ENEA.NT DORMANT
PEINTRE ET GRAVEUR
Masques, mais bien de tableaux comme les Huîtres la Dorade les Belles Viandes, de 1885, la Mangeuse d'huîtres et les Coquelicots, de 1886. Je n'hésite pas à donner en général la préférence aux œuvres de sa première manière Son Lampiste, son Tableau d 'intérieur, son Pouilleux, sont des succès^ de colons que l'on citera dans quelques années à cote des tableaux les plus superbes signés par n'importe quel ancien maître flamand ou hollandais Mais sa Mangeuse d'huîtres aussi, et, parmi ses toiles plus récentes, le portrait du poète Emile Verhaeren et surtout celui de Théodore Hannon, sont tout bonnement superbes. Et ses Belles Viandes et ses Pommes sont dans une tout autre gamme, des chefs-d'œuvre aussi bien réussis que les meilleurs intérieurs d'Eugène Joors ce peu connu et ce méconnu, ou de Verhaeren.
Après 1886, le dessinateur fantastique remporte sur le peintre. Chaque année, au Salon des XX, on vit de lui de grandes compositions en noir et en blanc et aussi des gravures à l'eau-forte.
Les ouvrages suivants ont paru de 1886 à 1894. Mort mystique d'un théologien, la Couronne radiée du Christ ou la Sensibilité de ^ la lumière, l'Entrée de Jésus a Jérusalem, Jésus tourmenté par les démons, Jésus se promenant sur l'eau, la Tentation de saint Antoine, la Bataille des Éperons, les Soudards Kes et Bruta entrant dans la ville de Bise, etc! Quelques-uns de ces dessins, entre autres les quatre ou cinq derniers, sont rehaussés au pastel ou à la détrempe.
Dans la plupart de ces fantaisies, tout est absurde, insensé, incohérent, impossible. C'est que notre humouriste a froid l'a voulu ainsi, et cela ne l'a pas empêché de produire plus d'une fois de l'art véritable.
Ce qui distingue avant tout ces fantaisies, c'est la caractéristique à la fois étrange et frappante des personnages. C'est ici surtout qu'on retrouve l'arrière-neveu des Gillray et des Rowlandson ! Comme ces petits guerriers joufflus, ventrus, aux moustaches fournies, aux habits bordés de galons d'or, couverts de décorations, expriment le contentement, la satisfaction d'eux-mêmes, cette stupidité grossière, dont souffrent, hélas ! beaucoup de grands et surtout de petits, de tout petits conquérants ! Comme il parodie d'une manière inimitable les parades militaires, les joyeuses entrées et autres manifestations patriotiques d'un grandiose plus apparent que réel 1 Dans la Mort mystique d'un théologien, c'est le tour des Evêques et
d'autres dignitaires de l'Eglise. Leur sourire factice exprime 1 ambition, l'orgueil, la jalousie, la vanité, et surtout une pédanterie sans bornes.
Dans d'autres tableaux, comme dans la Tentation de saint Antoine et dans le Christ tourmenté par les démons la satire ne rappelle pas la façon de Breughel ou de JeromeBosch ; non, elle est tout à fait macabre. Ce n'est pas sans raison que je cite Bosch : ce qu'il a produit de plus original, de plus singulier, de plus insensé, ne peut encore être compare à l'excentricité de ce peintre du XIXe siècle.
Dans le Christ tourmenté, James Ensor nous peint les démons les plus affreux. Accroupis au pied delà croix ou rampant tout autour d'elle, ils tourmentent moralement et physiquement le martyr pâle, décharné, râlant dans 1 agonie. L un lui déchire les côtes et les cuisses ; l'autre lui montre les choses les plus abominablement vulgaires Le paysage lui-même n'est qu'horreur et mélancolie. Cependant, dans le lointain, le jour commence à poindre, et quelques monstres lancent des regards anxieux vers l'aube naissante.
Sa Mort mystique est un chef-d'œuvre. Demolder l'a admirablement appréciée : Ce dessin, écrit-il, s'étale en une église dans un décor de Rembrandt, haut et vague, et comme ouvert sur le ciel. Le dessin en est spécial, je dirais volontiers matelassé : il semble que les reliefs soient obtenus au moyen de plis et de courbes ondulantes et insistantes. Les lignes droites sont quasi absentes. Tout se bombe, se complique et quelquefois se boursoufle comme si le dessin lui-même prétendait se contourner et s'arrondir autant que le ventre de l'évêque officiant et V allure matronesque de la Vierge. Seul le Christ jaillit, sauvage et fou, sur sa croix, au long d'une colenne dressant l'épouvante par au-delà de ses monstruosités sacerdotales. Cette page est vraiment superbe. Ensor a le don surprenant de trouver des motifs architecturaux. Dans son Kes et Bruta, par exemple, s'élève une cathédrale qui appartient au style le plus bizarre qu'on puisse imaginer. Egalement dans la Bataille des Eperons, la Bataille de Waterloo, la Prise d'une ville singulière, tous dessins qu'on se disputera plus tard dans les ventes publiques.
Enfin, — et par là je veux finir cette rapide caractérisque de ce moderne si attrayant, — Ensor est un de nos meilleurs aquafortistes. Toutes ses gravures à l'eau-forte ne lui donnent pas droit à ce titre ; plusieurs sont nédi-