‹ James ThomsonChapitre 189 sur 294 · Winter · texte numérisé non relu

Winter

EDS JAMES THOMSON.

tertre ! », la personnification suggérée par ce verbe est si effacée que l'esprit ne s’y arrête pas, et cependant quelles vibrations prolongées cette simple note éveille dans notre âme! Quand le roi Lear défie la tempête : « Soufffez, vents, jusqu’à faire éclater « vos joues! ? » n’entendons-nous pas l’énergie violente du vieux roi dans cette personnification rapide? — La poésie des anciens est pleine d'effets de cette nature. Cest chez ceux des écrivains modernes qui se sont le plus abondamment abreuvés aux sources antiques que l'on en pourrait relever les plus heureux exemples *.

Thomson en fournirait un grand nombre. Si quelques-uns reproduisent des alliances devenues banales “, si quelques autres trahissent trop directement l’imitation des grands modèles classiques *, beaucoup au contraire sont bien personnels et sont charmants, éveillent d’un seul mot une vive

1 « How sweet the moonlight sleeps upon this bank. » (The Merchant of Venice, V, 54.) De « Blow, winds, and crack your cheeks! »

(King Lear, acte IIL, se. 51, 1.)

3. Pour nous borner à deux citations empruntées à des poètes très divers, n’y a-t-il pas comme un subtil parfum de la poésie grecque dans ces vers de Milton et de Coleridge :

« Thus sang the uncouth swain to the oaks and rills While the still morn went out with sandals gray. » (Lycidas, 186, 187.)

« And Winter, slumbering in the open air, Wears on his smiling face a dream of Spring. » (Work withoul hope.)

4. « The grey-grown oaks — That the calm village in their verdant arms — Sheltering embrace. » (Summer, 225-227.)

« (The lively diamond) Dares as it sparkles on the fair oné’s breast — With vain ambition emulate her eyes. » (1bid., 145, 146.)

« Softer gales at whose kind touch... — The mountains lifé their green heads to the sky. » (Spring, 15 et 11.)

« Smiling Nature. » (Ibid., 83.) — « The sighing gales. » (1bid., 93.)

« The North-East spends his rage.» (Ibid., 142.)

« Even mountains, vales — And forests seem, impalient, to demand — The promised sweetness. » (Ibid., 167-169.)

Et d’autres passages.

ÿ. « The rosy-footed May — Steals blushing on. » : (Spring, 488, 489.) « Of bloom ethereal the light-footed dews. »

(Summer, 123.) « The rosy-bosomed Spring. » DE (Spring, 1009.) Etc.

PS

impression, éclairent et colorent l’ample période du poète et piquent çà et là une fleur brillante au milieu de ses vers un peu graves et raides. Voici le matin. Un seul mot lui prête une vague figure humaine, et suffit à nous communiquer l’impression de douceur sereine d’une matinée d’été : « L’aube aux « doux yeux parait, mère des rosées ! ». — Par un effet analogue le poète exprimera le sentiment de morne oppression d’un paysage hivernal : & Et toujours il gèle, jusqu’à ce que le « matin se levant tard sur le monde accablé soulève son œil pâle « et sans joie * ». — La « nuit sombre » n’est pas une personnification ; mais quand le poète nous dit qu’elle « se retire d’un pas « précipité », à l’idée de l’obscurité qui se dissipe se mêle dans notre esprit celle d’un marcheur qui hâte le pas ?. — Combien de termes descriptifs faudrait-il pour placer devant nos yeux, aussi heureusement que le fait une simple épithète morale, la splendeur du soleil levant? « Mais voici venir joyeux « à l’orient le puissant roi du jour ‘. » — Les cours d’eau ont été bien des fois comparés à des êtres humains. La comparaison chez Thomson est sobre, et elle est particulièrement bien venue dans ce passage de |’ « Été » qui nous montre la nature haletante sous l’ardeur du soleil : « Les ruisseaux même semblent « deloin languissants, — ou bien on croirait qu'ils se précipi- « tent impatients à travers la clairière découverte — pour « gagner l’abri du bois *. » — Un simple vers du «Printemps » nous fait comprendre avec quel bonheur un trait de personnification rapide peut compléter une description des apparences visibles : (Humide, brillant et vert tout le paysage ritau loin° ». Les nuages et les aspects du ciel sont pour notre poète l’occasion de plusieurs de ces expressions qui suggèrent sans emphase la présence d’une vie et d’un sentiment dans les choses : « Les « nuages abaissés vers le sol cachent le noble visage du jour ? ».

. Summer, #1.

. Winter, 144-145. — À comparer, chez un de nos poètes :

Que

« Lorsque la froide pluie enfin s’en est allée, Et que le ciel gaiment ouvre son bel œil bleu. » (Tu. GaurTiEer, Paysages.) 3. Même effet plus bref encore dans Coleridge : « At one stride comes the dark. »

(The Ancient Mariner.) 4. Summrer, 81, 82. — 5. Ibid., 447-450. — 6. Spring, 196. — 7. Winter, 80, 81.

Il y a même un degré d’humanisation plus marqué, propre à faire songer à Shelley, le magicien qui a répandu partout la vie parmi les êtres de la nature, dans des expressions telles que celles-ci : « Les nuages chancelants — hésitent comme pris de « vertige, et ne sachant pas — à quel maître obéir ! ». —« Les «nuages mêlés — aux étoiles qui glissent rapides, fuient sur le « ciel. — Toute la nature chancelle ?. » — « Les nuées fati- « guées se réunissent lentement et s’amassent en ténèbres « massives °. »

Mais il n’y a guère dans ces expressions que le degré de personnification impliqué dans toute métaphore qui institue com paraison avec un être humain. Pour les personnifications proprement dites, nous avons vu que si quelques-unes chez notre auteur sont poétiques et brillantes — celles en particulier qui conservent un caractère flottant et indéterminé, — beaucoup au contraire ne s'élèvent pas au-dessus du niveau de ces figures insignifiantes, ornements faciices et d'usage banal qui emplissent le magasin d'accessoires de la poésie du xvirr° siècle. Notons, pour terminer cette partie de notre étude par un éloge accompagné de moins de restrictions, que Thomson ne mêle pas la mythologie à ses descriptions. Les signes du Zodiaque figurent dans son poème, et cette astronomie fabuleuse est pour nous dénuée de tout intérêt. Mais rien n'était alors plus naturel ni plus familier aux lecteurs ‘. Quant à ces dieux que peintres, graveurs et poètes faisaient couramment descendre du ciel pour les mêler aux scènes de la vie rustique, Thomson n’a pas de place pour eux dans ses paysages. Il a compris l’absurdité de ces cacophonies contre lesquelles Reynolds élèvera plus tard la protestation de son robuste bon sens *. Les

1. Winter, 121-123. — 9, 1bid., 195-197. — 3. Winter, 202, 203.

4. « Le Soleil sort du Bélier, et le Taureau brillant le reçoit » (Printemps, 26, 27). — « Quand les Gémeaux cessent d’être embrasés et que le Cancer rougit. » (Eté, 43.) « Quand la Vierge brillante nous donne les jours splendides et que la Balance pèse l’année dans ses plateaux équilibrés. » (Automne, 28.) « Maintenant que l'Archer-Centaure cède au Capricorne l'empire désolé du ciel. » (Hiver, 41.) C’étaient là façons de parler ordinaires et aussitôt comprises. Le sobre Pope les employait aussi :

« Now Cancer glows with Phœæbus’ fiery car. » (Windsor Forest, 141.)

« Now bright Arcturus glads the teeming grain. » (Autumn, 72.)

5. Sir J. Reynozns, The Fourteenth Discourse, t. IL, p. 90, 94.

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« Saisons » du poète anglais ne renferment rien que nous puissions comparer à ces vers où Saint-Lambert, son imitateur français, fait intervenir de façon si saugrenue une des déesses paiennes :

Il apprendra cet art de choisir les engrais, Ce grand art qu’à Townshend a révélé Céres 1.

La phrase et la période poétiques.

Opposition avec la langue de Pope. La liberté ramenée dans le style. — L'étude de la grammaire et des procédés de rhétorique de Thomson ne nous a pas fait constater chez lui l’indépendance audacieuse qui se manifestait dans le choix de son sujet et dans le plan de son poème. Nous allons au contraire retrouver un même affranchissement des influences régnantes et une même initiative féconde, en étudiant les formes de sa phrase et de sa période poétiques. Alors que le poème s’élaborait, le prestige souverain de Pope semblait avoir donné l'exemple et le précepte de ce qui devait être à titre définitif la langue de la poésie. L'œuvre presque entière du maitre est écrite en distiques rimés. À force de condensation, d'efforts successifs vers une netteté toujours plus brillante et plus incisive, l’école était arrivée à la perfection de cette forme d'art. La phrase brève, rapide et frappante est, il est vrai, saccadée, monotone, étriquée. C’est une pierre taillée avec une irréprochable habileté; mais de ses vives arêtes et de ses facettes brillantes il ne jaillit qu’un éclat sans chaleur. Toute phrase renferme au moins un trait. La pensée procède par un perpétuel balancement d’antithèses. Antithèse entre les deux vers du distique ou les deux hémistiches du vers; parfois aussi entre les diverses épithètes appliquées à un même terme, ou entre les différents termes d’une énumération. Tout le talent d’un écrivain comme Pope ne peut sauver de la monotonie et de la

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