Par exemple dans la Symphonie en blanc majeur
« De ces femmes il en est une Blanche comme le clair de lune
Sur les glaciers dans les cieux froids.
Son sein, neige moulée en globe, Contre les camélias blancs
Et le blanc satin de sa robe,
Soutient des combats insolents.
De quel mica de neige vierge, De quelle moelle de roseau, De quelle hostie et de quel cierge A-t-on fait le blanc de sa peau? »
(Emaux et Camées.)
Comment ne souscrirait-on pas au jugement de Henri Heine :
« Les poètes vont vainement à la chasse des métaphores pour décrire sa peau blanche. Théophile Gautier lui-même n’en est pas capable. » (Romancero. L'Éléphant Blanc.)
-Réussira-t-il mieux à préciser la nuance de beaux yeux?
« Ses yeux, où le ciel se reflète, Mêlent à leur azur amer
NN
On peut goûter, comme ils le méritent justement, les tours de force de ces coloristes du vers. Mais les simples et larges épithètes des poètes qui peignent à la façon de Thomson suffisent pour mettre en jeu chez le lecteur l’imagination créatrice. Et leur banalité même a cet avantage de ne rien enlever à l’impression générale que le poète a voulu faire naître par l’ensemble des traits de sa description et par le rythme de son style.
ITT
Incapable de lutter avec la peinture pour la représentation des formes ou des couleurs, le langage peut, en revanche, faire appel au concours de tous les sens autres que la vue. Il peut mettre en jeu dans notre imagination le pouvoir de représenter, aussi bien que des lignes ou des surfaces colorées, des sons, des odeurs, et même des impressions de goût ou de toucher.
Les sensations auditives n’accompagnent pas aussi constamment que les sensations visuelles notre perception des choses. Certains objets s'adressent à la vue seule; avec d’autres, il suffit souvent d’un faible éloignement pour que le bruit s’éteigne et que, demeurant visibles, ils paraissent muets. Mais dans la représentation du monde que peut nous donner l’écrivain, il est permis de croire que l’importance relative de ces deux ordres de phénomènes est différente. :
S'il est vrai que les formes et les couleurs aient avec notre âme de profondes et mystérieuses affinités; s’il est vrai que,
Qu'étoile une humide paillette Les teintes glauques de la mer.
Comme dans l’eau bleue et profonde, Où dort plus d’un trésor coulé, On y découvre à travers l’onde La coupe du roi de Thulé. »
(Émaux et Camées. Cærulei Oculi.)
Et, pour finir, ces quatre vers de la pièce À une robe rose :
« Est-ce à la rougeur de l'aurore, A la coquille de Vénus, Au bouton de sein près d'éclore, Que sont pris ces tons inconnus? »
(Émaux et Camées.)
grâce à elles, la description bien indirecte de l'écrivain puisse éveiller dans notre esprit et dans notre cœur mille échos endormis, ce sont cependant plus encore les sons de la nature qui contribuent à donner aux choses un caractère d’êtres animés, à y révéler, ou à nous y faire imaginer, les manifestations d’une vie accessible à notre connaissance et à nos sympathies. Et surtout, c’est dans l’ordre des phénomènes auditifs que l'écrivain peut le plus sûrement trouver des éléments de description conformes à la nature, à la portée, aux aptitudes de l'instrument artistique dont il dispose. La phrase, la strophe, le vers, le mot, autant de formes diverses de sons. Le poète, l'écrivain ne peut « peindre », selon la métaphore banale de la langue, qu’au moyen de sons. Il est bien vrai que, dans leur emploi artistique, les éléments du langage ne sont pas de pures notations abstraites. Autour des mots flotte une atmosphère de sensations suggérées qui soutiennent, amplifient, affinent, diversifient à l’infini l'impression produite par le sens immédiat des termes. N’est-il pas évident cependant que, de toutes les sensations, le langage excelle à traduire et à évoquer celles de l’ouie? Les images de vision et les images auditives s’unissent dans le procédé de description de la plupart des écrivains ‘. L'importance relative des unes et des autres varie selon le tempérament de chaque artiste. Mais on peut, semble-t-il, trouver conforme aux conditions rationnelles de l’art une prédominance des effets auditifs. Quand il arrive que l’un de ces ordres de sensations soit, par tel ou tel poète, nettementsacrifié et subordonné à l’autre, il semble que de ces deux violences : ramener à un effet de bruit une perception de la vue, ou à une sensation visuelle la perception d’un son, notre esprit accepte plus facilement la première que la seconde. Quand Milton, chez qui, nous le savons, les images sont plutôt musicales que pittoresques, écrit :
Le soleil est pour moi sombre Et silencieux comme la lune ?,
1. Le langage même, cette poésie fossile, comme dit Emerson, n'est-il pas fait de métaphores qui transportent nos sensations successivement dans les diverses catégories de phénomènes?