Summer, 146.
2. Winter, T48, 149. « Tumultuous silence for all sound », dit en face d'une scène analogue le poète essayiste américain Thoreau. 4x8
« mêlent à propos aux couleurs, signe de délicatesse et de sen- « sibilité qu'on ne trouve guère, ce me semble, chez un poète « moderne le plus prodigue d'éclat ‘. » Chez Thomson aussi les notations d’odeurs sont fréquentes, et comme chez Bernardin de Saint-Pierre, elles témoignent de cette sensibilité aux influences des choses que signale la critique. Mais elles ont dans le poème des «Saisons » une importance plus grande. I] ne s’agit plus ici des senteurs inconnues d’une terre lointaine. Ce sont les parfums associés à des choses familières; ce sont des impressions maintes fois ressenties que le poète nous rappelle. Et si ces traits ne peuvent directement concourir à déterminer l’image des choses décrites, qui ne sait au moins combien est grande la part de ces sensations dans l’impression qui se dégage de certaines scènes? Nous nous trouvons ramenés ainsi à l’observation fondamentale de ces pages. C’est l’impression suggérée par les choses, et non pas leur image directe, que l'écrivain vise à reproduire; et, parce que les sensations de l’odorat peuvent jouer un rôle important dans cette impression, la notation de ces effets lui est d’un précieux concours. Le souvenir du parfum exquis ou pénétrant qui s'échappe d’un pré fraîchement fauché ou d’un champ de fèves en fleurs éveillera avec une puissance singulière le souvenir des objets; et dans notre esprit, vibrant sous le choc de cette vive sensation, l'image de l’objet apparaîtra, plus précise et plus forte qu'aucune description formelle n’aurait pu l’évoquer. Thomson avait la fine sensibilité qui s’ébranle à ces subtiles influences des odeurs; il avait aussi, grâce à son instinct d'artiste, ce sentiment que son œuvre en devait être imprégnée comme la nature elle-même. « Où trouver des mots... dont la puissance, « voisine de la vie, parfume mes vers de ces fines essences, de « ces souffles embaumés, qui, sans s’épuiser jamais, ne cessent « dese répandre autour de nous ?? » Aussi les indications de ce genre abondent-elles dans les € Saisons ». Rien ne contribue plus à donner au poème son caractère de sincérité, à quelquesunes des scènés qu'il retrace leur physionomie de choses vues et aimées. Nous avions noté, dans un autre passage, que Thomson nous montre rarement un coin découpé du panorama réel de la nature. En revanche, dans ses scènes un peu
1. Portraits littéraires, vol, 11, p.129. — 2. Spring, 414-478.
générales et vagues, c’est bien une atmosphère réelle qui circule. Nous entendons les murmures d’un vent qui n’a rien de mythologique; nous en sentons la caresse ou le choc brutal; et ilnous arrive, comme dans les campagnes de nos pays, chargé de douces, de vivifiantes ou d’enivrantes senteurs. Évidemment c’est un des träits de la nature rustique par où se communique le plus directement à notre poète cette jouissance épicurienne que nous avons signalée déjà. Il goûte les plus simples de ces sensations ; et, sorti de la ville, il aspire avec délices, non pas seulement l’odeur des églantiers de la haie, mais aussi celle des vacheries !. Il mentionne au premier rang des caractères de la nature au printemps ces parfums prodigués dans l'air entier ?. Il note l’exquise odeur du muguet *, le parfum prodigue de la giroflée * ou la senteur pénétrante des jonquilles ÿ, etc. Il s’enivre avec les moissonneurs de la capiteuse odeur des foins f; et, en dépit de ses plaintes sur l’impuissance du langage ?, il rend avec force la sensation délicieuse que lui a fait éprouver une de ces simples senteurs des champs : « Pro- « menons-nous longtemps dans ce chemin où la brise qui vient « à nous passe sur ce champ de fèves en fleurs. L’Arabie ne « peut s’enorgueillir de parfums plus enivrants que celui qui, « apporté par chaque souffle de l’air, pénètre nos sens et ravit « notre âme *. »
Nous avons voulu reproduire ce passage pour montrer que si, dans la description de la nature que nous donnent les «Saisons », les sensations de l’odorat ont un rôle important, ce n’est pas seulement par le nombre des passages qui les enregistrent, c’est autant, sinon plus, par l'intensité de l’impression subie et reproduite par le poète ?.
1. Spring, 105, 106. — 2. Ibid, 97, 98. — 3. Ibid., 446, 4&4T. — 4. Ibid., 533. — 5. Ilbid., 547, 548. — 6. Summer, 359, 360-545. — 1. Spring, #14-478.
8. Spring, 497-500. Nous trouvons chez un contemporain de Thomson, qui aimait et qui connaissait lui aussi la campagne, un souvenir de cette même impression exquise :
« At the close of day When the bean-flower and hay Breath’d odours in every wind, Love enliven’d the veins Of the damsels and swains. »
(Gay, vol. I, p. 267, The Coquette Mother and her daughter, a Song.)
9. Le « Printemps » fournirait 14 et l’« Été » 16 indications d’odeurs.Si nous reprenons le terme de comparaison cité précédemment, nous trouvons
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Il est également vrai que la langue de Thomson éveille plus d’une fois l’imagination de sensations tactiles. Non pas qu’il se propose jamais d’insister dans sa description sur ces effets de reliefs, de succession de plans solides qui sont le domaine de la sculpture. Son art est trop général pour rechercher cette précision matérielle, et cette solidité marmoréenne que certains poètes ont atteintes dans leurs images ‘. Mais cette vive sensibilité à l'action des choses qui lui fait enregistrer si souvent des sensations de l’odorat, se révèle aussi dans nombre de termes auxquels s'associe une impression de tact. Les adjectifs smooth et surtout soft reparaissent très fréquemment dans les « Saisons ». Leur valeur est tantôt matérielle et tantôt morale. Dans ce dernier cas encore elle manifeste la tendance du poète à comparer volontiers diverses qualités des choses aux Caractères d’une surface polie, moelleuse, agréable au toucher. Dans cette transposition de perceptions d’un sens à un autre qui alimente le vocabulaire de toutes les langues, les préférences d’un écrivain pour certains termes permettent de conclure à la vivacité de certaines impressions sur son âme. Thomson a une prédilection marquée pour le mot mellow. Il l’emploie à traduire des qualités très diverses, depuis la maturité des fruits ? ou le moelleux d’un vieux vin 5, jusqu’à l’éclat tamisé d’un corps de femme vu dans l’eau #, ou au chant délicieux et grave du bouvreuil ÿ. Or c’est toujours une sensation tactile qui se retrouve au fond de toutes ces valeurs métaphoriques. On pourrait noter la même valeur d’association dans plusieurs des épithètes fréquemment employées par le poête. C’est un des secrets de la force et du pouvoir suggestif de ses adjectifs. Entre cent exemples contentons-nous encore de citer « l'éclat intense et aigu » dont il voit briller les étoiles d’un ciel d’hiver , ou cette « froide lueur » du ruisseau gelé qui réfléchit les rayons du matin ‘.
dans Le Salyre de V. Hugo 5 indications de cette nature contre 105 mentions de phénomènes visuels et 27 évocations de sons. Dans les 340 premiers vers de Jocelyn, une seule indication d’odeur. Mais encore une fois il faut se garder d’exagérer l’importance de pareils relevés. D'autres morceaux ou d’autres passages pourraient donner des proportions variables.
1, Aucun peut-être plus que Keats. Voir Ode Lo a Grecian Urn, où ces figures d’une noble et divine statuaire du début d’Hyperion. j
2. Summer, 302. — 3. Autumn, 105. — 4. Summer, 1324. — 5. Spring 604, — 6. Winter, 140. — 7. Ibid., 153.
Enfin la plus superficielle lecture du poème fera remarquer le grand nombre de passages qui notent une impression de plaisir tout physique et sensuel. Les mots cool, gelid, fresh, humid reviennent sans cesse, parce que l’écrivain ne se lasse pas de mentionner les jouissances dues à la fraicheur des bois et des eaux. Il n’y a pas dans l’ «€ Été » moins de dix-huit traits qui rappellent ces sensations.
Les sensations du goût ne sauraient être absentes de l’œuvre de notre épicurien. S'il passe en revue les fruits, il n’en note pas seulement les couleurs, mais l'indication de leur goût trouve place dans ses vers. Il n’oublie ni la saveur intense des fruits des tropiques !, ni la vertu piquante du citron ?, ni la Chair rafraichissante du tamarin *. À plus forte raison s’arrêtet-il aux qualités des fruits de nos climats. Il énumère dans le verger d'automne : la poire juteuse “, et les pommes. € Dans « leur froide pulpe réside une essence diverse, fraiche, exquise, « acide, qui prépare pour la langue altérée le cidre piquant*..….» Il ne mentionne de la pêche ou de la prune que leur aspect et leur couleur; mais il rappelle le goût succulent de la figue ‘. La saveur des raisins ne l’arrête pas; il n’y a là qu’un vin inachevé; mais quand le travail des hommes est venu compléter l’œuvre de la terre et du soleil, avec quelle savante précisionil distingue le « bordeaux moelleux », « le bourgogne au riche et müûr bouquet » et & le champagne vif et gai »'! Rien n’égale cependant l’enthousiasme qui l’inspire au souvenir du goût délicieux de certain fruit exotique; il n’est plus alors d’hyperbole qui semble excessive à son lyrisme : &« Ananas « délicieux, orgueil du monde végétal, toi qui dépasses tout ce « que les poètes ont imaginé dans leurs rêves d’un âge d’or; vite, « laisse-moi te dépouiller de ta robe épaisse, mettre à nu tes « trésors d’ambroisie et prendre place au banquet de Jupiter $! »
C’est aussi le souvenir d’un banquet qui nous vient à l’esprit après cette étude où nous avons vu combien Thomson a subi fortement ou délicatement toutes les influences des choses naturelles et les a toutes reproduites. À lui, comme au pro-
1. Summer, 658. — 2. Ibid., 664. — 3. Ibid., 661, 668. — 4. Autumn,
631. — 5. Ibid., 641-643. — 6. Ibid., 676-619. — 7. Ibid, 103-706.
— 8. Summer, 685.
digue Timon dans la pièce de Shakespeare, peuvent s'adresser ces mots : « Les cinq sens voient en toi leur patron, … l'oreille, « Le goût, le toucher et l’odorat se lèvent de ta table charmés » !
Thomson, nous le savons, s'attache surtout à décrire les scènes les plus simples, les aspects les plus connus de la nature. C'est une des raisons sans doute qui lui ont assuré une popularité si prompte, si grande et si universelle. Quand la littérature et la société étaient peu familières‘avec le monde des choses, le poème des « Saisons » fut accessible aux lecteurs sans exiger d’eux une initiation préalable. Il n’en est pas besoin pour goûter le plaisir que peuvent donner les descriptions fidèles et ingénieuses d’un orage, d’un champ de blé ou d’une prairie, d’une averse de pluie ou de neige, d’un ciel brillant ou nuageux, ou d’un torrent — schématique.
C’est peut-être pour la même raison qu’à cette popularité succède aujourd’hui un respect qui est un peu fait d’oubli et d’igno- : rance. On admet que Thomson excelle à rendre ces phénomènes d’une quotidienne banalité dont est tissée la vie de la nature, et l’on croit volontiers qu’il n’y a pas autre chose dans son poème. Or la poésie moderne vit d’autres recherches et d’autres effets. Ce sont les apparences exceptionnelles, les notations subtiles, les petits faits jusqu'alors inaperçus qui témoignent de la puissance d'observation de l'artiste. — Est-il bien certain qu’il y ait là vraiment une conquête de la poésie de notre siècle? On nous permettra d'en douter, et de revendiquer pour Thomson ce mérite aujourd’hui si prisé. Aussi bien, quand nous avons signalé l’exquise et riche sensibililé de ses organes, n’avonsnous pas fait pressentir, et du reste prouvé par quelques-uns des exemples cités, que son œuvre enregistre en grand nombre ces détails Ou rares, ou fugitifs, ou d’une délicatesse ténue qui