‹ James Ensor, peintre & graveurChapitre 79 sur 81 · OS TENDE A LEST · texte numérisé non relu

OS TENDE A LEST

rant sur la crête des toits, et devant des rictus de diables rouges aux dents acérées, tenaces et moqueuses.

Sans relâche et pressés, à présent, les voilà qui agitent leurs défroques aux yeux de l'enfant, tournoient dans la chambre, sautent par-dessus le coffre et cognent aux carreaux de la fenêtre.

Enfin, sous la couronne noire qu'elle a conservée et les rubans flottant sur son caraco d'indienne, la veuve se noue un jeune et mignon visage éclairé d'un rire aussi frais que le rire des clochettes du muguet; et le petit garçon se pose un nez immense, pourpre et luisant comme si la peau en était tendue par un coup de soleil. Les yeux de nos amis, derrière leurs paupières de papier, brillent de plaisir et se meuvent aussi vifs que des yeux de rat serrés aux ceps. Ils se prennent les mains et se mettent à danser en rond par la chambre. Chaque fois qu'ils passent devant la glace, ils adressent des saluts à leurs images.

Tout à coup la vieille éclate de rire, arrache ses roses de papier et son joli minois postiche. Mais elle veut que James conserve pour lui les belles choses qu'il porte ; et, tout adorné, elle l'aide à descendre.

Car dans un raide escalier, un si beau nez et si brillant est fort gênant pour voir où l'on pose les pieds. Par la cour, James se trouve brave comme Uiquet à la Houppe paré pour ses noces ; et son nez de carton verni, par maintes fois, lui semble piquer au ciel même.

La cabaretière s'excusa de devoir achever la préparation de son dîner, et bien doucement dit au revoir à l'enfant.

Lui, déjà, l'aimait aussi. Il se jeta dans ses bras, et sans avoir peur de la moustache et des verrues de la vieille, ni cure de son masque, il embrassa tendrement la Catherine du bouge des marins.

En son accoutrement de mascarade le voilà donc qui s'en retourne, franchit comme il peut la barrière de planches et longe les plates -bandes du jardin de sa maison. — Il était de longtemps passé midi. A table, la maisonnée s'était souvent demandé où, diantre, pouvait être à cette heure le gamin. Et il apparaît tout à coup empapilotté de rouge et de jaune, secouant la tète pour montrer son faux nez, et, à la façon d'un cochet paradant sur ses ergots, essayant d'une voix de fausset qui doit faire peur à sa grand' mère même.

Or on n'eut point peur. Loin qu'on s'enfuit à son apparition, lui-rneme fut appelé et dut s'approcher du fauteuil'de l'aïeule, et expliquer d'où il sortait en cet appareil.

« Oh! Oh! Quor? Où?... s'écria la grand'maman aux premiers mots du petit garçon. Tu viens du cabaret du Cul-de-Sac?. .. De chez la vieille Kate-Moustache? Que dis-tu?... Tu as dansé, tu as dansé avec des masques?... Plus de cent?... Et des couronnes de papier? Vous étiez plus de cent?... Et toi aussi? Tu dansais avec la cabaretière?... Il y en avait plein la chambre, et sur le lit?... Et sur le lit?... répéte-t-elle en lettres majuscules. A. huit ans, c'est à de ces horreurs qu'un enfant est entraîné ! Mais c'est un crime! Il n'y a donc plus de police... de police? Et toi, petit malheureux, petit malheureux... »

On le conduisit à sa chambre, on l'enferma. Effrayé, sans comprendre le tumulte qu'il avait soulevé, James pleurait. Mais il ne pleura qu'un petit temps. Bientôt, monté sur une chaise devant la glace, il se mit lui-même à se faire peur; et à la longue, doucement, il s'endormit. Il s'éveilla dans le plein jour encore. Sa grand'mère était penchée sur lui et l'embrassait comme elle l'embrassait après une mala-

LE STAC A DE.

PEINTRE ET GRAVEUR

die; comme s'il venait d'échapper à un terrible danger.

La clôture de lattes au bout du jardin fut changée en un haut mur de pierre. Mais déjà l'enfant ne devait plus oublier la maison de la ruelle du Gul-de-Sac qu'il avait vue, par tant de nuits, pleine de lumière et résonnant du vacarme des danses. Il ne devait plus oublier la chambre au grand lit où une foule fantasque, dans les masques et les couronnes, avait sauté autour de lui au commandement de la bonne vieille Kate- Moustache, de la maîtresse du bouge où les marins et les calfats allaient danser et casser les carreaux.

On voit bien qu'Ensor n'oublia point ces heures éblouies et scandaleuses. Devant les tableaux où il a donné carrière à son imagination, ces mascarades, ces cortèges de musiques des enfers, ces sabbats, ces entrées de Christ au milieu de carabiniers en bois, — il est facile de retrouver le souvenir de ces heures secrètes du petit garçon innocent et ravi dans le bouge de Kate- Moustache d'Ostende. Certes Ensor se fait un scrupule capital de ne poser sur la toile que les plus pures couleurs du prisme : s'il nous montre, par exemple, en certaines natures mortes, des raies écorchées, elles apparaissent plus fraîches qu'un bouquet de tous les arômes de la mer du Nord rùdant par les dunes fleuries. Et s'il nous représente des cerises, parmi les gourmandises d'une table servie, deux cerises peintes la queue en l'air, au coin d'une nappe de lin, il est avéré que jamais ne pourra plus dès lors les oublier qui, seulement une fois en sa vie, aperçut trembler la tache rouge d'un de ces fruits murs et impollués dans le vert des arbres. Et pourtant la palette d'Ensor n'éclate jamais plus claire que pour orner les imprévues découvertes

de l'Ange du bizarre qui loge à demeure en sa cervelle ; elle n'est jamais plus lumineuse que pour les plus comiques projets de sa fantaisie; plus éblouissante que pour les plus baroques de ses rêveries en marge du réel et par-delà toutes lois. Bref, jamais son pinceau ne crache plus de bluettes et d'étincelles que pour fixer les sarabandes de ces masques fous, innocents, endiablés qu'il rappelle, pour nous, du fond du bouge de Kate-Moustacne !

La moindre envie de notre peintre est certes d'instruire, sur le « principe » et le « mystère », aucun grave spectateur. Pour visiter l'atelier d'Ensor, il faut pouvoir rire et fringuer. Car il aura bientôt fait de coiffer d'un burlesque bonnet de juge la face carré de ce M. Principe, esquire, quiestrapada tant de gens; et au rebours, d'agrémenter de quelque masque chafouin, d'un rose délicieux d'envers de marguerite, le cloquetant squelette de M. Mystère, docteur, aux caves oribites qui épouvanta tant de vies. — Et que voulez-vous faire là- devant, sinon pouffer?

Tout barbouillé de vert plus délicat que le satin des eaux de l'Agno, ruisselant de bleu plus lumineux et palpitant que les cieux d'aucune nuit de la mi-août, le voici qui s'échappe ; saute à pieds joints les clôtures des cimetières ; bondit sur les tables des chirurgiens occupés aux scies et bistouris ; gambade par les Cours des miracles ; enroule, sur des bobines, les entrailles vermiculantes des juges, des médecins et de tous les doctrinaires victimes de sa verve... Et en ces pérégrinations, rien ne le désarçonne; rien ne le confond en ces parades. Pour lui, tout est véridique, prouvé et circonstancié. Ensor connaît pertinemment jusqu'à la couleur de la queue du diable qui doit entraîner au feu éternel tel marchand de tableaux, avare et voleur entre tous.

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