PILE
LES « SAISONS ». — LA LANGUE ET LE STYLE. 4h
plein de mort ! », — « Là-bas, dans ce nuage funeste, une obs- «curité rougeâtre, un arsenal de mort — fermentent *
Périphrase. — Les écrivains de l’école classique évitent, nous le disions plus haut, les audaces qui font violence à la langue. Ils poussent plus loin la timidité lorsqu'ils reculent devant l'emploi d’un terme qui, traduisant exactement l’idée, leur parait manquer de noblesse. La périphrase est la figure favorite de ces écrivains; la littérature du xvrrr siècle l’a cultivée avec prédilection. I1 faut bien entendre que l’abus seul de cette forme d'expression est condamnable. 11 y a un emploi de la périphrase que le goût le plus sévère reconnait légitime, et dont tous les grands poètes fourniraient des exemples. Quand Hippolyte désigne Phèdre sous cette forme indirecte et compliquée :
La fille de Minos et de Pasiphaé *.
Racine n’a pas eu seulement pour objet de réunir des mots harmonieux et sonores *. Le vers nous rappelle de quelle mère infâme est née Phèdre ; il exprime la haine et le mépris d'Hippolyte pour l’étrangère; il prépare et il annonce les révélations de la scène 111.
Mais quand la périphrase n’a pas d'effet analogue; quand, ne nous apprenant rien, ou rien d'important sur l’objet qu’elle désigne, elle vise uniquement à nous faire admirer chez l’auteur une habileté à trouver des équivalents; quand elle devient un futile jeu d’esprit pour l'écrivain qui s'efforce de dire ce qu’il doit dire par le moyen le plus détourné, et pour le lecteur dont la tâche est de deviner l’énigme proposée, alors en effet la périphrase mérite la défaveur et le mépris qui l'ont frappée.
Il faut bien avouer que l’œuvre de Thomson renferme plusieurs exemples dignes d’être rangés dans cette catégorie. Ce.
4 The wide enlivening air is full of fate.
(Summer, 1084.) 2: In yon baleful cloud A reddening gloon, a magazine of fale Ferment.
(Summer, 1111-1143.) 3. Phèdre, acte I., sc. 1.
4. C'est sans doute par pure boutade que Théophile Gauthier ne voyait dans ce vers que la musique des sons, et, de ce seul chef, le déclarait, dit-on, le plus beau vers qu’ait écrit Racine.
souci du style noble, qui obsède l’école classique en Angleterre comme en France, inspire à notre poète des détours fâcheux pour dire des choses très simples.
Dans seize vers du « Printemps » il parle des insectes nuisibles à l’agriculture, et c'est à peine si le mot « insect » est une fois mentionné ‘. Le sujet peut paraître bien humble, et l’auteur croit élever son style au moyen de circonlocutions compliquées : « C’est une faible race, et pourtant ce sont souvent les « fils sacrés de la vengeance ? ». Et comme le vague de ces désignations rend difficile l’emploi de pronoms se rapportant aux mêmes objets, le poète acccumule les périphrases : « l'ennemi caché 3 », « la gent engourdie par le froid * ». Ce dernier exemple rappelle une forme banale que Thomson reproduit très souvent. La même « Saison » nous la montre encore dans « la gent emplumée », « la gent à nageoires © », € la gent au plumage brillant 7 », «les douces tribus $ ». S'il s’agit de jeunes oiseaux ce n’est plus « la gent », mais la € jeunesse emplumée * » — Le berger des Hébrides «récolte sa nourriture ovaire — Cou... amoncelle — le plumage, qui s'élève élastique, pour « former le lit — du luxe ‘° ». — Quel est le serpent que désigne cette périphrase de l « Été » : « Le petit ministre de mort qui se « cache dans un étroit espace — et dont le venin concentré par un soleil brûlant répand dans les veines un éclair rapide 1? » Nous avons moins d'incertitude sur l’objet dont il s’agit quand Musidora « de sa jambe de neige — et de son pied menu tire la soie retournée ?? ». ,
Tout cela est peu digne du génie d’un poète tel que Thomson. Il va cependant plus loin encore. Dans ce passage du «€ Printemps » où il célèbre les charmes de la pêche et nous fait de cet art un cours didactique, pas un nom de poisson n’est mentionné; le seul qui soit particulièrement désigné se reconnaît à cette périphrase « le monarque du ruisseau ». Mais le poète nous parle « des petites naïades !‘ » qu’il s’agit de décider à mordre, et il recommande au pêcheur de rejeter à l'eau comme trop jeune « le bébé tacheté ». Quant à l’arme du pêcheur,
1. Spring, 149-135. — 9, Ibid., 193, 194. — 3. Jbid., 128. — &. lbid., 131. 5. Ibid., 164. — 6. Ibid., 394. — 7. (bid., 616. — 8. Ibid, 110. — 9. Ibid. 128. — 10. Autumn, 875-818.— 11. Summer, 901-909. — 19. Ibid., 1308, 1309. — 13. Spring, 423. — 14. Ibid., 402.
15. Spring, #21. — Delille n’appelle-t-il pas quelque part le veau « un folâtre
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c’est «la ligne flottante arrachée au coursier blanchi ! ». La pluie même à, paraît-il, besoin d’être désignée par une circonlocution; c’est elle qu’il nous faut reconnaître dans «l'aliment sem- « blable au lait ? ».
N’allons pas cependant juger notre auteur sur ces déplorables erreurs. Il serait à peine plus injuste de voir un échantillon du style habituel de Lamartine ou de Vigny dans certaines périphrases extraordinaires qu’on peut relever dans leurs œuvres #. Aux exemples d’expressions tourmentées el bizarres que nous avons citées, on en pourrait opposer beaucoup d’autres où Thomson sait faire usage du terme propre. Quand il ne cède pas à l’influence du goût régnant, c’est dans une langue simple, directe et franche qu’il décrit les scènes modestes de la vie des champs. Il observe dans la basse-cour « la poule vigilante — qui appelle autour d’elle toute sa « gazouillante famille, — que nourrit et défend le coq
enfant »? Notons que tout ce passage sur la pêche ne figure pas dans les premières éditions. Il est ajouté après 1738, quand Ja manière d'écrire du poète a subi quelque modification.
il Snatched from the hoary steed the floating line. (Spring, 383.) Pope s’était contenté de dire : « Slight lines of hair surprise the finny prey » (The Rape of the Lock.) SE And while the milky nutriment distils.
(Spring, 183.)