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CHAPITRE V

LE POÈTE DESCRIPTIF. — LA PHILOSOPHIE DU POÈME QUELLE CONCEPTION IL FOURNIT DU MONDE

Des observations telles que celles qu’ont présentées les chapitres précédents ne sauraient être le terme de l’étude d’une œuvre comme les « Saisons ». Thomson est un des poètes dont le souvenir vient à l'esprit dès que nous pensons à la description littéraire de la nature; il est vraiment dans ce domaine un de ces «representative men » dont parle Emerson. Nous avons à nous demander quelle conception il s’est faite de cet univers matériel: comment il s’en est expliqué l'être; quelles actions il lui a reconnues sur l’âme des hommes; quelle interprétation en un mot il nous a laissée de ce monde des choses auquel s’est appliqué l’effort d'observation et de pensée de sa vie entière.

Cette recherche gagnera plus de sûreté à la fois et plus d’intérêt à s'appuyer sur une comparaison avec les autres témoignages qu'ont portés sur la nature les grands poètes descrip-. tifs. Quelles réponses fournit l’histoire de la poésie à cette question des rapports qui unissent le monde des choses et l’âme humaine? C’est une enquête qui a plus d’une fois occupé la critique moderne. Elle a voulu dresser une sorte de catalogue raisonné des poètes descriptifs. Trois de ces tentatives

de classification méritent surtout d’être retenues, pour la science étendue qu’elles supposent, pour la sympathie profonde qu’elles révèlent avec le monde des choses; pour la vigueur d’étreinte grâce à laquelle ces faits ondoyants et mobiles de l’art ont été rangés, disciplinés, soumis sans violence qui les dénature, à une hiérarchie de vérité et de beauté. M. Gebhart, dans un travail sur le sentiment de la Nature dans l’antiquité, arrête un cadre à la fois simple et souple dans lequel peuvent prendre place tous les interprètes de l'univers matériel !. Mr. J. C. Shairp, avec une extrême abondance de souvenirs et d’aperçus ingénieux, dresse une énumération beaucoup plus longue et un peu confuse ?. Enfin dans un travail récent, un critique français ajoutant aux données de M. Shairp l’idée directrice qui n'apparaissait pas assez nettement dans le catalogue du théoricien anglais, à classé dans une liste de solide ordonnance, les divers modes de représentation poétique de l'univers *, Nous ne nous contenterons pas d'adopter l’un de ces tableaux, parce que, vu de l’angle particulier que suppose notre étude, aucun ne nous a semblé répondre à toutes les données du problème. Mais c’est un agréable devoir que de reconnaître quelles obligations nous avons à chacun d’eux. C’est en partie en

1. M. Gebhart (Du sentiment de la Nature dans l'antiquité) divise les

poètes descriptifs en trois familles correspondant à la triple division des systèmes philosophiques professée par l’école historique de Cousin : poètes sensualistes, poètes spiritualistes, poètes mystiques et panthéistes. Le cadre est en effet assez large pour qu’on y puisse faire entrer tout mode d'interprétation du monde, bien que l’auteur n’ait pas eu lui-même le souci de les noter et de les y placer tous. Mais on peut regretter que le principe de distinction soit ainsi arrêté en dehors des faits auxquels il doit s'appliquer, et transporté tout entier d’un ordre de pensées à un autre. 2. On the Poetic Interpretation of Nature. Les divisions établies par auteur sont au nombre de huit. C’est dire que son analyse des formes diverses de la poésie descriptive est poursuivie avec patience et avec rigueur. Mais il fait également porter son étude sur les modes de représentation des choses et sur l'emploi qu’ont fait de la Nature certains poètes. Si bien qu’on est surpris de voir consacrer un chapitre aux écrivains qui, comme Walter Scott, se sont intéressés au monde visible, en raison des souvenirs historiques associés. Évidemment c’est là un ordre de considérations qui n’a rien à voir ni avec la conception philosophique ni avec la reproduction artistique des choses.

3. M. A. ANGELLIER, Étude sur Burns, t. IL, chap. IV, 1m. L'auteur fonde sa classification sur le degré de pénétration grâce auquel le poète sait lire, sous les apparences, le caractère intime et la nature vraie des choses. Nous aurons à dire quelles objections soulève ce crilérium.

profitant des distinctions et des rapports qu’ils ont notés, c’est en nous appuyant sur eux que nous essaierons à notre tour de dire comment les poètes, et parmi eux comment Thomson, ont compris les relations du monde matériel avec le monde de l'esprit.

Ce sont là, de toute évidence, les deux éléments qui se retrouvent dans toute perception et dans toute représentation des choses. Notre connaissance de l’univers est une relation établie entre ces deux réalités : notre âme, et les forces extérieures qui l’affectent. Mais ces äeux éléments peuvent se combiner dans des proportions très variables. Cest là que nous prendrons le principe très simple d’une classification qui est assurée de ne laisser échapper aucun des modes de représentation, aucune des interprétations du monde matériel. Toute poésie de la nature peut être considérée en raison de la confusion ou de la distinction qu’elle suppose entre le monde et l’âme, ou, pour employer une autre formule, en raison de la plus ou moins grande part d'humanité qu’elle voit dans les choses.

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Celles de ces conceptions qui nous paraissent les plus simples ne sont pas celles qu’a d’abord conçues l'esprit des hommes. Ni les enfants ni les races jeunes ne distinguent fortement la diversité de ces deux moitiés de l’univers. Les premières poésies les confondent, et mêlent à toute réalité matérielle une intelligence et une sensibilité humaines. Le résultat sera divers selon l’aptitude et la forme d’esprit des races. Pour l’âme grecque, avide de clarté et de simplicité, amoureuse de la beauté plastique, toute fière de l’harmonieux épanouissement de l’être humain libre et fort dans une nature modérée et propice, le problème est vite résolu. Tout objet enferme un être divin, ettout être divin est semblable à un homme. La Grèce ignore toute réalité extérieure que n’explique pas cet anthropomorphisme à la fois gracieux et grossier. Il n'y à pour elle de beauté, il n’y a de réalité que dans dés êtres semblables à ses hommes et à ses femmes. « Un arbre n’est que

& bois à brûler, s’il n’est humanisé; c’est ce que les Grecs « savaient bien quand ils faisaient palpiter sous son écorce les « seins étroitement pressés des nymphes qui s’y cachaient,; € quand ils entendaient dans le ramage des rivières des forêts & le bavardage des dieux !. »

À un autre pôle de la civilisation et de l’esprit humain; dans cet Orient où les forces brutales du monde pèsent si lourdement sur l’homme, et où l’humaine personnalité a peine à prendre conscience d’elle-même, la conception sera différente. La poésie de l’Inde place dans le monde extérieur l’être et la puissance, et veut noyer l’âme humaine dans la vie des choses. En réalité elle aboutit à peupler la nature de forces à la fois confuses et violentes, d'êtres démesurés, enfantés par ses rêves inquiets et vagues. Complète est l’opposition entre ces productions et les divines entités aux formes précises et harmonieuses qui animent la nature et la poésie des Grecs. Et cependant la tendance est au fond la même. Dans les deux races se retrouve la même impuissance à isoler les deux termes unis. Les Hellènes imposent à la nature un caractère humain simple et lumineux, comme l'Orient indien projette sur l’univers les visions monstrueuses et complexes de ses âmes subtiles, compliquées, sans personnalité vigoureuse ?. — L’anthro-

47 « À trees mere firewood, unless humanised, Which well the Greeks knew when they stirred its bark With close-pressed bosoms of subsiding nymphs, And made the forest-rivers garrulous With babble of gods. »

(Œrrzagsera B. BrowninG, Aurora Leigh, 5" Bk.)

Ces vers ne rappellent-ils pas ceux d’un poète plus proche du paganisme qu’Élizabeth Browning ?

« Escoute, Bucheron, arreste un peu le bras : Ce ne sont pas des bois que tu jettes à-bas; Ne vois-tu pas le sang lequel dégoûte à force Des Nymphes qui vivaient dessous la dure escorce? » (Rowsar», Contre les Bücherons de la Forest de Gastine.)

2. Mr. Shairp paraît avoir noté cette analogie sous les différences. Il avait présentes à l'esprit les deux grandes civilisations aryennes, celle de l'Inde et celle de la Grèce, en écrivant : « When the Aryan family had reached their mythologising era, and, owing to the weakness of their abstracting powers and the strength of untutored imagination, were weaving the appearances of earth and sky into their hierarchies of gods, Nature and Imagination were face to face, and were all in all. » (On the Poetic Interpretation of Nature, p. 24.)

pomorphisme grec a vécu. La poésie moderne n’y revient parfois que par un dilettantisme érudit. [1 n’était pas la meilleure part du patrimoine artistique du noble peuple. [1 sacrifiait la nature à l'homme. En dépit de ses mythes charmants, en dépit de ses contes radieux, de cet Olympe dont le culte échappe à la loi de l’abandon final, il à fermé les yeux à toute une moitié des choses et ne nous a laissé du monde qu’une conception mesquine et faussée ‘. L’effort de l’esprit indien a trouvé au contraire un renouveau dans notre moderne poésie. Shelley, comme on l’a remarqué, est un Indou d'Occident ?. Avec une autre puissance artistique sans doute que celle des vieux poètes d'Asie, il nous montre la résurrection d’un état d'âme primitif des Orientaux. Il a, lui aussi, identifié son être avec les existences matérielles qui nous entourent. Il a voulu vivre de la vie des choses, connaître et traduire les élémentaires sensations des forces naturelles; se faire tour à tour oiseau, fleur ou nuage. Le résultat — qui le nierait? — a été l’une des plus merveilleuses œuvres poétiques qu'aucune littérature ait produites. Mais quand on prétend faire de cette conception le terme d'une évolution, l'aboutissement, l'épanouissement suprême de la poésie descriptive, il nous semble

1. « Le monde fut pour Homère la scène tantôt agitée, tantôt paisible, de lPhumanité. C’est à l'homme que le poète s'intéresse dans l'immense univers. Ce n’est pas la Nature en elle-même qu’il dépeint, mais la Nature agissant sur l’homme et l’homme sur la Nature. » (Gepnarr, loc. cit., p. 56, 51.)

« .…. Using Nature as a background or setting to human action and emotion... is frequent in the Iliad and especially in the Odyssey. » (Suairp, On the Poetic Interpretation of Nature, 11.)

Mr. Ruskin indique avec précision les limites assez étroites entre lesquelles se donne carrière dans les poèmes homériques l’observation du monde (Modern Painters, vol. III, chap. xim); et Schiller va jusqu’à nier que le vieil aède ait eu plus de sentiment pour la nature que pour le vêtement ou le bouclier qu’il décrivait avec un égal plaisir. (Cité par SnarrP loc. cit., chap. x, p. 146.)

Écoutons enfin sur ce sujet l'opinion de M. de Laprade : « La Grèce et

l’anthropomorphisme ont détruit le sentiment de la Nature... Le fleuve

et l’arbre, pour être déifiés sous forme humaine, ont dû être privés de leur caractère d'arbre et de fleuve. Quand leur nom mythologique sera effacé, quand leur effigie humaine sera brisée, ils resteront quelque chose sans vie et sans nom qui n'aura plus de signification poétique pour les peuples. » (Le Sentiment de la Nature avant le Christianisme, p. 370-312.)

2. On peut citer, parmi les critiques français qui ont relevé cette ana-

logie, M. G. Sarrazin, la Renaissance de la Poésie anglaise, p. 45; et sur-

tout M. A. Chevrillon, Dans l’Inde, p. 171, 172.

qu’on méconnait le passé. Le mysticisme naturaliste de Shelley nous ramène au plus ancien mode de représentation du monde.

Cette conception extrême est exceptionnelle. En voici une au contraire qui est fréquente. Le poète sait qu’il y a en dehors de l’homme une réalité indépendante de lui et d’essence très différente. Mais il croit à un lieu de subordination entre ces êtres inférieurs et l'âme humaine. Il se refuse à admettre que la nature puisse ignorer le drame auquel elle fournit un cadre et un fond de scène. Il veut trouver une vie et une sympathie dans la matière. Et, non pas sans douté à titre permanent comme dans le polythéisme mythologique des Grecs, mais accidentellement et pour faire écho à ses passions et à ses émotions, il voit dans l’univers des souffrances ou des joies, des ravissements ou des plaisirs semblables aux siens. Ce sera ja facon d’être, en face de la nature, des écoles et des époques où la personnalité de l’homme prend un développement excessif. Ce sera un des traits caractéristiques de ce qu’il nous faut appeler, faute de terme plus précis, la poésie romantique f. Mais, à des degrés divers, cette tendance à colorer les choses des reflets qu'y jettent nos sentiments se trouve toujours accompagner l'expression d'émotions vives et profondes *?.

1. Telle est bien l’attitude de Chateaubriand en face de la nature. Jamais il ne s’oublie devant elle. Quand il l’observe et la décrit c’est pour noter les rapports de cette grande chose avec cette autre grandeur : l’âme de Chateaubriand; de même que « sil médite sur la destinée des empires disparus c’est pour découvrir le rapport surprenant de la ruine des plus grandes choses et de l’inévitable anéantissement de sa personne ». (A. SOREL, Mme de Staël, p. 122, 123.)

C’est aussi la même émotion égoïste et théâtrale que manifesteront ses disciples : Byron, Lamartine, de Vigny, etc. Pour trouver des exemples de cette déformation dramatique de lunivers, il suffirait d'ouvrir au hasard leurs œuvres. Le noble et pur poète dont nous avons plus haut reproduit quelques vers nous fournira une unique citation :

CN ES watched the sun On lurid morns or monstrous afternoons (Like some Druidic idols fiery brass With fixed unflickering outline of dead heat, From which the blood of wretches pent inside Seems oozing to incarnadine the air) Push out through fog with his dilated disk, And startle the slant roofs and chimney pots With splashes ot fierce colour. »

(Euz. B. BROwWNING, Aurora Leigh, Bk. II.)

2, Bacon a été si frappé de cette perversion de la réalité qu’il y voit le

L'âme alors déborde au dehors et s'associe violemment la nature ‘. Le lyrisme, dans tous les temps, a vu les choses à travers une passion qui les altère, et lors mème qu'il s’est efforcé de les distinguer de l’être humain, il n’a pu jamais que leur prêter des sentiments calqués sur les nôtres. En tout temps les hommes ont cru trouver dans le monde visible un accompagnement harmonieux de leurs joies ou de leurs douleurs. Les dramaturges depuis Sophoclé et Euripide ?, et toute la longue lignée des poètes élégiaques jusqu’à Shelley * ou Tennyson ont observé ou ont imaginé dans la nature une sympathie avec les affections des cœurs humains. Les mêmes effets nous paraissent tour à tour sombres ou riants selon l'émotion de notre âme. Les poètes inviteront successivement la nature à prendre le deuil quand ils pleurent, et à se parer de ses plus brillantes beautés quand ils sont heureux. Quelle littérature n’a pas eu, après les vieux poètes siciliens et après

caractère essentiel de la poésie : « Poetry accommodates the shows of things to the desires of the mind. » (Cité par EmersoN, Poetry and Imagination.)

1. La poésie n’est pas le seul des arts qui soumette la nature à ces déformations. M. Ed. Rod trouve dans l’Invocation de la Nature de Berlioz le même caractère de sensibilité passionnée que dans les œuvres littéraires de ses contemporains (Henry Beyle, p. 95). Les artistes qui semblent astreints par les conditions de leur art à une plus exacte fidélité s’abandonnent parfois à ces délires de l’imagination. Ruskin admire fort, dans l’œuvre de Turner, le Jason du Liber Studiorum. Après avoir noté l'effet puissant du dragon « upheaving a single coil », il remarque avec enthousiasme que le peintre, « pour s'assurer de nous, pour nous forcer, même malgré nous, à le suivre, a fendu, ouvert et tordu les troncs des arbres en têtes el en corps, et a répandu dans tout ce qui nous entoure une énergie « dragonesque ». (Modern Painters, IL, n1, p. 84, 85.) — On trouverait dans plus d'une planche de l’ « Enfer » de G. Doré le même caractère.

2. « Les Trachiniennes », vers 963; « Klectre », vers 107; « Hercule furieux », vers 781, etc. Voir Gesuarr, Du sentiment de la Nature, etc., p. 70, 78.

3. Il n’est pas toujours en effet le poète que nous signalions plus haut. Si l'effort pour perdre sa personnalité dans les choses est ce qui domine et nous frappe en lui, dans bien des œuvres cependant sa personnalité s'affirme, au point même parfois d’asservir le monde à sa passion. À la mort d’Adonais

At D M EMEA . « Morning MER Her eastern watch-tower, and her hair unbound, Wet with the tears which should adorn the ground, Dimm’d the aerial eyes that kindle the day :

Afar the melancholy thunder moan'd, Pale Ocean in unquiet slumber lay, And the wild winds flew round, sobbing in their dismay. » (Adonais, XIV.)

Virgile leur imitateur, ses « jeunes victimes » pleurées par les fleurs, les sources et les dryades? Quelle muse érotique ou idyllique n’a pas fait de la joie des choses le cadre rayonnant du bonheur humain‘? — Alors même que la poésie oppose, ici douloureusement, et là orgueilleusement, l’homme à la nature, pour constater la fragilité ou la grandeur morale de l’un, l’immobilité et l’infinie puissance de l’autre, elle anime toujours de sentiments semblables aux nôtres cet objet de son admiration ou de sa haine ?. Il n’y a au fond pas plus de puérile humanisation dans les adjurations de Lamartine invitant le lac, les rochers, les grottes et les forêts à conserver le souvenir de ses amours, que dans la résignation mélancolique d’Olympio *, ou dans les apostrophes révoltées de Vigny s’in-

1. Ce « motif » joyeux est moins fréquent du reste que l’autre. (Est-ce parce que nous éprouvons moins le besoin de faire partager notre allégresse aux choses que celui de nous soulager sur elles d’une partie de

nos douleurs?) L’Anacréon anglais, R. Herrick, est de ceux qui en ont tiré les plus heureux effets. Voyez la pièce où il invite les fleurs à célébrer le retour

à la santé de sa maitresse :

“« Droop, droop no more, or hang the head, Ye roses almost withered; New strength and newer purple get, Each here declining violet. » .

(Hesperides. On Julia’'s Recovery.)

2e « Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre, A côté des fourmis les populations, Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre, J’ignore, en les portant, les noms des nations. On me dit une mère et je suis une tombe, Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe, Mon printemps ne sent pas vos adorations.

C’est là ce que me dit sa voix triste et superbe, Et dans mon cœur alors je la hais; et je vois Noire sang dans son onde, et nos morts dans son herbe, Nourrissant de leurs sucs la racine des bois. » (ALFRED DE Vicny, La Maison du Berger.)

3. C’est aussi l'attitude de Ronsard, et l’une des formes par lesquelles

s'exprime cette mélancolie où Sainte-Beuve a relevé autant d’insoueiance

que de tristesse. (Le xvi° siècle, p. 76, note 1.) Le critique cependant n’a pas cité le morceau peut-être où ce sentiment apparaît le plus poéliquement :

« Rochers, bien que soyez âgez

De trois mil ans, vous ne changez Jamais ny d’estat ny de forme :

Mais toujours ma jeunesse fuit,

Et la vieillesse qui me suit,

De jeune en vieillard me transforme. »

Et l’ode se continue, prolongeant l’antithèse et apostrophant tour à tour :

dignant que la Nature demeure sereine en face des éphémères et douloureuses destinées humaines.

D’autres esprits s'élèvent au-dessus de cette conception égoïste et, à la bien considérer, mesquine et frivole. Ils ne veulent pas voir dans l’univers immense un simple miroir où se contemple l’humaine vanité !. Ils ne s’indignent pas non plus que les choses, poursuivant leur impassible destinée, restent étrangères et insensibles à nos passions. Ils reconnaissent et affirment la distinction absolue des deux mondes; et à l'esprit de l’homme, ils opposent l’esprit qui soutient et régit le monde matériel. Deux conceptions peuvent satisfaire ce besoin d'établir un intervalle bien tranché entre l’univers et l’homme. L'une est inspirée par un spiritualisme profond, l’autre par un amour intense de la nature.

La première est celle qui observe avant tout dans la nature l'œuvre d’un Dieu personnel, dont la volonté toute-puissante a créé les choses, dont la Providence les conserve et les gouverne. L'univers vaut alors à nos yeux comme témoignage de la grandeur de son auteur. C’est la théorie qui ressort de toute la poésie de la Bible. Le monde y est «comme une salle extérieure « où se laisse parfois apercevoir le souverain mystérieux qui « habite au delà * ». Cette vue des choses ne laisse aucun rôle à

+ « Bois », « Antres » el « Ondes ». (Odes, XXIII : « Quand je suis vingt ou trente mois », etc.) Victor Hugo d’ailleurs a parfois, en face du mystère et des tristesses de la nature, une attitude plus virile et plus fière que celle d'Olympio :

« Le ciel est trouble, obscur, mystérieux; qu'importe?

Rien de jusle ne frappe en vain à cette porte.

La plainte est un vain cri, le mal est un mot creux.

J'ai ren mon devoir, c'est bon, je souffre heureux. » (L'Année terrible. )

4: « I now affirm of Nature and of Truth, Whom I have served, that their Divinity Revolts, offended at the ways of men.

Philosophers, who though the human soul - Be of a thousand faculties composed, And twice ten thousand interests, do yet prize This soul, and the transcendent universe No more than as a mirror that reflects To proud Self-love her own intelligence. » n

Ce sont ces vers de Wordsworth que Ruskin a choisis pour épigraphe se son beau livre Modern Painters.

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