Winter, 906-919. — 2. Ibid
ont voulu peindre les colères de l’océan, il n’en est guère en Angleterre, sans excepter Byron, qui ne se soient souvenus de l’auteur des « Saisons » et ne lui aient emprunté quelques-uns de leurs effets; il n’en est pas qui l’aient surpassé en tragique grandeur. Quand Hugh Miller, un savant qui fut, lui aussi, un peintre puissant, voulut d’un trait évoquer l’aspect de la terre à l’une des lointaines époques géologiques, il crut ne pouvoir mieux faire que d'emprunter à Thomson un vers magnifique :
A shoreless Ocean tumbles round the globe f.
La Montagne,
Plus rares encore et plus brèves sont les descriptions de montagnes; mais nous n’en éprouverons pas la même surprise. La perception d’une beauté dans les spectacles que présentent les régions montagneuses est une des acquisitions non seulement de la littérature mais de l’âme modernes. Avec la riche complexité et la profonde analyse du drame, elle constitue les principaux accroissements ajoutés par l’esprit humain au patrimoine poétique légué par l’antiquité. La Grèce ellemême, cette terre d'élection de l’art, a produit sa moisson de chefs-d’œuvre au pied de monts majestueux, sans rien soupconner des émouvantes impressions qu'ils pouvaient fournir. « Les influences charmantes des douces brises, des ruisseaux « sonores, des couverts ombreux, des lits de violettes, ou de « l’ombrage des platanes, les écrivains païens les ont ressenties, « peut être plus noblement que nous; mais ils n’ont rien trouvé, « que la frayeur, sur la montagne nue, ou dans la gorge mysté- « rieuse ?. » La constatation ainsi faite par M. Ruskin est insuffisante. L’âme grecque n’était pas ouverte uniquement aux
; Spring, 315.
2. « The pleasant influences of soft winds, and ringing streamlets, and shadyÿ coverts, of the violet couch and palm-tree shade, they (the Heathen writers) received, perhaps in a more noble way than we; but they found not anything, except fear, upon the ne mountain, or in the ghostly glen. » (Rusxin, Modern Painters, I], vol. I, p. eu
LS
impressions modérées et douces. Sa poésie fourmille de vers qui montrent combien elle ressentait vivement l’émotion du sublime et de l’infinie grandeur en face de spectacles tels que ceux du firmament et de la mer. Mais si nous nous sommes habitués à unir ces deux termes, la mer, la montagne, comme deux manifestations diverses d’un même caractère des forces naturelles, il n’en était pas ainsi des Grecs. Leur admiration s’est attachée uniquement à l’océan. Cette mer sur les rivages de laquelle se développe leur civilisation, ce xévros, ce & grand chemin » qui réunit les membres épars. de la glorieuse famille, c'est une puissance formidable qu’ils ont en quelque degré domptée. C’est un inconnu auquel ils ont en partie arraché son secret. C’est une force qui, dans ses déchaînements les plus effrayants, manifeste encore cette unité qui plait à leur génie épris d'ordre et d'harmonie. Quant aux montagnes, ils semblent n’y voir que les effets de forces désordonnées. Pour leur mythologie et pour leur poésie, ce sont ou bien les instruments de lutte ou de supplice d’êtres monstrueux, ou bien le séjour inaccessible, jamais visité, jamais décrit, des puissances supérieures. Ne peut-on pas exprimer une surprise et un regret en pensant que lorsque Eschyle enchaîne au flanc des monts son Prométhée, il ne tente aucune description de cette nature affreuse avec laquelle étaient dignes de lutter sa langue puissante et ses € mots de six coudées »?
Les Latins, élèves et imitateurs, ne verront pas ce qui a échappé à leurs maîtres. Leur sentiment de la mer est plus restreint et plus étroit. Moins familiers avec elle, ils n’en connaissent guère les grâces et les caresses. Pour Lucrèce, pour Horace, pour Virgile, elle est surtout perfide, violente, objet d’effroi. Lorsque Catulle note en elle, même sous l’orage, le charme et les sourires de ses couleurs changeantes, on peut se demander s’il fait autre chose que reproduire une impression grecque !. — Quant aux montagnes, à plus forte raison doivent
4 « Hic, qualis flatu placidum mare matutino Horrificans Zephyrus proclivas incitat undas Aurora exoriente vagi sub limina solis, Quæ tarde primum clementi flamine pulsæ, Procedunt leni resonant plangore cachinni.
Post vento crescente magis magis increbescunt
Purpureaque procul nantes a luce refulgent. » (Catulle, LXIV, 269-275.)
elles conserver leur caractère de mystère et de terreur. Une fois seulement Virgile leur consacre un trait de description qui même s'accompagne d’une sympathie bien nouvelle, « le vieil Apennin qui rugit de tous ses chênes et qui soulève avec exaltation jusqu’au ciel ses sommets blancs de neige ! ». Mais l’opinion esthétique de cette littérature et de cette société est exprimée par Quintilien : « La beauté est le privilège des & pays qui s'étendent près de la mer, plats et agréables *
La Renaissance n'a pas comblé la lacune laissée par lantiquité, non pas même avec Shakespeare. Sans doute il fait passer quelquefois dans ses drames l’impression physique des régions montagneuses. On sent, dans certaines scènes de Cymbeline, l'air aigu, le grave silence des monts. Mais il n’a nulle part porté sur cette partie du monde matériel son extraordinaire pouvoir d’observer et de décrire. M. Ruskin se félicite, dans une page curieuse, de cette ignorance du maitre; il y voit une dispensation de la Providence *.
À coup sûr nous ne demanderons pas aux modernes littératures classiques la révélation de ce domaine encore inexploré. Elles ferment les yeux même aux tableaux qui depuis plus de vingt siècles avaient provoqué sans la lasser l’admiration des hommes *. À peine un mot vient-il de temps en temps, chez les plus imaginatifs des écrivains de notre grand siècle, laisser entendre que l’on pouvait voir dans les montagnes autre chose que de gênantes et laides murailles *. 11 n'en va pas autrement chez les auteurs anglais. Le sage Evelyn devenait épigramma-
dé « Quantus Athos, aut quantus Eryx, aut ipse, coruscis Cum fremit ilicibus, quantus, gaudetque nivali Vertice se attollens pater Apenninus ad auras. » (« Enéide », XII, 699-701, éd. Benoist.)
2. « Species maritimis, planis, amœænis. » (Cité par Shairp, On the Interpretation of Nature, chap. x, p. 146.)
3. « So far as nature had any influence over the early training of this man, it was essential to his perfectness that the nature should be quiet... Shakespeare could be allowed no mountains. » (Modern Painters, vol. IV, part 5, ch. xx, p. 372 et suiv.)
4. « Quelle que soit la haute valeur morale de notre littérature classique... elle exclut trop la nature visible, tout le domaine de l'imaginatiou, pour constituer une véritable poésie, pour être rien de plus qu’une éloq uente et sublime prose. » (De LAPRADE, le Sentiment de la Nature avant le Christianisme, p. 416.)
5. Comme l’exclamation de Mme de Sévigné sur « les affreuses beautés » des montagnes.
tique pour noter que « la Nature a balayé et amoncelé dans « les Alpes tous les décombres de la terre, afin de former et de «nettoyer les plaines de la Lombardie ! ». Le poète Blackmore n'est pas moins énergique dans sa réprobation d’une erreur manifeste du Créateur : « Les montagnes, ce fardeau encom- € brant qui déshonore la terre? ». Fleming, né dans un pays de montagnes, s'efforce de justifier le Créateur et de leur trouver une finalité : « Elles offrent », dit-il, « un refuge aux bêtes « sauvages * ». Addison se contente de résumer ainsi ses impressions, après son passage dans la partie la plus admirable de l’Europe : « Je viens d'arriver à Genève, par un bien ennuyeux « voyage à travers les Alpes. J’y suis resté pendant plusieurs « jours à grelotter au milieu des neiges perpétuelles. J’ai la tête «encore étourdie de montagnes et de précipices, et vous ne « pouvez imaginer combien me fait plaisir la vue d’une plaine‘.»
Très différente fut en somme l’attitude de Thomson en face des monts. Quand il aura vu les grandes Alpes (car il doit lui aussi les franchir), il en rapportera quelques impressions grandioses. Nous les retrouverons dans «€ La Liberté » où elles sont un des lambeaux de pourpre, purpurei panni, du grave poème. Il lui arrivera alors de s’écrier au sujet de son confrère Glover : « Lui, écrire un poème épique! [l n’a jamais « vu de montagne! » À l’époque où il écrit les « Saisons », il n’a pas encore ressenti le grand coup de surprise et d’admiration que donne un panorama de hautes montagnes. Mais, s’il n’a eu sous les yeux que les effets à échelle réduite de ses
4. « Nature has swept up the rubbish of the earth in the Alps to form and clear the plains of Lombardy. » (Cité dans Cramsers’s Cyclopædia, vol. I, p. 460.)
DR eo ae eee Ve 0. nethethills
(BLackmore, The Creation.)
3. « …. In the seventeenth century, one of the most enlightened of the religious men of his day (Fleming), himself a native of a mountain country, casting about for some reason to explain to himself the existence of montains, can light upon this reason only : they are inhabited by the beasts. » (Ruskin, Modern Painters, vol. IV, part. v, chap. vir, p. 94.)
4, « I am just arrived at Geneva, by a very troublesome journey over the Alps, where I have been for some days together shivering among the eternal snows. My head is still giddy with mountains and precipices, and you can't imagine how much I am pleased with the sight of a plain. »
5. « He write an epic poem, who never saw a mountain! » (Cité &Gans Cnamgers’s Cyclopædia of English Literature, vol. I, p. 682.)
monts d'Écosse, au moins n'est-il pas resté insensible à leur caractère et à leur charme. Il lui arrive rarement d’en évoquer la vision devant nous par une description directe. Cest toujours à propos d'un phénomène ou d’une apparence secondaires qu’il en fait mention. À la fonte des neiges on voit « les « monts élever vers le ciel leurs têtes verdoyantes ! ». « Après « l’orage, le premier rayon du soleil va frapper la montagne qui « s'illumine ?. » — Et de même à l’aurore « le rocher humide, « le sommet brumeux de la montagne surgissent à nos yeux et « s’éclairent de la lueur matinale * ». — Au lever du soleil « le « nuage disparait, l’azur s’enflamme, le front de la montagne «s’illumine d’or fluide ‘ ». — Le dernier rayon du soleil couchant s’attarde sur le mont *; et la lune verse son pâle déluge qui flotte au loin et se répand doucement sur la montagne voisine du ciel. Dans les paysages d'hiver nous voyons la montagne tachetée par l’effet du dégel 7. — Les détails pittoresques des hautes régions sont parfois indiqués d’une touche ferme et sûre. Cest « le précipice abrupt qui projette l'horreur « sur l’onde noire du torrent * », ou qui offre un inaccessible abri à l’aire de l’oiseau de proie *; ou bien encore l’avalanche « qui roule d’abime en abime, avec un bruit de tonnerre, ses « montagnes de neige !‘ ». — Quelquefois aussi le poète trace au fond de son tableau, d’un trait rapide, le profil d’une chaîne éloignée. « Le paysage rompu s’élevant peu à peu, se hérisse « en collines escarpées, et au-dessus, les monts de Cambrie, « comme de lointains nuages qui bordent l’horizon bleu, s’élè- « vent sombres !". » Et quand le poète note en quelques mots le caractère des grandes chaînes qui forment l’ossature du continent européen il trouve des traits précis et heureusement suggestifs : « Toute cette région de montagnes farouches que « les Alpes étincelantes, que les Apennins où ondulent les « forêts, que les Pyrénées lancent comme des branches prodi- « gieuses jusque dans les pays lointains ?.... »
Rien de tout cela ne constitue la description directe d’une montagne. Une fois cependant le poète a revu et nous a montré le rocher qui terminait la vallée du Jed, ce Carter
4. Spring, vers 11. — 2. Ibid., v. 190, 191. — 3. Summer, v. 54, 55. — 4. Ibid., v. 83, 84. — 5. Ibid., 1691, 1692. — 6. Autumn, 1098, 4099. — 7. Winter, 991. — 8. Summer, 163, 164. — 9. Spring, 452, 453. — 10. Winter, 416-418. — 11. Spring, 958-961. — 12. Winter, 389-392.
Fell qui pendant ses jeunes années était pour lui & la montagne ». Et, chose singulière, cette description (bien sommaire du reste) n’est introduite que pour constater la disparition de l’objet qu’elle peint : &« La montagne hérissée, énorme « etsublime, qui,.… entre les royaumes ennemis, élève la haute « et longue muraille de ses rochers, la montagne ne remplit « plus la scène de ses aspects grandioses et variés; mais dans « la nuit des vapeurs qui s’amassent, elle disparaît au regard &« étonné ‘. » — La seule autre description un peu prolongée que renferme le poème est celle d’une région que le poète n’a vue que par l'imagination et à travers les récits des voyageurs; ce sont les monts de l’Abyssinie ?.
Et cependant à défaut de descriptions prolongées, nous trouvons dans les & Saisons » de nombreuses traces de ce sentiment si naturel chez un fils de l'Écosse et qu’exprimait le dernier passage cité : la montagne est un des traits les plus importants du décor de la nature. Proche ou lointaine, elle n’est jamais absente des paysages de Thomson. Nous venons de voir comment elle s'associe aux divers jeux de lumière où se plaisent les pinceaux de notre peintre. Un effet moins banal, qui porte plus sûrement la marque d’un souvenir de choses senties, c’est l'évocation des voix de la montagne. L’habitant des vallées et des plaines se blase sur le spectacle de ces masses uniformément imposantes. Mais les bruits qui par intermittences lui sont envoyés par ces géants immobiles contribuent surtout à leur donner le caractère d'acteurs importants dans le grand drame de la nature. Lorsque la tempête menace, un des présages qui frappent le poète, c’est & au milieu du « silence de la nature, le bruit sourd qui, des montagnes, roule « sur la terre grondante, trouble l’eau du fleuve, et, sans un « souffle de vent, agite les feuilles de la forêt * ». — « Par les « bois, par les landes marécageuses soupire le triste génie de « l'orage; là-haut, parmi les rochers disjoints et branlants, « parmi les solitudes des montagnes aux sommets fracassés, les « ruisseaux bruyants et les cavernes font entendre, comme un « présage, un rauque gémissement dont l’écho se prolonge‘... » — « Des montagnes, couvertes de forêts bruissantes, une voix
4. Autumn, TA-T17. — 2. Summer, 741-184. — 3. Ibid., 1116-1120. — 4, Winter, 66-71.
« sort et, d’un accent solennel, invite le monde à se pré- € parer !. »
De la montagne vient le présage; c’est elle aussi qui prépare l'orage et le lance sur la plaine. « Le cercle des montagnes « battu des vents enferme leur masse tourbillonnante et la « précipite comme un torrent dans la vallée ?. » C’est d’elle enfin que viennent les torrents et les ruisseaux qui formeront les fleuves : « La rivière, grossie de maint torrent, irrésistible, « mugissante et terrible, descend des montagnes sauvages et « des solitudes que peuplent les mousses, et bondit parmi les « rochers abrupts, avec un bruit retentissant ?. »
On le voit, Thomson est loin de négliger dans ses tableaux du monde la montagne. Il la mêle presque à toutes ses descriptions. Et ses montagnes ne sont pas celles qui découpaient sur les fonds de toile des peintres du paysage classique leur silhouette banale et sans vérité. À plus d’un trait nous reconnaissons qu'il a vécu dans leur voisinage, qu'il a éprouvé les impressions diverses de leurs aspects changeants. Il a senti leur beauté; il s'élève par là au-dessus de la capacité esthétique de ses contemporains et des siècles passés. Mais il n’a pas abordé de front, au moins dans les « Saisons », la tâche de retracer avec précision les caractères de ces paysages grandioses ; il n’a pas eu sur ce point l’audace qui fait les grands explorateurs; et, comme la page où il a plus tard comblé cette lacune, est restée inconnue au milieu d’un poème oublié, on peut dire que Thomson a laissé à d’autres, parfois moins bien doués pour cette œuvre, le mérite d'ouvrir à la littérature et à l'esprit humain ce domaine nouveau. Les pages révélatrices de Gray et de Rousseau, les brillantes ou éloquentes peintures de Byron, de Shelley, de Wordsworth et de Coleridge, ou de notre Lamartine ne doivent pas cependant nous faire oublier qu'avant eux Thomson avait connu la beauté des montagnes, et leur avait fait une place sur la scène du monde.
1, Winter, 151, 152, — 2. Autumn, 322-324. — 3. Winter, 94-99.