CHAPITRE VI
Les Épisodes.
L'admiration que mérite le génie descriptif de Thomson ne doit pas fermer nos yeux aux défauts du poème. Le premier et le plus grave est l’abus même de la description. Si variés que soient les tableaux qui se succèdent au cours de ces quatre chants, l'intérêt se fatigue un peu à suivre le panorama longuement déroulé devant nous. 11 y manque le sujet principal auquel se puissent prendre notre émotion et notre sympathie : l'être humain. Il y a bien quelque part de vérité dans les jugements sévères qu'ont portés Pope sur une poésie purement descriptive « semblable à un repas où l’on ne servirait que des sauces ! », et Swift sur les « Saisons » € dont il ne raffole pas,
1. Le mot est rapporté par Warton dans son Essay on the Genius and Wrilings of Pope (1156-1782).
Comparez ces autres expressions de l'opinion de Pope :
« Who could take offence, While pure description held the place of sense? » (Epistle to Arbuthnot, A4T, 148.)
« Be one poel’s praise That not in fancy’s maze he wandered long, But stooped to truth and moralized his song. » (Ibid., 336-340.)
« parce que tout y est description et qu’il n’y a pas d’action ! ». — Thomson paraît avoir eu le sentiment de ce défaut. Il n’a pas mêlé intimement l'intérêt humain au poème; c’eût été en détruire l'originalité profonde; et du reste son génie, nous aurons à le prouver, n’était ni lyrique ni dramatique. Mais il a juxtaposé à ses tableaux de la nature un grand nombre de hors-d'œuvre divers : épisodes narratifs, développements philosophiques, historiques, scientifiques ou moraux. Cest une partie de son œuvre qui compte aujourd’hui pour bien peu dans l’estime que nous nous faisons de son talent. Elle occupe cependant une portion importante du poème, et les contemporains ne l’ont pas considérée comme moins intéressante ni moins belle que le reste. Nous ne croirons pas avec Wordsworth que-ce soit là, et surtout dans les Épisodes, que le public du temps ait vu le principal mérite des & Saisons » ?. Mais il est vrai que le poète, qui imposait aux goûts de ce public une si étrange violence par le choix et par le traitement de son sujet principal, dut rechercher les moyens de satisfaire, dans les passages accessoires, les habitudes d’esprit et les préférences consacrées de ses lecteurs.
Un de ces moyens était l'introduction, au milieu des descriptions, de petits récits romanesques insérés, avec plus ou moins de bonheur, dans la trame du poème. Nous verrons qu'ils ont été une des choses qui ont le plus charmé les admirateurs et les imitateurs français des « Saisons ». La répartition dans le poème en est fort irrégulière. Ni le printemps ni l'hiver n’en contiennent; l’été en fournit deux, et l’automne un seul *.
4. « One Thomson, a Scotchman, has succeeded the best in that way (blank verse), in four poems he has writ on the four seasons : yet I am not over fond of Lhem, because they are all description, and nothing is doing. » (Letter to Sir Ch. Wogan, July 1732.)
2. Worpswortu, Essay supplementary to the Preface to the Second Edition of the Lyrical Ballads.
3. Cette répartition parait à Saint-Lambert manquer d'équilibre. Chacune de ses Saisons a un épisode. Pour le Printemps ce sont les amours de Lindor et Glicère; soixante-cinq vers nous racontent comment un jeune homme augmente les richesses de son jardin pour plaire à « une jeune beauté ». S'il fallait choisir un titre à ce récit d'une singulière puérilité, ce serait « Lindor et Glicère, ou le jardinier par amour ».
Dans l'Hiver le récit est moins simple. Cent vers nous disent l’aventure extravagante d’un chasseur de chamoiïs qui voit une avalanche recouvrir la maison où sa femme l'attend. Fou de douleur, il veut de sa bêche percer l’amoncellement des neiges et des glaces :
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Le premier de ceux qui figurent dans l’été reproduit en cinquante vers une anecdote bien connue pour avoir été enregistrée dans la correspondance de Pope ‘. Elle parait avoir été
d'abord traitée par Gay dans une de ses lettres *. — Deux jeunes gens se réfugient sous un arbre pendant un orage, et la jeune fille est foudroyée entre les bras de son amant. — Ni
Pope ni Thomson n’ont conservé la parfaite simplicité du récit de Gay. Le début du poète a bien quelques vers élégants et gracieux :
« Elle avait la douce beauté de l’aurore en sa fleur Et lui l'éclat radieux du jour épanoui#. »
L'amour des deux jeunes gens est peint en quelques traits parfois délicats, et non pas toujours sans énergie :
« Chacun voyait dans son amie un autre et plus cher soi-même Et trouvait le suprême bonheur dans un pouvoir nouveau De donner de la joie #. »
« Leur vie se passait au milieu Des champs, et tout le jour leur cœur s'épanchait en causeries, [sauraient faire entendre *. »
Ou bien ils soupiraient et leurs regards disaient ce que les mots ne
« Courbé sur les glaçons qu’il baigne de ses pleurs, Le malheureux époux fatigué, harassé, Poursuit un mois entier son ouvrage insensè. »
Il a perdu tout espoir quand le retour de la belle saison, faisant fondre « les glaçons entassés », lui rend sa maison et sa femme intactes l’une et l’autre.
1. Lettre de Pope à lady Mary Montagu, 1° sept. 1717. Mr. Logie Robertson suppose que c'est là que Thomson à trouvé l’anecdote, et rappelle qu'une partie des lettres de Pope fut publiée en 1726. Mais cetle édition de Curll de 1726 ne contenait que les lettres de jeunesse de Pope à Cromwell.
2, La partie de la lettre de Gay qui contient ce récit a élé publiée par Thackeray,dans ses English Humourists; Prior, Gay and Pope.
3: « Hers the mild lustre of the blooming mor, And his the radiance of Lhe risen day. »
(Summer, 1175, 1176.)
4. « Each was to each a dearer seif, Supremely happy in the awakened power Of giving joy. »
8 (Sum, 1183-1185.
ÿ. « They lived The rural day, and lalked the flowing heart, Or sighed and looked unutterable things. »
; (Sum., 1186-1188).
Mais d'autre part les vers ne manquent pas où se retrouve la phraséologie convenue et emphatique du temps. La jeune fille éprouve des pressentiments qui ne nous émeuvent guère :
« Sa peur croissait et ébranlait Son être presque jusqu’à la détruire !. »
Céladon regarde son amante épouvantée
« Comme les anges regardent Les saints qui se meurent? »,
et il l’apostrophe à grand renfort d'abstractions personnifiées :
« Ne crains rien, disait-il, Douce innocence! 6 toi qui es étrangère au péché, Aux orages de la conscience $! »
« C’est assurément une protection que d’être ainsi près de toi, D'étreindre la perfection {! » [et, comme je le fais,
Plus important est l’épisode de Damon et Musidora, non pas seulement par le développement qu'il prend dans le poème, mais par la popularité qu’il à aussitôt acquise et par la célébrité qui s’y est attachée. — Le jeune Damon aime Musidora, ignore que son amour est payé de retour, et se plaint, dans le coin le plus secret d’un bois, de la cruauté de sa maîtresse. La jeune femme vient se baigner à cet endroit même. Damon, muet de surprise, assiste à une scène dont aucun détail ne lui
1 « It grew, and shook Her frame near dissolution. »
(Summer, 1200, 1204.) 2, « As angels look On dying saints. »
(Sum., 1202, 1203.) 3. « Fear not», he said, « Sweet innocence! thou stranger to offence And inward storm! »
(Sum., 1204-1206.)
« ?Tis safety to be near thee, sure, and thus To clasp perfection! »
(Sum., 1213, 1214.)
L’anecdote fournit le sujet d'une idylle de Léonard : « L’Orage ou Nise et Silvandre ». (Poésies pastorales, liv. I, Idylle huitième.) Mais le poète francais supprime toute complication dramatique, et fait périr les deux amants du même coup de foudre.
échappe, ni ne nous échappe. Il se décide à fuir, et jette sur la rive un billet où il invite sa bergère à se baigner en paix : il va faire le guet et écarter les promeneurs importuns. Musidora est plus sensible à la réserve qui l’a fait fuir, qu'à l’indiscrétion qui l'avait d’abord fait rester; et, sur l'écorce d’un hêtre, elle trace, avec « la plume sylvestre des amants rustiques », quelques mots de remerciements, d’aveu et de promesses peu réservées.
Tel est le sujet de ce tableau où se mêlent de façon piquante l'inspiration voluptueuse du paganisme et lépicurisme peu délicat du xvur siècle, le culte hardi de la beauté impériale et nue, et une phraséologie à la fois vertueuse et sensuelle. On à signalé, comme modèle imité par le poète, une scène du « Gentle Shepherd » de Ramsay ‘. La ressemblance n’est pas très grande. C’est bien plutôt le souvenir de la Grèce qui hante l'esprit de Thomson. C’est surtout le souvenir du poète qui, au xvr° siècle, reproduisait le plus merveilleusement l’admiration haute et purifiante de l’âme grecque pour la beauté. Cest la scène de Sir Guyon et des deux baigneuses dans le jardin d’Acrasia ? qui a directement inspiré l'épisode. Mais l’auteur des « Saisons » n’a pas cette suprême distinction, ce grand style qui rendent les nudités de Spenser aussi nobles qu’un marbre grec. Il y a là une forme d’art dont la tradition est perdue depuis Milton, et que le xvrr° siècle ne retrouvera pas. Thomson est de son temps, pour tout ce qui n’est pas le sentiment de la nature. Ces souvenirs de la Grèce et de la Renaissance qui remplissent le tableau du bain de Musidora, le poète les interprète avec la fidélité qu’on pourrait attendre d’un Clodion traduisant Praxitèle.
L'influence des souvenirs d'Homère et de Spenser était plus frappante encore dans la forme qu'avait d’abord revêtue l’épisode. Il ne figurait pas dans la première édition de l’ « Été ». C'est dans l'édition des « Saisons » de 1730 qu’il fait son apparition. Mais alors le héros est un philosophe morose, un « stoïque » réfractaire à l'amour. Il assiste invisible au bain non pas d’une seule, mais de trois nymphes. La vue de tant
1. Dans la deuxième scène de l’acte I du poème, une paysanne propose à une autre d'aller se baigner, et celle-ci hésile de crainte que « leurs bergers » ne les surprennent. ;