‹ James ThomsonChapitre 99 sur 294 · Summer · texte numérisé non relu

Summer

3. Le vers anglais, fort beau, est dû à une suggestion de Pope qui pout-être s'est souvenu de Milton. Voir plus haut, p. 147 et n. 2.

« et, avec un fracas formidable, retomber en chaos. Les navires € à l’ancre sont chassés de leur station et fuient éperdus, aussi « rapides que les vents, sur le désert hurlant des eaux irré- « sistibles. Tantôt ils escaladent gémissants la vague gonflée, « tantôt ils se précipitent au fond des retraites cachées de « l’abime, et entendent tonner les flots au-dessus d’eux. Puis Q ils remontent, et, poussés par le souffle de tous les vents « réunis, ils volent vers des côtes lointaines, — à moins qu'un € rocher aigu ou quelque barre perfide ne les arrête, les brise « et les disperse en fragments flottant épars 1. »

On voit que, si Thomson a borné son observation à un des aspects de la mer, au moins a-t-il su le peindre avec une singulière puissance. Il s’est attaqué à une vision plus grandiose encore, et en quelques vers comparables aux plus sublimes tableaux de Milton, il a évoqué le spectacle du cataclysme diluvien :

« À une époque lointaine et obscure, un déluge survint. Le « globe qui recouvrait de ses voûtes les eaux centrales s’ouvrit «en crevasses profondes, et, partout brisé, s’écroula dans « l’abime. Sur les montagnes immenses formées par les débris « de la terre, les eaux passèrent en vagues énormes, jusqu’à « ce que, du centre jusqu'aux nuages qui se déversaient en € torrents, rien n’apparût plus autour du globe que les flots € tumultueux d'un océan sans rivage ?. »

En contraste avec ces descriptions où le peintre a surtout vu le mouvement et la violence de la mer, en voici d’autres qui l’ont frappé par un caractère d’immobilité non moins effrayante. Il nous montre l’exilé russe errant dans sa prison de déserts sans limites. « Rien ne frappe ses regards que la « neige couvrant le sol et chargeant lourdement les arbres, et « des fleuves solidifiés qui, à travers l’immense solitude, éten- « dent jusqu’à la mer leurs horreurs glacées. » Il les suit jusque-là et, dans les mers polaires, nous montre « des montagnes de glace entassées énormes sur des montagnes. Le « marin frissonnant les aperçoit de loin informes et blanches, «€ comme une atmosphère de nuages. Parfois, surplombant les « flots, des cimes se dressent menaçantes au-dessus d’autres € cimes; ou bien s’écroulant avec un bruit terrible, comme si

1. Winter, 148-174. — 2, Spring, 808-315. — 3. Winter, 801-805.

RS

€ le chaos s’emparait de nouveau du monde, elles entr’ouvrent € au loin la mer et ébranlent le pôle solide. L’océan lui-même « ne peut se défendre de la puissance furieuse qui enchaîne € la nature, mais, saisi au milieu des colères de sa tempête, «€ par le froid irrésistible, il est, jusqu'à une profondeur de € maintes toises, enchaîné, incapable désormais de rugir, — « désert lugubre, hérissé de vagues rocheuses, inhospitalier à « toute joie et à toute vie... »

Comme si ces tableaux d’un monde mystérieux et effrayant exerçaient sur lui un attrait particulier, le poète revient encore à ces paysage polaires pour nous y montrer l'effet du dégel : «Ces mers mornes qui entourent l’âpre pôle ne vont plus « souffrir les entraves du nord puissant; mais, éveillant tous € leurs flots, elles se soulèvent irrésistibles. Ecoutez! le gron- « dement se prolonge; il s’étend sans arrêt à travers les glaces « qui se fendent. Puis ‘tout à coup elles éclatent, et dressent € jusqu'aux nues mille montagnes formées de leurs amas. « Malheur à la barque chargée de misérables pleins d’effroi « qui, ballottée parmi ces fragments flottants, jette l’ancre à « l’abri d’une île de glace, quand la nuit accable la mer et rend « cette horreur plus horrible! Quelle force humaine peut « résister aux maux qui s'unissent pour les assiéger ? La faim « qui leur ronge le cœur, une lassitude impuissante, le rugis- « sement des vents et des vagues, le fracas des glaces qui « s’écroulent, cessant un moment pour se renouveler avec « plus de rage et de bruit, et mugissant au loin dans d’ef- € frayants échos ?. »

La mer de Thomson ne vaut pas son ciel. Elle n’est pas variée comme nous la montre la nature; le poète ne la voit que sous son aspect terrible. Dans ces descriptions, il y a plus d’emphase que le sujet lui-même ne l’exige; le peintre s’y montre à nous observateur moins délicat et artiste moins sincère que nous ne l’avions vu dans ses premiers tableaux. Mais la part ainsi faite aux lacunes et aux défauts, ne serait-il pas oiseux de signaler la puissance de langage, la maîtrise robuste avec laquelle le jeune poète luttait contre les plus grandioses et les plus terrifiants spectacles de la nature et en fixait des images d’une beauté saisissante? De tous les poètes qui depuis

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