

Cet homme double a hérité de par sa mère, Flamande, d'un sentiment très vif, toujours en éveil pour la belle réalité, et d'un œil amoureux de la lumière et des couleurs, tel que l'ont possédé de tout temps tous les vrais peintres de ces pays de brouillard et de brume, aux fleuves rêveurs autant que conviant au rêve et à l'atmosphère fine et diaphane. Oui, Ensor est un homme à deux âmes ! De même que Verlaine avait pu écrire le mot Parallèlement sur un de ses recueils de poèmes, de même Ensor pourrait adapter ce mot, non au sens moral, certes, mais à un point de vue plutôt ethnographique, à l'ensemble de ses œuvres.

Dès son début, le rêveur se développe déjà dans sa personnalité intéressante à côté du réaliste, l'homme aux visions les plus fantastiques à côté de celui au regard observateur, le caricaturiste à côté du peintre des sujets les plus ordinaires.

Peut-être Ensor a-t-il été quelque peu atteint de cette maladie, — du reste assez naturelle, qui consiste à vouloir se gausser tant soit peu du public, — pardon, des philistins, des pékins, c'est-à-dire de cette gent ridicule de censeurs sans vocation, mais qui veulent tout savoir, qui trouvent à redire sur tout, les snobs, puisqu'il faut les appeler par leur nom, les mufles qu'on épate, mais qu'on ne convertit jamais ! Or l'une des raisons, et sans aucun doute la principale, pour laquelle il n'a pas obtenu jusqu'ici le jugement favorable des critiques... sérieux, je crois la retrouver précisément dans le rôle considérable que jouent dans l'ensemble de son œuvre tantôt le grotesque, tantôt le satanique.

Peu après son départ de l'Académie de Bruxelles, dont il avait régulièrement suivi les cours depuis 1887, où il avait même obtenu un second prix d'après la tête antique, il expose en 1891 au Cercle la Chrysalide un Tableau d'intérieur, qui fut envoyé en 1894 à Anvers, où il fut admiré par la plupart des connaisseurs et en premier lieu par moi-même, comme une merveille de coloris.

En 1882 il expose à Paris la Coloriste et un intérieur ; en 1883, au cercle l'Essor, son Lampiste, son Pouilleux se chauffant et ses Pommes, en réalité cinq tableaux qui, si l'équité était de ce monde et...de la critique d'art... belge, dès lors auraient fait prendre place à Ensor parmi les maîtres incontestables du pinceau. Où donc pouvaient-ils bien se cacher à cette heure, les vaillants défenseurs de la tradition nationale de l'art et du coloris flamand, vif, riche et animé? Ici, il y avait de la tradition, non pas une tradition acquise avec beaucoup de difficultés et de peines, mais une tradition qu'on pourrait appeler spontanée, provenant de la nature, et par cela même d'autant plus riche. Ici, il y avait du coloris, et de plus, du coloris flamand, qu'on ne rencontre guère plus intense chez Hais, ni chez Jordaens, ni chez Stobbaerts. Et ces tableaux étaient achevés sans être ce qu'on appelle léchés, complets sans mesquinerie, savants sans pédanterie : — tout y était bien proportionné, viril et grandiose ! Et quelle lumière par-dessus tout ! Dans son tableau : Jeune Fille en détresse, la lumière tamisée dans une chambre fermée surpasse les plus belles œuvres de Jan Stobbaerts ; les obscurs distingués de Hais sont à peine supérieurs à la symphonie de tons obscurs du Lampiste.

Et savez-vous, cher lecteur, ce qu'il arriva à Ensor en. 1884, et comment son œuvre fut jugée par les membres du jury d'admission ? Une phrase d'une des lettres de l'artiste résout brutalement cette question : foutes mes

PEINTRE ET GRAVEUR

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