Acte T, sc. iv, v. — 5. Acte II, sc
complètement éteint qu'il le croyait lui-même. Cest bien là une progression qui nous achemine vers l'explosion de passion de l'acte IIL; mais rien ne l'explique, rien ne la justifie. Rien pe s’est passé de nouveau depuis le moment où nous avons vu Massinissa si calme en face de l’homme qui a été son rival heureux. Bientôt il se trouve en présence de Sophonisbe *. Elle n’a pour lui que des paroles de dédain; et nous sommes très surpris d'entendre de quel ton il répond : (0 Sophonishe! «il n’est pas prudent de t’écouter ; j’ai mal connu mon cœur, « lorsque je l’ai ainsi exposé! — je veux m’enfuir! ». La reine s’est retirée, sûre d’avoir reconquis le cœur de son ancien amant, et celui-ci cependant se félicite du péril bravé et surmonté. Il juge qu’il a fait preuve d'une stoïque force d’âme. Au début de l’acte III l’'amoureux Africain interroge Sa passion et reconnaît peu à peu l’état de son cœur. Sans doute il ya là une scène possible de fine et délicate analyse. Mais le poète est resté inférieur à sa tâche. Nous ne sommes pas en face d’une passion qui s'épanouisse par un développement spontané ou par suite d’influences visibles. Nous ne croyons pas à l’amour de Massinissa — et il y a quelque chose de presque comique dans l’émoi du personnage quand il se demande : « Qu'est-ce que cela veut dire? — C'est l'amour, « l'amour tout-puissant ?. » La constatation une fois faite, 1l ouvre sans plus de résistance son Cœur au dieu rose et souriant # ». Dans la scène suivante il révèle à Narva l’état des choses. Ce n’est pas là non plus que nous trouverons le secret de cette transformation d’un Hippolyte en Oreste. « L'incendie : s’est répandu rapide », dit-il, et c’est le plus clair de ses explications. Et aussitôt après il arrive au paroxysme de ces passions de la tragédie héroïque, pour lesquelles il n’est pas de déclamation assez ampoulée : « N’essaie pas de me « détourner de mon amour... Tes paroles pourraient apaiser « les vents et leurs tourbillons.….. Elles pourraient éteindre la «flamme, mais non pas mon amour plus fort ‘. » Rappelé au sentiment du devoir, il trouve dans l’idée d’un mariage immédiat avec Sophonisbe le moyen de concilier « l’amour et l'honneur qui l’assiègent ». Mais quelques paroles de Narva évoquent le souvenir de Syphax, de son rival heureux, aujour-
1. Acte II, se. 1. — 2. Acte IE, sc. 1. — 3. Ibid. — 4. Acte IL, sc. 11.
d’'hui son prisonnier, et voilà cet amour frais éclos empoisonné par les tortures de la plus féroce jalousie. Ces âmes flottent et tournent au caprice du vent. La jalousie furieuse succède à l’amour confiant, et fait place de nouveau à de violents transports ‘. L'auteur a voulu de frappants contrastes, il n’a pas su les rendre intelligibles ni acceptables.
A défaut d’une action entrainante, à défaut d’une psychologie pénétrante et vraie, le succès peut être assuré à une tragédie classique par d’autres qualités. L'exemple même du vieux Corneille nous apprend que des personnages dont l’âme est simplifiée jusqu’à un point que ne connaît pas la vie, dont les sentiments sont raffinés et élevés au-dessus du niveau possible de l’humanité, dont l’attitude a pris quelque chose de tendu, de conventionnel et de factice, peuvent cependant nous offrir le spectacle le plus émouvant. Il y faut deux choses. Il faut que le poète lui-même ait dans le cœur ou dans le génie assez de flamme pour communiquer la vie à ces créatures d'âme dépouillée et sommaire. Il faut aussi que ces personnages d’une réalité relative, qui se meuvent dans une atmosphère de sentiments, de passions et de pensées convenus, s'expriment dans un langage assez beau pour être par luimême une source d'émotion esthétique, assez magnifique et d'assez haute tenue pour nous faire accepter tout ce monde de personnages et de sentiments montés à un diapason exceptionnel.
Thomson n’était pas Corneille. Le langage de ses héros n’a
4. « Tu triomphes, amour! Toute mon âme est amour — Et quand celle se décide aveuglée à ne plus aimer — C’est alors que l’amour remporte le triomphe suprême. »
Le personnage du reste explique lui-même comment l’amour doit se trouver dans une âme de héros (acte V, sc. u). L’idée semble empruntée à Corneille, acte IV, sc. ur.
Ce n’est pas seulement en France, on le voit, que le bon sens et le bon goût de Boileau peuvent trouver matière à raillerie :
« Et de quel droit se diraient-ils héros s’ils n’étaient point amoureux? N'est-ce pas l’amour qui fait aujourd'hui la vertu héroïque? » (Dialogues de Lucien, Platon et Diogène.)
ni la puissance, ni la noblesse, ni l’éloquence. La force est une des qualités éminentes de son style dans les « Saisons », mais nous savons que là même elle a une tendance à devenir emphase. Sur la scène, et dans la bouche de personnages qui ont à exprimer des passions violentes, elle se change en une déclamation excessive et boursouflée. Aucun des personnages n’est à l'abri de ce reproche. Sophonisbe parle une langue uniformément enflée et emphatique. Dans ses dialogues avec celui qui l’aime et qu'elle est supposée aimer, elle a sans cesse à la bouche le défi et la menace ‘. Massinissa d’abord modéré, sentencieux, exprimant des sentiments de piété 2 ou des maximes de sage et banale philosophie, Massinissa devenu tout à coup l’esclave de l’amour, de la jalousie ou de la haine s’emporte à des extravagances de langage démesurées. S'il fait une promesse à Sophonisbe, c’est en jurant « par les puissances redoutées qui gouvernent les humains ? ». — € Son «amour sera plus facile à calmer que les tourbillons du vent « qui soulèvent le sable du désert ou que l'incendie des forêts «embrasées par la foudre ‘. » Au souvenir de Syphax il s’écrie torturé par la jalousie : & Souvenir maudit! Voilà, voilà qui « jette à mon cœur un serpent... Cette pensée est l’enfer *. » À la scène suivante cette jalousie s’exaspère encore, et l’'étouffe ÿ. « Il aurait tout pardonné à son rival, € de l'avoir chassé dans «le désert pour y mourir de soif avec les dipsades ? », tout « sauf « l’outrage impardonnable qu’il ne veut pas nommer 8» Et quand Lelius le menace d’arracher du lit nuptial la dangereuse ennemie de Rome, Massinissa répond dans un langage digne des héros les plus mélodramatiques de Marlowe, de Marston, de Dryden ou de Lee : « Ta rage pourrait plutôt «arracher de sa sphère d’azur la lune lointaine ° ».
“Quant au personnage de Syphax, il n’y a point à noter chez
1. Voir en particulier acte II, se. 5, et acte IIT, sc. 111. 2. Entre autres passages quelques vers, acte I, se. 1v, acte IIT, se. ur. 3. Acte IL, sc: u. — 4. Agte III, sc. 1. — 5. Acte III, sc. 11. — 6. « Oh!
. grant me breath! »
1. « And thirst with Dipsads on the burning sand. » — C’est à Milton que Thomson emprunte ce terme, souvenir sans doute de cette zoologie fabuleuse où se plaisaient les écrivains de la Renaissance.