LE CHRIST CALMANT LA TEMPÊTE
œuvres furent refusées au Sa/on de Bruxelles de 1884..
De tels membres de jury, est-ce qu'on ne devrait pas les chasser du temple avec le chat a sept queues de feu le très doux Jésus ?
Il n'est pas difficile de citer les « immortels » dont James Ensor a subi l'influence, tant en qualité de peintre qu'en qualité de dessinateur.
Quoiqu'il professât de tout temps une grande admiration pour Rembrandt, il nous semble cependant qu'il a emprunté beaucoup plus à Hais et peut-être à Manet qu'à ce créateur génial du chef-d'œuvre inimitable, les Syndics drapiers, du Ryksmuzeum d'Amsterdam. A ces premières influences se joignent, en sous-ordre, celles de Turner et de Goya. Ce qu'il admire chez ces deux derniers peintres nous est révélé par une simple phrase empruntée à une de ses lettres : Je fus charmé de trouver deux maîtres épris de lumière et de violence. Lumière et violence ! Avez-vous déjà remarqué, cher lecteur, comment les peintres, en général peu causeurs, expriment parfaitement en deux ou trois mots ce que nous autres, écrivains, ne pouvons rendre clair et intelligible que par des phrases entières ? Avec ces deux mots, lumière et violence, Ensor nous fait connaître mieux que n'importe qui les deux Caractères principaux de ses œuvres picturales d'alors.
S'il n'a jamais attaché grande valeur à la correction des lignes, il s'en est surtout brossé le ventre. ..a. cette époque, déjà lointaine maintenant, mais qui, peut-être, a été la plus belle de sa carrière.
La correction, il en avait horreur.
La ligne CORRECTE, — ainsi s'exprime-t-il en appuyant naturellement sur l'épithète — ne peut inspirer des sentiments élevés. Elle ne demande aucun sacrifice, aucune combinaison profonde. Ennemie du génie, elle ne peut exprimer la passion, l' inquiétude , la lutte, la douleur, V enthousiasme , sentiments si beaux et si grands, ni aucun grand parti pris. Son triomphe est stupide : elle a l'approbation des esprits superficiels et bornés, elle représente le féminin.
De même que la ligne correcte, Ensor a toujours né-
gligé d'enthousiasme ce que l'on désigne en peinture sous le nom de la forme. Il prétend que la culture de la forme conduit à la routine, à l'imitation servile ; qu'elle est le refuge des faibles, des sans-imagination ; et puis les antiques l'ont prise pour base de leurs œuvres ; ils en ont tiré tout le profit possible et c'est à elle qu'ils sont redevables de tout... ce qu'ils sont et valent!
Sa devise à lui était et est encore : Un peintre ne doit pas être un sculpteur. Homme de fantaisie, — ses dessins et ses eaux-fortes le prouvent d'ailleurs, — il est l'esclave de ses yeux, de sa manière de voir les objets. Et dès lors pourrait-il bien faire autrement que de s'appliquer à reproduire ce qu'il appelle lui-même, dans une de ses lettres, les déformations qu'elle (la lumière) fait subir a la ligne ?
A cette époque Ensor ne peignait pas au pinceau, mais au couteau ; il enduisait sa toile de couleurs de l'épaisseur d'un doigt ; il les mélangeait de la façon la plus audacieuse, — péché capital, hélas! qu'il expia amèrement plus tard, car plusieurs de ses tableaux, peints avec ce mélange, sont devenus, paraît-il, absolument noirs.
J'ai déjà parlé de son Tableau d'intérieur (1881), exposé l'année dernière à Anvers; de ses Chinoiseries, àe, son Pêcheur, de son Liseur (1882), de son Lampiste, qui se trouve actuellement au Musée de Bruxelles, et qui fut peint en 1880; de son Pouilleux, de sa Dame sombre et de ses Pommes ; plus tard vinrent sa Nature morte de 1884, ses Lvrognes et sa Dame en détresse. Or, toutes ces œuvres portent la trace des influences citées plus haut, toutes révèlent d'une manière absolument adéquate les aspirations de l'artiste d'alors.
Si je ne me trompe, c'est vers 1884 ou 1885 que la manière d'Ensor se transforma.
Dès ce moment le pinceau remplace le couteau. Et quel pinceau, grands dieux ! Un pinceau si fin, si minutieux, si scrupuleux, qu'on le prendrait facilement pour le burin d'un graveur. On apprécie, surtout dans quelques petits tableaux d'intérieur de ce temps et de plus tard, une exactitude d'exécution, une sobriété et une intensité qui étonnent. Il n'est pas question ici de ses