Le fameux Dr. Blackstone était conseil du plaignant
2, Mr. Justice Willes, appelé le premier à énoncer son opinion, dit, entre autres choses : « The jury have found this special verdict : They say the work is an original composition by James Thomson, Esquire... at first published and printed by James Thomson for his own use and benefit at several times between the beginning of the year 1127 and 1729, the same having never before been printed elsewhere. And the special verdict farther finds, Andrew Millar, the plaintiff, in the year 1729, purchased this work called the Seasons for a valuable consideration, of James Thomson the author and proprietor, to him, his heirs and assigns for ever ».. (Speeches and arguments of the Court of King’s Bench... in the cause Millar against Taylor... Printed for William Coke, Leith, pccrxxr.)
Les circonstances de fait rappelées par ces considérants sont loin d’être toutes exactes; mais il est évidemment acquis à la cause que
cule auquel nous empruntons ces citations ajoute lui-même (et c’est sans doute un écho des débats) que l’œuvre rapporta à l’auteur environ 1 000 guinées tandis qu’il en restait propriétaire, et avant qu’il la vendiît à Millar pour 160 livres’. — L’'anecdote du poème payé trois livres doit donc, bien que la biographie de Thomson en puisse perdre un trait piquant, aller : rejoindre les légendes controuvées qui, mises en circulation par un chroniqueur imaginatif, puis docilement reproduites, finissent par obtenir une créance à laquelle elles n'ont nul droit.
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C'est au mois de mars 1726 que parut l’ € Hiver ». C’est donc cette date qui marque le moment capital de la carrière de notre poète. La vie lui avait été jusque-là ce qu'elle est pour tous les hommes qui n’ont à compter que sur eux-mêmes. Il avait connu « les rudes épreuves que dissimule l’indigence « modeste, le mépris de l’orgueil opulent, et les mille autres « maux de la pauvreté? ». Il pouvait cependant songer sans trop d’amerlume à cette période de difficiles débuts. Elle n'avait pas été trop prolongée : il était à Londres depuis un an exactement. Elle ne lui avait pas montré ia société uniquement égoiste et impitoyable aux faibles : il avait rencontré chez beaucoup une courtoisie bienveillante, à défaut d’un concours très efficace. Il avait surtout senti à ses côtés une amitié vaillante et active qui l’avait encouragé, soutenu, guidé, qui avait aplani pour lui les obstacles, en mettant au service de son génie un utile savoir-faire pratique *. Il n’avait tenté, pour
Thomson n'avait pas vendu à Millar son droit de propriété, et c’est tout ce qu’il nous importe de relever.
1. « The author of the Seasons reaped about a thousand guineas profit while the work was his own property; he sold it in 1729 to Millar for 160 pounds... » (Note ajoutée aux considérants de l'opinion de sir joseph Yates, un des quatre juges.)
px The shock severe that modest want conceals, The oppressor’s scourge, the scorn of wealthy pride And poverty’s unnumbered ills beside.
(On the Death of his Mother.)
3. Ce qui chez Mallet n’était alors qu’adresse mondaine et entregent est devenu plus tard indélicatesse et absence de sens moral. Mais si Mallet,
s'assurer la fortune, aucun acte dont il eût à rougir, et n’avait rien perdu de ce fonds de bonne humeur égale, de sociabilité joyeuse et indulgente et de philosophique insouciance qu'il avait apportées à Londres. [Il avait donc cette bonne fortune d’avoir traversé les premières et inévitables épreuves sans
qu'elles laissassent en lui ni souvenir humilié, ni levain de
misanthropique égoïsme. À partir du mois de mars 1726, il est entré dans les rangs des écrivains en renom; il rencontrera sans doute encore des difficultés et des déboires; mais la notoriété lui est désormais assurée, en attendant la gloire.
Le succès du poème fut-il immédiat? C’est encore là un des points sur lesquels une légende s’est formée qui ne résiste guère aux investigations précises. On a répété, sur la foi de biographes dont l'affirmation pouvait être facilement contrôlée, que l « Hiver » resta longtemps chez l'éditeur sans être ni vendu, ni lu, jusqu’à ce qu’un homme de goût en eût célébré le mérite dans les cercles littéraires. Mais les informations sont en désaccord dès qu’il s’agit de déterminer qui fut cet homme de goût. Shiels nomme Whately, et Johnson Whatley, Warton dit J. Spence, Goodhugh dit Mitchell et Dalloway dit Rundle ‘. Voilà bien des critiques empressés à assurer le succès du poème ; ils font déjà un petit public à eux seuls. Quant au grand public, voici ce qu’en dit l’auteur d’une ancienne biographie de Thomson : « Ce qui paraîtra un peu surprenant, c’est que les « critiques de profession furent les seules personnes qui hési-
écrivain ministériel, exécuteur testamentaire de Bolinghsoke ou éditeur de la vie du grand Marlborough, mérite de sévères reproches, il est
juste de porter à son actif ce dévouement affectueux pour un compatriote
dont il n’avait alors rien à attendre, en qui plutôtil pouvait voir un rival. Shiels insiste sur ce fait que, pendant de longues années, jamais un nuage n’a voilé l’amitié des deux poètes.
1. « One Mr. Whately, a man of some taste in letters. » (SnieLs, Cibber’s Lives.)
« Mr. Whatley, a man not wholly unknown. » (JoHNson.)
« The Winter lay like waste paper at the publisher’s until a gentleman of taste, Mr. Mitchell, promulgated its merits into the best circles. » (Goovnucn, The English Gentlemans Library Manual, p. 294.)
« During this era he (Dr. Rundle) became more known to the republic of
letters by the liberal support he gave to Thomson upon his publishing his
Winter. » (Letters of the lale Thomas Rundle, with Memoirs, by James Da-
LAWAY, 1189.)
Enfin Warton dit, dans son Essay on the Genius of Pope,que le poème resla
- longtemps négligé jusqu’à ce que l'attention du public fût éveillée par la
mention favorable qu’en fit Spence dans son Essay on the Odyssey.
« tassent à donner leur approbation » ‘. Et Murdoch, le contemporain et l'ami de l’auteur, constate que « le poème fut «universellement admiré dès qu'il fut lu ».
La vérité est que le succès fut en effet très prompt. Sans doute les exemplaires ne furent pas enlevés dès le jour de la mise en vente, comme si l’auteur avait été déjà célèbre. Il fallut que le public fût informé de la valeur de l’œuvre, et du talent de ce poète nouveau ?. Mais nous savons que les avis de ce genre se répandirent sans retard. L’honneur que nous avons vu réclamer pour chacun des personnages nommés plus haut leur revient à tous collectivement. Nous ne sommes pas surpris de trouver parmi ces admirateurs de la première heure A. Mitchell, compatriote de l’auteur, et homme d’une haute intelligence ÿ, ni Rundle, esprit d’une rare indépendance en même temps que fin lettré ‘. Spence * s'était fait une vocation de découvrir les talents ignorés. Il avait ainsi prôné et patronné à leurs débuts Dodsley, le domestique devenu homme de lettres, le poète aveugle Blacklock, l’érudit tailleur Rob. Hill,
4. « What will appear a little surprising, the professed critics were the only persons that hesitated to give their approbation. » (The Works of Thomson, Edinb., 1712.)
2. 11 n’en a pas été autrement du premier poème important de Pope luimême : « Pope’s Essay on Criticism was not sold before one month ». (D'Israëzr, Quarrels of Authors, p. 280.)
3. Mitchell fut ambassadeur à Berlin, et sut représenter dignement la diplomatie anglaise auprès d’un joueur tel que le Grand Frédéric. Les lecteurs des études de M. le duc de Broglie sur l’histoire diplomatique de la France au xvui° siècle, connaissent bien A. Mitchell et son rôle à Berlin.
4. Thomas Rundle LL D. (1686-1743) devint en 1735 évèque de Derry, Comme théologien ses opinions étaient suspectes d'hétérodoxie. Ses démêlés avec l’évêque de Londres, Edmond Gibson, ont beaucoup occupé la société du temps. Ils ont été l'occasion du poème de R. Savage, The Progress of a Divine. Pope disait de lui dans son journal : « Rundle has a heart », et Swift écrivait :
Make Rundle bishop! fie for shame!
An Arian to usurp the name!
(On Dr. Rundle, bishop of Derry.) Swirr, vol. II, p. 92.
Rundle, très répandu dans la sociélé de son temps, s’y faisait remarquer par l'élégance de ses manières et par l'éclat de sa conversation. Ses lettres à Mrs. Sandys, publiées longtemps après sa mort, nous montrent bien un appréciateur éclairé des hommes et des choses du monde des lettres.
5. Joseph Spence (1699-1768), fellow de New-College, Oxford, «en 1722, — professeur de poésie à Oxford de 1728 à 1738, — Regius Professor d’histoire
moderne, 1742. L’ « Essai sur la traduction d'Homère » de Pope parut à Lon-
dres, la {re partie en juin 1726 et la 2° en 1727.
et d’autres encore. Quant à ce Whately ou Whatley, qui est cité plus souvent que les autres, il y a quelque difficulté à fixer sa personnalité. On a supposé qu’il s'agissait du Rev. Robert Whatley, qui devint plus tard « prebendary of York ». Nous trouvons en effet parmi les souscripteurs à l’édition de 1730, le Rev. Mr. Whatley. Il est cependant un Robert Whatley qui ne semble pas être le même, et qui pourrait bien, plutôt qu'un membre du clergé, être visé par la dédaigneuse indication de Shiels et de Johnson. Cest un personnage remuant et intrigant, dont certain opuscule figure parmi les brochures politiques du temps ‘, et ressemble fort, il faut bien le dire, à une tentative de chantage à l’adresse de Walpole. Il a Millan pour éditeur, et se vante de ses relations d'amitié avec Mr. Hill. Voilà plusieurs points de contact possible avec Thomson. Mais notre embarras est surtout grand devant l'affirmation très positive du Rév. Richard Whately D. D., qui revendique pour son oncle Thomas Whately, auteur d’un traité sur l’art des Jardins, l'honneur d’avoir le premier (disons un des premiers) appelé l’attention sur l’œuvre de Thomson ?.
Il n’est plus d’incertitude ni d’obscurité quand nous en venons à un cinquième patron du poème que les biographes mentionnent moins, mais qui seul à pour lui le témoignage de Thomson.
1. À short History of a ten years negotiation belween a Prime Minister and a Private Gentleman. Printed for J. Millan, near Charing Cross. By the author of À Discourse on Fornication (Robert Whatley).
Dans le même volume (Brit. Mus. E 2029) sont reliées trois lettres de R. Whatley au premier ministre (Rob. Walpole), où l’auteur expose longuement ses antécédents. Il a voyagé auprès des cours étrangères; il a en l'honneur de connaître le roi; il aété l'ami d'hommes tels que le feu comte de Pembroke, sir Isaac Newton, et Mr. Hill.
2. « The earliest writer, we believe, on the subject (Landscape Gardening) was my uncle Thomas Whately....The French poet De Lille in his poem of «“ Les Jardins » does acknowledge him as his master. Mr. Whately was distin® guished as a man of taste in morc than one departement. Being by many looked up to with deference in such matters, it was he who first brought into notice Thomson’s Seasons, and this laid the foundation of its great popularily. »
Ce Thomson Whately est l’auteur des Observations on modern Gardening (2° édit., 1770) dont parle H. Walpole dans une lettre adressée de Paris à la comtesse d'Ossory (Aug. 11 1771) : « The taste for English gardening makes a great progress here, not owing, alas! to mine, but to Mr. Whately’s book which has been translated ». Il est connu aussi pour ses Remarks on some of the characters of Shakespeare que son frère, le père du Révérend Richard Whately, publia en 1785.
Mallet avait sollicité pour l’œuvre de son ami le jugement d’Aaron Hill, poète, historien, inventeur et critique, au total homme fort répandu ‘. Dès le 5 avril, Thomson pouvait remercier Hill d’une approbation qui était pour le poème une promesse de succès. Ce fut le début entre les deux hommes d’une durable amitié, et l’occasion d’une série de lettres qui nous sont conservées. La reconnaissance de Thomson s’y exprime avec un excès d’humilité, avec un débordement d’admiration et de flatteries tout à fait extraordinaires.Johnson est, à ce sujet, très sévère pour le jeune poête ?. On a supposé que les conseils de Mallet n’avaient pas été étrangers à l’adoption de ce ton d’enthousiasme exubérant. Hill, qui prodiguait volontiers les éloges, et qui s’entendait à les distribuer avec esprit et avec tact, aimait pour son compte la flatterie même exagérée et brutale. Reconnaissons ici, pour atténuer les torts de Thomson, que ses hyperboles ont pour objet, non pas de lui assurer un protecteur utile, mais de remercier un des maitres de la littérature, pour un appui gratuitement et généreusement accordé. Il n’en reste pas moins quelque chose d’amusant pour nous dans le ton de cette correspondance, quand
nous comparons au rang qu’elle établissait entre les deux écri- :
vains celui que la postérité leur a assigné. On en jugera par ce début de la première lettre.
1. Aaron Hill est resté connu surtout par ses démélés avec Pope, et
la dignité qu’il sut conserver devant les attaques injustes et les tergiver--
sations misérables de l’auteur de la Dunciad. C’étail un écrivain prolifique, un esprit chercheur et inventif, un homme aimable, serviable et généreux. À l’époque où commencent ses relations avec Thomson, il a déjà écrit un ouvrage d'histoire important (A history of the Ottoman Empire, 1709), des tragédies, des poèmes, des « essais » sur la fabrication de l'huile de hêtre, sur Ia houille, sur le vin, etc. Ses œuvres les plus récentes sont une tragédie: « Henri V » (1723), et un poème, « l'Étoile du Nord » (1725). Il publie le Plain Dealer et c'est à ce titre surtout que son appui est précieux pour un jeune auteur. Il y fera paraître l’année suivante la ballade célèbre de Mallet, William and Margaret. (The Plain Dealer, ne 36, 14 juillet 4727.) 2, « Thomson obtained likewise Uhe notice of Aaron Hill, whom, being friendless and indigent, and glad of kindness, be courtéd with. every expression of servile adulation. » (Life of Thomson.) Il serait juste d’opposer à cette condamnation rigoureuse ce que le docteur dit lui-même à
un autre moment : « To charge all unmerited praise with the guilt of flattery.. is Lo discover great ignorance of human nature ». (Life of Halifax.)
Fort E TN TAT DA
RSS
« Monsieur,
«J'ai vu la lettre que vous avez écrite à mon ami, Mr. Mallet, « samedi, et, bien que je ne puisse m’enorgueillir de l’honneur € et du bonheur de votre connaissance, bien que je doive appro- € cher avec la plus extrême déférence et la plus extrême véné- «ration un génie aussi éminent, cependant mon cœur débor- « dant ne peut se laisser arrêter aux formes ordinaires; et il «faut que vous me permettiez la joie d’épancher mes meil- «leurs remerciements... !. »
Hill reçut ces effusions avec une gracieuse condescendance. Une seconde lettre nous montre chez Thomson un enthousiasme encore accru, et confinant à l’extravagance : .. « Tandis que «Je médite sur vos lignes encourageantes, j'oublie pour un « moment l’égoïsme, l’avilissement et la cruauté des hommes, «et il me semble je suis dans la société d’êtres meilleurs et de « plus noble essence ? ». La même lettre fait allusion à une entrevue proposée par Hill, et qui eut lieu le 26 avril. Le len- . demain le jeune poète remercie dans des termes où sa reconnaissance perd toute notion de mesure et de bon sens :
« Quand je songe combien je fus hier vraiment heureux dans « votre société, il m’est impossible d'empêcher le sentiment de «ce bonheur de s’épancher au dehors dans ces remercie- « ments... Il n’y a personne qui rende la nature humaine plus «aimable que vous; personne en même temps qui rende plus « méprisable la plus grande partie des hommes : et, quitter « votre compagnie pour se mêler au troupeau des humains, «c’est, comme Nabuchodonosor, descendre d’un trône pour « paître avec les brutes des champs... *. »
de « To Aaron Hill Esq.
« April 5, 1726.
« Sir, « Having seen a letter you wrote to my friend Mr. Mallet, on Saturday
‘ last, though I cannot boast the honour and happiness of your acquaint-
ance, aud ought with the utmost deference and veneration to approach so supreme a genius, yet my full heart is not to be repressed by formalities; and you must allow me the pleasure of pouring forth my best acknowledgments..…. »
2. « … While I meditate your encouraging lines, for a while I forget the selfishne:s, degeneracy, and cruelty of men, and seem to be associated with better and more exalted beings.... » (Lettre du 18 avril 1726.)
3. « When I reflect how truly happy I was, yesterday, in your company
Savage était présent à cette réunion. Thomson crut constater en lui un respect mêlé de crainte en face de l’imposant Aaron Hill :. Ce sont là des sentiments que nous nous attendions peu à trouver chez le personnage. Son front n’élait pas de ceux sur lesquels il puisse y avoir lieu d’ € écraser la bosse du respect ? ». Son mutisme a dû être mal interprété par Thomson; et nous sommes plutôt tentés de croire qu'il assista au dialogue en auditeur un peu narquois, prompt à en recueillir les traits les plus piquants pour en amuser peut-être le cercle intime de Mr. Pope à.
Nous pouvons supposer que, de toutes les félicitations qui accueillirent le poème, aucune ne fut plus agréable à l’auteur que celle qui lui vint de son premier conseiller, de l’amical confident de ses premiers essais et de ses jeunes espérances. « Quand Mr. Riccaltoun vit pour la première fois l’ «Hiver » de «Mr. Thomson, chez un libraire d'Édimbourg, il en fut vivement «impressionné, et, après avoir lu certains vers, il laissa, dans « l'excès de son admiration, tomber le livre de ses mains #. »
Si grand et si prompt qu'ait pu être le succès, il eût été
it is impossible for me to restrain my sense of it from breaking out into this acknowledgment..….. There is none that renders human nature more amiable than you; and, at the same time, none that renders the greatest part of it more contemptible : and to descend from your company, and mingle with the herd of mankind, is like Nebuchadnezzar’s descending from a throne, to graze with the beasts of the field...» (Lettre du 27 avril.)
4. « [t gives me an additional pleasure to reflect how justly pleased, too, Mr. Savage was. Nothing is to me a strouger instance of the unimprovable nature of that unhappy crealure of whom you speak <0 compassionately, notwithstanding of the barbarous provocation he has given you, than his remaining bleak and withered, under the influences of your conversation... » (Même lettre.)