L'Automne
froideur une langue ainsi faite de procédés et d’effets extérieurs, toute artificielle et convenue.
Thomson n’y chercha pas son modèle. Il comprit que les ingénieux distiques de Pope pouvaient convenir pour exprimer les pointes spirituelles du critique ou les traits mordants du satiriste; mais que ce n’était pas là une forme poétique dont pûüt s’accommoder la description infiniment variée des spectacles du monde. La symphonie de la nature ne pouvait se jouer sur le grêle instrument où Pope montrait sa virtuosité. Il
fallait au poète des « Saisons » un autre vers qu’au poète des .
salons et des cénacles littéraires. C’est à Milton que Thomson demanda le modèle d’une langue ample et souple, riche et majestueusé, capable aussi de grâce et d’intimité. Jamais notre poète n’a hésité sur ce point. Son propre génie et son admiration pour Milton lui fournissaient dès le début la forme d’expression qui seule pouvait s'adapter à son sujet. La première édition de |” &« Hiver » nous montre l’auteur en pleine possession de son style, avec tous les caractères par où il se distingue si fortement de la langue alors en usage : vers blanc, variété des coupes, période volontiers large et nombreuse, régularité du rythme, élévation soutenue du ton, qui, en quelques occasions, fait place à une fraiche simplicité, qui, plus souvent, s’exagère jusqu’à devenir tendue et emphatique. Ici encore c’est bien une révolution qu’opère Thomson, et elle a pour mot d'ordre ja liberté ramenée dans la langue poétique.
La suppression de la rime est dans cette voie le premier pas et le plus important. Elle est une des conditions qui permettront l’assouplissement du rythme poétique par l’usage des coupes variées, du rejet et de l’enjambement. On pourrait citer sans doute des poètes chez qui le vers non rimé s’associe au groupement par distiques, ou tout au moins conserve dans les périodes plus prolongées, des divisions de sens correspondant à la division des vers. Le vers blanc de Marlowe et des premières œuvres dramatiques de Shakespeare est un exemple bien connu. Mais Thomson, comme pour accentuer son opposition à la forme en vogue, a voulu tirer du vers sans rime tout ce qu’il comporte de liberté dans l’allure de la phrase et dans la coupe des vers.
Les 1176 vers du « Printemps » renferment 135 phrases dont la fin coïncide avec la fin d’un vers, et 103 qui, au contraire, se
dit rire aES à de 2 es
terminent dans le corps du vers. Cest pour les premières une proportion de 9/7. Dans l’ « Essai sur l'Homme » de Pope, les 294 vers de la « Première Épitre » contiennent 85 phrases qui se terminent avec le vers, et7 qui prennent fin au milieu d’un vers !. C’est une porportion de 85/7.
Cette liberté dans la coupe reste un des caractères du style de Thomson même lorsque nous le comparons aux écrivains qui ont plus ou moins imité la langue des « Saisons ». Dans le « Dernier Jour » de Young la division des vers et des phrases est aussi régulière que chez Pope. Dans les « Nuits », postérieures aux « Saisons » et qui en reflètent l'influence, il y a un peu plus de souplesse; mais un calcul analogue à celui que nous établissions plus haut donnerait pour les chutes de phrase à la fin du vers une proportion moyenne de 56/7 *. — Shenstone est un des écrivains sur qui s’est exercée fortement l’action de l’auteur des « Saisons ». Dans son « Poème à Lyttelton sur la mort de Thomson », et dans les 510 vers de son « Jugement d’Hercule », il ny a pas une phrase dont la fin ne coïncide avec la fin d’un vers *.
Cette forme poétique, si opposée à la formule alors consacrée, n’est pas du reste uneservileimitation du vers de Milton. Thomson s’est fait une manière qui est bien à lui. On sera rarement tenté de confondre une de ses périodes, soit avec celles du grand poète qui fut son maitre, soit avec celles des écrivains nombreux auxquels il a lui-même servi de modèle.
Son style n’a pas le caractère semi-archaïque ni la teinte de pédantisme du style de Milton. Sans doute il y fait abus des mots latins. Mais ce défaut chez lui ne saurait être comparé à l'effort de Milton pour latiniser à outrance son langage. Le poète du « Paradis Perdu », faisant violence au génie de l’anglais, recherche avec complaisance des constructions toutes
1. Encore sur ces sept exemples n’y en a-t-il que deux qui constituent véritablement un rejet (v. 67, 68 et 241, 242).
Dans une œuvre d’une autre période, les 108 vers du « Messie » donneraient une proportion bien plus forte encore. Une seule phrase, sur 33, se termine autrement qu'à la fin du vers. Ce serait une proportion de 224/1.
2. Dans The Last Day, 1* Bk., 51 fins de phrases normales contre 4 rejets, proportion 94/7. Dans les 300 premiers vers de la IX*° Nuit 96 phrases du premier type contre 13 de lPautre.