POL DE MONT
Traduction d'une étude écrite en néerlandais et parue dans la revue illustrée d'art, De Vtaamse School (L'école flamande ; — éditeur Buschmann, Anvers), en 1895.
L'enfance d'Ensor,
Peintre de Masques.
James Ensor n'avait point encore fait ses Pâques, et c'était un petit garçon au long cou frêle, aux traits fins, aux cheveux soyeux , quand il habitait chez sa grand' mère, à Ostende, dans la rue qui mène à la mer et que le vent, l'hiver, emplit de sable. Je sais bien aussi que la maison était proprement peinte, tous les ans, pouf l'arrivée des étrangers à la plage. A la porte pendait un bouton de sonnette en cuivre étincelant comme une tache de soleil ; puis s'ouvrait un corridor en damier blanc et noir; et au bout, un jardin parsemé de volumineuses boules de verre argenté, haussées sur des trépieds et réfléchissant l'image des promeneurs, subitement, la tête en bas.
Au fond de ce jardin de géraniums et de giroflées, à travers une clôture de planches d'aubier tordues, mal assemblées et brunies de restes d'écorces, on atteignait la cour étroite d'une autre maison, celle-ci s'ouvrant au loin, dans un cul-de-sac, triste venelle humide, sans plus de jour jamais que si les bornes de pierre et les chaînes rouillées eussent elles-mêmes empêché le soleil d'y pénétrer. Cette masure, pour la grand'mèrc du petit James, était juste aussi répugnante que la fosse à fumier derrière la remise, où la servante tire la paille des garennes et jette les épluchures du ménage. Car c'était le cabaret de Catherine Grapion, surnommée Rate-Moustache. Cette Kate-Moustache était une haute femme à grosse tête, aux trairs durs, veuve de trois ou quatre maris, marins, calfats ou débardeurs au port, mais avec tant de poils sur la lèvre et les verrues de ses joues, qu'il apparaissait, dès le premier abord, qu'elle pouvait se passer maintenant d'aucune aide dans ses affaires. Et c'était chez Kate-Moustache qu'à l'occasion des foires, kermesses, tirs à l'arc, tirages de la milice ou carnavals, s'en venaient s'abriter des demoiselles vêtues de robes si clinquantes, coiffées de si éclatants chapeaux perroquets, que les enfants ameutés les suivaient dès la station du chemin de fer jusqu'à la porte basse de la cabaretière, où elles s'engouffraient.
Les soirs de ces jours-là, — et que d'hommes l'on voyait, sur la place, tourner et retourner pour saisir le moment de se jeter en cachette dans la ruelle! — ces soirs-là, toutes les fenêtres dans le cabaret au fond du jardin du petit James, étaient jaunes de lumières. Et lui, lui se glissait jusqu'à la clôture, avançait la tête dans un interstice des planches torses, et suivait longtemps le jeu des ombres se plaquant sur les rideaux du cabaret mystérieux, tandis que les rires, les fusées de chansons crapuleuses, les fracas de verres brisés à terre, la mêlée des voix disputant et jurant le faisaient haleter d'effroi. Ses fines lèvres roses et pures comme des roses des haies frémissaient.
Il passa, à ce manège inquiétant, beaucoup de longues soirées très douces, au fond du jardin calme inondé de lune blanche, le petit garçon, au fond du jardin où la brise de la nuit murmurait dans les syringas de la Chine taillés en boule.
PEINTRE ET GRAVEUR
Et à chaque fois, cependant, comme son cœur battait quand la* porte du cabaret sur la cour, venant à s'ouvrir, laissait gicler, comme un jet de sang par la fente d'un coup de couteau, les bruits de l'intérieur confondus!... L'homme alors s'avançait en titubant, un marin aux larges braies goudronnées et a la casaque de flanelle rouge, butant aux débris des dalles descellées, marmottant, s 'exclamant, hoquetant. Puis, immobile devant la muraille, se tenant d'une main, il oscillait longuement sur ses bottes à la façon d'un pieu dans de trop molle argile.
A. son tour se montrait aussi un petit homme aux jambes torses, aux longs bras, à la tète énorme. G était Pierre Flacon, le nain au visage carre, l'ami de Kate- Moustache. Dans la cour obscure, il vaquait comme une araignée gigantesque. Ses yeux luisants avaient eu tôt découvert le visage pâle du petit James dans la clôture. Claudicant, Pierre Flacon s'approchait; il riait d'une voix profonde; saississait la main de l'enfant; et alors, de son index, lentement, doucement, il grattait la paume au milieu, avec des mots bizarres semblant des bribes d'incantation ou de chansons de nouveau-nés. « Ghourisette a fait son nid — avec un petit fétu d etrain. . . » Et sous l'ongle crochu grattant plus fort, grattant plus fort enfin l'enfant, secoué de rire, énervé, gesticulant s'enfuyait. Et Pierre Flacon rentrait dans le bouge.
Ainsi, les relents de l'orgie se répandant par bouffées, venaient inonder le petit James, l'enfant qui Q avait encore que des yeux pour voir et rien que des oreilles pour entendre; le doux petit garçon brun piétinant les carrés de waikrauter, des pures reines- des-bois fleuries sur leurs collerettes étoilées! Plus tard ensuite, an long des grosses arabesques du tapis, dans l'écours de sa mère-grand, ii rêvait encore à ces choses surgies dans la nuit derrière la clôture de Kate-Moustache.
I n jour, en réunissant toutes ses forces dans un coup d audace suprême, notre gamin agrandit l'entre -bâillé ment de deux planches et se trouva dans la cour du cabaret de la veuve. Oui, il marchait sur ces dalles réduites, par les ivrognes, en mille morceaux sertis dans rarterre noire ; il louchait la feuille de chêne assujettie dans le sol à une pierre carrée creusée pour les quilles {l un ancien bouloir ; et voici le robinet de plomb toujours gouttant de la fontaine usée, branlant au mur sur
F E RM E F L A M A N D E .
large
son tuyau tordu en façon de pied de vigne desséché. G était un clair matin, et toutes les fenêtres étaient
au
Le sable cria sous les pieds peureux du gamin. La veuve aux verrues poilues, dans sa chambre de derrière, préparait son diner. Elle aperçut le garçonnet qui s'approchait en manière de jeune chat vagabond, enjoué et sans but : il vient on ne sait d'où, si léger et menu que le vent le pousse sur le côté, la queue^en avant; si mince qu'il fait « frrft! » et s'épeurepour une feuille qui roule à terre.
« Hé! qui voilà? cria jla cabaretière. Hé! n'est-ce pas le petit voisin James de la maison de là-bas ?.. . Si... C'est l'enfant de la maison blanche... Entre donc, entre mon petit garçon!... »
Il s'assit; elle lui offrit un verre de sirop dans une chope, et ils demeurèrent quelque temps à se sourire en silence comme deux enfants qui font connaissance sur un banc de la promenade. Elle caressait le garçonnet, rajustait son col blanc à dentelles et faisait bouffer sa lavallière de soie bleue à pois blancs; puis elle tendait sa veste en la tirant dans la ceinture, pour que tout fût bien. Et l'enfant admirait ici l'ordre des choses nouvelles à ses yeux.
Or en la pleine lumière du matin, rien ne répondait, dans la chambre de Catherine, aux soirs de vacarme, de cris, où les lampes couraient aux fenêtres de l'étage. James ne pensait plus à ces choses de la nuit. Au loin, entre les têtes vertes des arbustes, il reconnaissait sa maison blanche et les petites lucarnes rondes du grenier. Et tout lui semblait nouveau, très joyeux et étincelant.
« Viens, lui dit la veuve. Viens en haut. Je te montrerai des objets qui nous feront rire! »
L'escalier de l'étage était encagé en une tour, c'est bien sûr, aussi vaste pour elle seule que la moitié de la maison entière. La lourde porte en bois fruste garnie de clous caboches s'ouvrit en criant. Les marches abruptes étaient si serrées autour de la vis que le ga-
min, pour les gravir, sautait à quatre patios. — Eu haut, c'était une chambre badigeonnée d'une chaux très bleue et pavée de briquettes posées de champ, en bâtons rompus gris et roses. A un mur, une grande image montrait la figure des brigands de la Bande-Noire dont les exploits encore chauds, récemment clôturés à ta guillotine, faisaient dans les campagnes l'effroi de la veillée.
La cabarelière s'agenouilla, et de dessous le lit tira deux énormes caisses de carton. — Ah ! mais regardez le gamin tournant à petits pas dans la chambre!,.. Ce visage rose, ce n'est que des yeux. Ses narines, ses lèvres, les deux dents palettes du devant de la bouche, ma parole, elles rient dans l'attente de ce qui va venir!
t n carton était plein de Ileurs de papier montées en couronnes de toutes les couleurs et ornées de longs rubans plissés. (1 étaient des restes d'un ancien commerce de Ivate-Mouslaclie. — On vend ces guirlandes aux miliciens les jours du tirage au sort, et ils les attachent à leurs casquettes de soie. ( leux qui eurent bonne chance s'en
pavent, rune sur l'autre, des tas hauts comme des turbans. Sur les tètes, des Ilots de rubans volent et éclatent et donnent, aux visages basanés des paysans et des pêcheurs, l'air de naïfs sauvages ornés pour la guerre.
Les noires, les funèbres couronnes de roses noires, c'est pour ceux qui « iront soudards» à la guerre pour le roi. Mais aujourd'hui, malgré le sort mauvais, ils veulentdanser tout de même. Ils s'arrachent aux bras des vieilles mères qui pleurent, sur leur poitrine, le départ de demain...
Bientôt, dans la chambre de Catherine, le lit se trouva couvert de ces roses de papier brillant; le pavement en lut jonché. Pourtant les plus fraîches, les plus dorées, la vieille les posait sur la tète du petit James, les passait à son cou comme un collier, à son ventre en guise do ceinture, à ses épaules ; tandis qu'il fermait les yeux dans sa joie, rougissait et palissait tour à tour.
Sur ses propres cheveux gris, Kate-Moustache posa elle-même, enfin, une large guirlande de deuil dont les rubans bombaient sur ses épaules comme un voile d enterrement. Et levant un bras, tordant la bouche, elle se mit à chanter d'une voix d'homme qui a déjà beaucoup bu et chanté aujourd'hui, et qui est triste :
Soldai, quand tu partiras,
-Ne pleurVas-tu pas en quittant ta mère?
la chanson des miliciens des villages.
Celle-ci v idée, la cabaret ière porta la seconde caisse sur Je coffre devant la fenêtre, et le couvercle fut levé. L< étaient des masques ; et aux yeux de l'enfant, comme un bouchon de Champagne qui saute, une foule ivre, agissante, folle et de toutes les couleurs, bondit, traversant le plancher, trouant le plafond, s'éparpillant comme une pluie parmi la maison. Cet élan le renversa ;
purnant sur lui-même, il se mit à pousser des cris, à galoper en cercle en revenant se pencher sur la caisse
ieante pour revoir encore ces visages de carton ; et alors, sur ses pieds danser plus haut.