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«€ CORIOLANUS. » 597
. Le cas des tragiques anglais du xvur° siècle est particulièrement intéressant parce qu’il y a chez eux connaissance des deux conceptions dramatiques et admiration partagée entre les chefs-d’œuvre des deux écoles. Thomson par exemple entend ajouter à la tragédie quelques-unes des beautés du théâtre de la Renaissance. Il s’inspirera des modèles du xvr siècle pour ajouter plus de richesse et de complexité aux caractères. Il trouve même, et l'aventure est piquante, trop uniforme et trop monotone le « Coriolan » de Shakespeare et il ajoute au sien des nuances, des ombres, des oppositions de ton. Il a peut-être aussi pensé qu'il y avait lieu de respecter certain précepte de l’école, qui recommande de ne pas rendre trop noir le personnage principal, de ménager quelques points par où notre sympathie se puisse prendre à lui. Il n’a pas senti que ce qui donne à cette fière et farouche figure de Coriolan son caractère, son originalité, sa puissance dramatique, c’est, à partir d’une certaine heure, l'effacement total de tous les éléments qui ont fait son être moral; c’est l’envahissement de toute son âme par une obsédante passion : le ressentiment de l’orgueil blessé. Dans l’exposition du drame, Shakespeare nous fait comprendre de quelle force et de quelle qualité est cet orgueil. Lorsque ensuite nous le voyons développé au point d’étouffer tout autre sentiment, nous reconnaissons en cette végétation monstrueuse un effet naturel et fatal. Quand enfin, dans la crise finale, Coriolan s'impose une conduite contraire à l'impulsion de sa passion, nous sentons que dans cette âme la maitresse roue est brisée. I1 ne reste qu’un organisme détraqué. Cet homme n’a
plus rien à faire dans la vie après qu’il a anéanti l’unique
mobile de ses actions, et la mort qui le frappe est le seul dénouement que comporte le drame.
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Thomson n’a pas respecté sur ce point fondamental la grandiose et puissante unité du « Coriolan » de Shakespeare. Il veut donner à son héros des titres à notre sympathie. Il ne
veut pas que dans cette âme le premier plan soit uniquement
occupé par d’aussi vilains sentiments qu’une superbe intrai-
table et une colère sans scrupules. Et alors, outre le patricien outragé qui ne songe qu ’à la vengeance, nous voyons ici tantôt un justicier qui se donne mission, au nom des principes éternels de la morale ‘, de punir un attentat criminel, tantôt un tenant du droit international qui veut châtier en Rome l’odieux agresseur de tous les peuples voisins *. Nous voilà loin de l’histoire et de l’altier patricien qu’elle nous fait connaître. Nous nous en éloignons tant que le personnage finit par ressembler fort à un contemporain du poète. Son Coriolan exprime à l’occasion les sentiments d’un héros selon le cœur des philosophes du xvir° siècle. Il explique son ressentiment ou il donne des gages de sa reconnaissance, au moyen d’aphorismes humanitaires tels que celui-ci : « L’ingratitude est une trahison envers l’humanité * ». — Ce n’est pas l'humanité en général que le Coriolan de Shakespeare avait sentie outragée en lui. — Le farouche et dur soldat de l’histoire est devenu un homme sensible. Quand il a opposé aux envoyés de Rome un refus hautain, il se souvient des droits de l'amitié; va embrasser tour à tour les amis auxquels il à fait si mauvais accueil dans leur qualité d’ambassadeurs ‘. Il verse des larmes quand sa femme joint ses supplications à celles de sa mère *. Enfin il est très préoccupé de la Q nature ». C’est le pouvoir de la nature que Veturia vient tenter après l’échec d’une première députation; et quand elle a enfin obtenu gain de cause, c’est à la nature que Coriolan lui-même attribue sa défaite °.
Cette combinaison du personnage de fer que nous montre l’histoire et de l’homme de sentiment qu’imagine Thomson ne crée pas le relief et la complexité de la vie; il détruit toute netteté de conception du caractère. Ce Coriolan n’est pas à la fois, mais tour à tour, ce que Fhistoire le montre et ce que
1. Voir en particulier le récit de Titus (acte II, sc. 1), et le portrait de Coriolan par Galesus (acte V, se. 1v).
2. Entre autres passages, les paroles de Coriolan (acte IIT, sc. vi).