III, 45-47. — 2, V
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ou Mr. Ravaisson n’ont soupçonné en l’auteur des « Saisons » un ancêtre intellectuel !. Et néanmoins notre poète a droit à plus et mieux que l’expression d’une surprise amusée. S'il n’a pas fait preuve de puissance métaphysique pour s'être approprié quelques idées émises par le génie de l'antiquité? il a montré du moins une vigoureuse indépendance d'esprit, quand, très loin de Locke et de la philosophie à courtes vues que Voltaire admirait tant dans l’Angleterre de ce temps, il allait demander aux plus hardis penseurs de la Grèce les éléments d'une doctrine digne de la nature et de la poésie, et digne aussi des grandes vertus civiques célébrées dans son poème.
Sur un autre point au contraire, il est permis de croire que son influence directe s’est exercée, non sans puissance, sur l’une des doctrines les plus célèbres du xvarr° siècle. « La Liberté » nous fournit avec plus de précision encore que les « Saisons », un exposé de cette opinion que les premiers âges de l'humanité correspondent à une période de pureté des mœurs, de justice sociale et de paisible fraternité. A cet état d’innocence des jeunes sociétés humaines correspond une ère de parfaite liberté; avec le développement du bien-être et des
1. Faut-il noter cependant qu'Erasmus Darwin, l’âïeul du grand savant, était poète; qu'il a formulé avec une singulière nettelé la théorie à laquelle devait rester attaché ce nom de Darwin, et qu’il était admirateur convaincu de Thomson? Il a dû remarquer l’analogie de la doctrine ontologique exposée par Lucrèce au Ile chant du De Natura Rerum, et des vues exprimées à plusieurs reprises par Thomson. Le jeune Charles a-t-il aussi connu cette similitude? Peut-on supposer que, grâce à l’auteur de Zoonomia, le futur naturaliste ait reçu du poète des « Saisons.» et de « La Liberté » le germe d’idées qui auraient dormi dans son esprit jusqu’au jour où l'étude des faits leur donna une puissance et une fécondité merveilleuses ? Peut-on croire enfin que Thomson ait été, pour une part très modeste, un des collaborateurs de Darwin dans l'édification de la grande théorie à laquelle aboutit la science du xix° siècle ?
2, On sait que l’idée de l'évolution se rencontre dans Aristote (« Métaphysique », liv. |, chap. 1v), et dans le poème de Lucrèce, Quant à la doctrine de l'amour, force universelle, cause de tout mouvement et de toute vie, Thomson la tenait certainement de la philosophie antique. Empédocle, disciple de Pythagore, l'avait formulée en expliquant par le jeu de deux éléments hostiles toute activité des créatures : èpws, principe de vie et d'union, épué, principe de désunion, de destruction et de mort. Notre poète conserve le premier, et rejette le second. IL écarte la conception d’une création perpétuellement détruite et renouvelée, d'une évolution circulaire. Il croit à un mouvement progressif, el greffe ainsi sur la vieille doctrine pythagoricienne une des théories chères au xvin° siècle.
désirs viennent les vices, les crimes et la tyrannie ‘. On reconnaît ici l’amère théorie du Discours de J.-J. Rousseau sur les effets de la civilisation. Rousseau ne l’a pas créée de toutes pièces; elle circule dans l'atmosphère intellectuelle du xvuI° siècle aussi bien que la théorie opposée de la perfectibilité indéfinie de l’espèce humaine. Mais parmi les expressions de cette doctrine qu’a pu rencontrer l’éloquent rhéteur, il est permis de croire que celle que fournissent les poèmes de Thomson ne lui est pas restée inconnue.
Enfin le peintre de la nature ne saurait abdiquer entièrement dans aucune des œuvres de Thomson. Dans ce poème patriotique, moral et philosophique se trouvent dispersés d'heureux morceaux descriptifs qui valent d’être relevés et signalés, et qui méritent de n’être pas perdus dans le naufrage de l’ensemble. Tels sont, en dépit d’allitérations déplaisantes, ces quatre vers du premier chant :
€. Dans les vallons étroits de l’'Ombrie, ou sur le sommet « de ses brunes collines qui respirent la brise parfumée : sur « la côte de Baies bordée de vignes; où une mer paisible, sur « laquelle soufflent de doux zéphyrs, caresse le rivage d’un « perpétuel baiser *.... »
Comme contraste avec cette riante évocation d’un paysage ensoleillé et radieux, voici au deuxième chant le tableau vigoureux, dans ses teintes monotones, d’un pays de brumes et de frimas :
€ La Samartie, qu’arrosent mille cours d’eau, terre morose « de lacs et d’immenses marécages, de rochers, de torrents « sonores, de sombres bruyères et de déserts farouches tout « noirs de sapins bruyants. La nature y porte un front mena- « çant. Et cependant parfois elle s’adoucit jusqu’à sourire; et
De « In Umbria’s closing vales, or on the brow Of her brown hills that breathe the scented gale. On Baiæ’s viny coast; where peaceful seas, L Fanned by kind zephyrs, ever kiss the shore. » = (I, 56-59.)
& LA LIBERTÉ. » Do
€ vite, au toucher des brises du midi, elle fait jaillir tout à € coup du sol une herbe luxuriante et une prodigalité de € fleurs !, »
Parfois aussi, au lieu d’une description directe, nous trouvons dans quelque comparaison une image pittoresqué; et, presque toujours, ce retour à la faculté maîtresse de l'écrivain est l’occasion d’une phrase bien venue, de style ferme et brillant.
€ O Grèce, dans ton langage plein, qui dit des pensées puis- { santes; qui tantôt se resserre comme un clair torrent, et € tantôt s’épanche comme un fleuve large et majestueux, et « roule ses flots au cours onduleux d’un rythme harmonIEUXx >.»
€ Ainsi par une pure soirée d’hiver, les étoiles s’illaminent € successivement. D'abord, quelques-unes apparaissent faibles « et isolées; mais quand leur troupe radieuse, innombrable et € touffue couvre de son éclat l'immensité, et que chacune € répand sur les autres sa vibrante influence, alors un déluge « de lumière palpite d’un pôle à l’autre, et là-haut les mondes « se réjouissent et ici-bas les hommes ?. »
€ Ainsi quand le berger assis, au sommet de la montagne, € joue de la flûte à ses troupeaux et à ses chevreaux folâtres, € le soleil cependant, abaissé au-dessous de la verte surface « de la terre, lance obliquement sur cette scène un dernier € rayon : Courte est la splendeur qui dore la montagne, qui « se joue sur les troupeaux illuminés, et qui réjouit le pâtre; « entrainé sans rémission vers les mondes de l'occident, bientôt le père de toute lumière rappelle ce rayon ‘. »
2: « In thy full language, speaking mighty things; Like a clear torrent close, or else diffused A broad majectic stream, and rolling on Through all the winding harmony of sound. »
(IT, 257-260.) 3. «.…… ÀS on à pure winter’s eve, Gradual, the stars effulge; fainter, at first, They, straggling rise; but when the radiant host, In thick profusion poured, shine out immense, Each casting vivid influence on each, From pole te role a glittering deluge plays, And worlds above rejoice, and men below. »
(V, 360-366.) 4. IUT, 320-327.
Ailleurs nous rencontrons une énumération des aspects de la nature que reproduisaient les peintres grecs; et l’on remarquera la précision rapide des traits qui évoquent à nos yeux cette série de tableaux :
« Là le nuage qu’illumine le soleil s’ouvre joyeusement; les « lointains fuyants et la montagne bleue se fondent avec l’air; « le précipice menace, effrayant; et tout blanc, le torrent «impétueux s’élance au pied du rocher; le soleil brille, trem- «€ blant au loin sur la mer; la tempête écume, immense; la « rafale irrésistible attriste le ciel, et du milieu des ténèbres «qu’il rend plus épaisses, l’éclair déchiqueté tombe sur le « chêne foudroyé !. » A
Mais il est un passage bien plus important, car il vient combler une lacune dans la série des grands aspects du monde qu'a fixés la plume de Thomson. Nous avons remarqué dans les « Saisons » combien le poète, qui excelle à reproduire la grandeur et la mobile variété du ciel et de la mer, est sobre de descriptions de la montagne. L’Écosse ne semble pas lui avoir révélé la sublimité de ces scènes. Peut-être n’avait-il connu que les collines des Lowlands; ou, s’il a vu les chaines des Highlands, aux aspects si nobles malgré leur médiocre altitude, il n’en a pas ressenti, dans les années de sa jeunesse qu'il vivait auprès d'elles, le charme imposant et austère. Il fallut ses voyages sur le continent, et la vue des Alpes pour lui révéler la beauté de ce monde des géants de la terre. L’esthétique de l’antiquité ne l’avait pas connue, nous l’avons dit ailleurs ?, et les modernes n’en ont eu, avant le xvir° siècle, qu'une notion confuse et intermittente. Existe-t-il dans aucune littérature antérieurement à la publication de « La Liberté » une page où les divers aspects des paysages alpestres soient décrits comme dans les vers suivants? Le poête, ou La Liberté qui
dË « There gaily broke the sun-illumined cloud; The lessening prospect, and the mountain blue, Vanished in air; the precipice frowned, dire; White, down the rock, the rushing torrent dashed ; The sun shone, trembling, o’er the distant main; The tempest foamed, immense : the driving storm Saddenned the skies, and, from the doubling gloom, On the scathed oak the ragged lightning fell. » (II, 352-359.) 2. Voir p. 270 et suiv.
parle en son nom, célèbre la terre classique des hommes libres :
« Par moi rendues joyeuses leurs montagnes hérissées « savent plaire, plus que les plaines de la Gaule ou de l'Italie. « Et souvent, quand ils en sont depuis longtemps éloignés, «ils languissent malades du désir de revoir les scènes de leurs « Alpes; le torrent au cours sinueux et profond; la vallée qui « étale sa beauté au milieu d’un amphithéâtre de montagnes. « Là, sur l’aile des vapeurs, s’élève soudain la tempête; puis « c’est le gai cortège des brumes qui montent d'étage en étage «et dont les masses roulent et prennent des formes pittores- « ques; le nuage rapide qui vient heurter une cime et, illu- « miné du soleil, répand une brillante pluie de pierreries. « Cest, suspendu au-dessus de rochers vertigineux, le frêne des « montagnes et le sapin solennel et sonore; le torrent qu’ali- « mente la neige, et dont les eaux blanches tourbillonnent et «tombent jusqu’au clair lac bleu; et, dominant de bien haut « toute cette scène variée, la montagne qui se perd dans le « ciel, où brillent les glaces accumulées par les hivers succes- « sifs, et dont la cime léchant les nuages retient les neiges « dont ils sont chargés ‘. »
Le passage n’occupe que vingt vers de ce long poème, et cependant son importance nous semble ne pouvoir être exagérée. Les « Saisons » nous ont fait connaître sous un double aspect le talent de Thomson comme poète descriptif. [l y sait peindre avec une force et un éclat uniques les scènes les plus familières, disons les plus banales, de la vie de la nature. Il enregistre en outre nombre d’aperçus exacts et de délicates notations qui, étouffés parfois sous l'ampleur sonore, sous l'abondance un peu monotone, sous la noblesse parfois empha-
tique du langage, décèlent néanmoins la finesse de sensations d’un rare artiste. Mais ici, il se montre à nous comme faisant entrer dans le domaine de la poésie un monde de formes et de visions nouvelles, aussi sublime que le monde des étoiles et que celui des flots, mais plus divers, d’une complexité plus riche et plus pittoresque.
Rousseau qui semble avoir profondément subi,savec tout son siècle, l'influence de Thomson, Rousseau dont les idées