‹ James ThomsonChapitre 136 sur 294 · LEL · texte numérisé non relu

LEL

Mais est-il donc indispensable que le poète s'arrête à l’une de ces explications métaphysiques de l'univers? Demande-t-on au peintre d’avoir une opinion sur ces questions transcendantes ? Le monde des apparences qu’atteint nos sens ne suffit-il pas à alimenter notre soif de beauté? Thomson l’a pensé, et dans son poème consacré à la Nature, nous trouvons partout la trace d’une admiration émue, mais nulle part l'influence des doctrines que nous venons de passer en revue. Reconnaissons que ce n’est pas là le jugement qu'ont porté tous les critiques. On a, au contraire, relevé dans le poème tantôt la preuve d'une foi spiritualiste et chrétienne, et tantôt celle d'un panthéisme peu déguisé. Les deux affirmations sont également fondées, et leur opposition doit nous meitre en garde contre la valeur de ces constatations. Sans doute quelques passages des « Saisons » et de l'Hymne finalont un accent nettement religieux, comme d’autres professent la croyance à une force intérieure qui animerait et expliquerait le monde. Mais ces morceaux sont des amplifications ajoutées au tableau de la nature et ne font pas corps avec lui. Les doctrines, du reste contradictoires, qu’ils énoncent ne pénètrent ni ne colorent les faits rapportés par le poète de son observation des choses. On pourrait retrancher de l’œuvre tous ces passages. On aurait fait disparaitre quelques riches déclamations et plusieurs beaux vers. Mais on n'aurait pas atteint le poème dans ce qu'il a d’essentiel, de sincère et de vraiment caractéristique. Thomson a mêlé à ses descriptions quelques développements d'un thème courant. Mais il serait également inexact de voir en lui comme en Cowper, un de ces poètes chez qui la pensée de la Providence domine toute observation des créatures, ou de le mettre au nombre de ces penseurs qui, comme Wordsworth, ont mêlé à l'amour des choses un mystique besoin d’élévation et de divinisation de la nature. Rien en lui ne vient altérer ou contrebalancer l'admiration du monde sensible. L’étude approfondie de l'œuvre nous le dirait, si du reste nous ne le savions d'autre part. A l’époque où il écrivait cette magnifique prière qui clôt le poème, il avait perdu la foi chrétienne. Le déisme auquel

semble s'être alors arrêté son esprit était de nature fort incertaine et vague, puisqu'il flotte entre la notion d’un Dieu providentiel et celle d’une substance infinie inhérente aux choses elles-mêmes. Mais il n’avait pas besoin de préciser rigoureusement ses idées sur Ces questions de haute philosophie pour goûter, de toutes les forces de sa faculté d'émotion, les beautés de l’univers.

Il faut entendre cependant qu’il n’en subit pas le charme avec le passif abandon qui suffit à une jouissance épicurienne. Chaucer par exemple s’enivre des joies du printemps, du jeune soleil, de la verdure nouvelle et des fleurs fraiches écloses, avec une naïve et superficielle sensualité. Thomson a de plus le sentiment que la nature est un tout grandiose. Il ne sait pas quelle en est l'ultime substance. Mais il sent que chacun des phénomènes est étroitement lié à d’autres; qu’il y a là unesérie de faits enchaînés dont aucun ne peut sans violence être absolument isolé. Il croit à une vie du monde avec son développement nécessaire. Il associe chaque fait présent à ceux qui l’ont précédé et à ceux qui le suivront. À son observation de l’univers il ne mêle pas, comme de brillantes broderies à un tissu, les spéculations métaphysiques; mais il a quelque chose de la méthode du savant qui reconnaît dans chaque phénomène un anneau d’une chaîne.

Cette facon de considérer la nature n’a pas toujours trouvé faveur en notre siècle. Elle manque d’héroïsme et de pathétique*. Voir les choses exactement, reproduire fidèlement leur caractère et l'émotion qu'elles suggèrent, cela paraît à certaine esthétique une plate attitude en face du monde. Nous voulons que cette contemplation fasse naître chez le poète autre chose qu’une jouissance d'artiste. Il faut qu’elle ébranle toute son âme, et il n’est pas mal qu'elle la bouleverse. Il faut que les choses qu’il voit posent en face de lui le torturant problème des choses invisibles. Il faut qu’il ait l’angoisse de l’au-delà, et qu'il nous fournisse une réponse aux questions qui nous

4. « Ces réalistes ont plutôt la sensation que le sentiment de la nature. » (GEBHART, p. 14-16.)

« Thus, Thomson’s Seasons and the best parts of many old and many new poets are simply enumerations by a person who felt the common sights and sounds, without any attempt to draw a moral or affix a meaning. » (Emerson, Poetry and Imagination.)

obsèdent, Nous lui demandons de plonger, comme le héros de la ballade, loin au-dessous de la claire surface, pour nous rapporter du fond de l’abime la coupe royale, le savoir absolu.

Loin de nous la pensée de protester contre ces exigences, ni contre la haute idée qu’a pu se faire la poésie de sa mission et de son pouvoir. Si elle a été le jouet d'illusions, nous leur devons plusieurs des plus fières inspirations et des plus purs chefs-d’œuvre des littératures modernes. Mais nous demandons s’il n’y a pas quelque injustice à condamner les poètes qui se placent en face de la nature comme le peintre en face d’un site déterminé, pour l’observer avec leurs sens, avec leur faculté d’admiration, avec toute leur sensibilité, mais non pas pour y chercher occasion aux révélations d’une faculté transcendante. La perception et l'intelligence des formes, des couleurs ou des sons, et la reproduction de ces sensations en une image propre à éveiller chez d’autres l'émotion qui l’a suggérée ne peuventelles pas suffire aussi à l'effort artistique de l’écrivain? Pour avoir le droit de dénoncer la médiocrité et l'insuffisance de ce. rôle du poète, il faudrait prouver que les théories plus ambitieuses soient en possession certaine de la vérité. La tâche ne serait pas aisée.

Il semble bien qu’elles ne fassent point autre chose que verser dans le monde une partie de l’humanité que seule elles connaissent directement. Et c’est ce quelque chose d’humain qu’elles retrouvent avec ravissement, qu’elles découvrent avec un respect étonné, qu’elles proclament supérieur et divin. À tous les degrés, cette humanisation de la réalité est légitime, si nous. reconnaissons qu’elle est purement lyrique et dramatique . À

1. Demandons un exemple au plus grand des dramaturges, et un autre à l’un des plus parfaits poètes lyriques.

Shakespeare qui fait un très grand, très puissant el très légitime usage de cette transformation des choses, la présente bien comme subjective. car c’est par là qu’elle prend une valeur dramatique :

« Methought the billows spoke and told me of it, The winds did sing it fo me, and the thunder, That deep and dreadful organ-pipe, pronounced The name of Prosper : it did bass my trespass. » (The Tempest, act. ILL, sc. ur, 96-99.)

Et Burns, dont le bon sens robuste répugne à asservir l'univers aux

aucun degré elle n’a le droit de s'imposer comme une révélation de labsolue vérité, Les distinctions que l’on s'est efforcé d'établir entre l'imagination, mère de mensonges, et l’imagination, source de savoir certain, sont aussi fragiles qu’ingénieuses. Leigh Hunt ‘, Emerson ? et Ruskin *-se sont évertués à séparer comine choses entièrement diverses deux pouvoirs différents d'imaginer sous les noms de « fancy » et d’ Gimagination ». Ruskin insiste, avec son éloquente dialectique, sur le danger de « l'erreur pathétique », de celle qui nous fait voir dans les choses des caractères que nous leur prêtons gratuitement ; tandis que « l’imagination pénétrative » saisit vraiment la nature intime et la profonde réalité. M. Angellier a montré avec une rigueur qui nous paraît irréfutable, l’inanité de ces distinctions *. On est étonné dès lors qu'il s’arrête lui-même à une doctrine peu différente de celle de Ruskin. Sur quoi peuton fonder philosophiquement ou scientifiquement cette prétendue clairvoyance d’un poète-prophète tel que Wordsworth ? Où est le critérium qui permettra de savoir quand il à vraiment extrait des choses une partie de leur réalité, quand au .contraire il y a lu le reflet de son âme? Quand et comment sauronsnous jamais s’il y a sous les apparences qui nous affectent un quelque chose analogue à notre être spirituel? Et surtout à quelles erreurs ne nous exposons-nous pas si nous prétendons traduire dans le langage de nos émotions et de nos pensées les signes par où se manifestent à nous ces existences extérieures ? Cette psychologie des êtres inférieurs restera, dit-on, toujours un peu vague; mais elle se fait lentement. « Pour quelquesuns, comme dans l’alouette de Shelley et le rossignol de Keats, «elle semble presque achevée. » Comment le croirions-nous ?

caprices de sa passion, choisit au moins dans les spectacles de la nature ceux où il trouve une apparente conformité avec l’état de son âme :

« Come, Winter, with thine angry howl, And, raging, bend the naked tree; .Thy gloom will soothe my cheerless soul, When Nature all is sad like me. »

(Meenie’s Ee.) 1. Imagination and Fancy. The Works of Leicn Huxr, vol. IL. 2. R. W. EuErsoN, Poetry and Imaginalion. Letters and Social Aims. 3. Modern Painters, partie IT, section II, chap. ur: Of Imagination penelralive. : = 4. Etude sur Rob. Burns, vol. Il, note p. 374, 375. 5. Ibid., p. 314.

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