CHAPITRE VII
On le voit, les six œuvres dramatiques de Thomson n’ajoutent guère à sa renommée. Leur valeur propre est faible. Il n’est pas surprenant qu’elles dorment au fond de ces abîmes de l’oubli où se sont successivement déposées tant de tragédies aujourd’hui fossiles. Mais l’histoire littéraire ne peut se: contenter de ce dédaigneux silence. Elle doit tenir compte au poète d’un effort intéressant, quel qu’en ait été le succès, pour introduire quelque chose de personnel et de nouveau dans les. formules dramatiques de son temps.
A considérer les œuvres antérieures à Thomson, le théâtre, au commencement du xviu° siècle, nous apparaît comme partagé en deux écoles distinctes. L’immense succès du « Caton » d'Addison avait donné le type de l’œuvre dramatique appropriée au goût nouveau. La tragédie ainsi comprise correspond bien à ce triomphe de l’esprit classique et de l’imitation de la France qui se manifestait d’autre part dans la poésie satirique et didactique et que consacre le génie de Pope. Le théâtre que réclame cette forme du goût ne vaudra pas par l'intensité de la vie ni par le relief des caractères; il nous présentera la passion généralisée et comme sublimée; il se contentera d’un minimum d’intrigue. Mais il recherchera les beaux vers et les maximes sonores; il s’ornera de nobles sentiments et d’une éloquence élevée; enfin, sous le couvert d’une fable dramatique empruntée à l’antiquité, il prodiguera les allusions aux événements contemporains.
Cette forme de la tragédie marquait une réaction contre le goût qui avait régné jusqu'alors. L'école qui pouvait se réclamer de la tradition nationale, les successeurs d’Otway, de Lee et de Southerne, ceux qui prétendaient se rattacher par ces intermédiaires à la grande école de l’âge d’Élizabeth, ces écrivains avaient conservé de leurs modèles grands ou médiocres l’emphase du style, la complication et l’invraisemblance de l'intrigue, la violence forcenée des passions. H leur manquait seulement ce don de création et ce pouvoir de donner la vie qui fait la grandeur du théâtre de Shakespeare, et qui rachète plus d’un défaut chez les Ford et les Otway. Les deux tendances se manifestent simultanément; la scène anglaise voit paraître à la fois la grave tragédie de Congreve, The Mourning Bride ! et le drame romanesque de Southerne, Oroonoko?, Le grand succès de Cato * n'empêche pas la production de tragédies à péripéties extraordinaires et à caractères outrés tels que le Busiris de Young‘.
Thomson s’est proposé de réaliser au théâtre une conciliation des deux écoles. Il a cru pouvoir éliminer de chacune ce que blâämait le bon goût et en conserver ce qui faisait leur valeur. Il se proposait d'observer les règles précises et exigeantes de l’école française : unités de temps et de lieu, choix de sujets historiques et de personnages princiers, exposition du sujet par un récit, importance des discours, absence de toute action violente sur la scène. Mais il voulait assouplir le cadre trop inflexible de la tragédie classique ; y faire une place, à côté du drame des passions, aux surprises, à l’attente, aux émotions d’une intrigue ingénieusement nouée et déliée.
Sa tentative n’est donc pas sans analogie avec celle qu’essayait
Voltaire à la même époque. Comme ce dernier, le poète anglais, alors même qu’il prend pour sujets les faits les plus connus de l'histoire, s'efforce d'ajouter à la gravité, à la réserve, à la hauteur soutenue des pensées et du langage, plus d’imprévu et de variété dans l’action. Alors même qu’il prend pour sujet, comme dans «€ Agamemnon » ou dans « Coriolan », un de ces drames dont la forme a été rigoureusement arrêtée par la tradition et par l'autorité de grandes œuvres littéraires, il croit devoir y introduire la diversité psychologique, l'émotion pathé-
tique”, et parfois l’attrait d'une affabulation qui pique la curiosité et soutienne l'attention. Mais cet élément d'intérêt qu'apporte l'intrigue, il lui conserve un caractère modéré. Il n’ajoute aux grands souvenirs de Rome ou de la Grèce, rien qui ressemble aux imaginations extravagantes de la « Sophonisbe » de Lee ou du «€ Busiris » de Young. A la belle ordonnance et à l’éloquence pompeuse de la tragédie classique il veut ajouter une certaine dose d'imagination raisonnableet tempérée. C'est de ce double effort que le loue Voltaire. Il y reconnaît une préoccupation semblable à celle qui lui fait chercher en France une forme rajeunie, plus vivante et plus attrayante de la tragédie; et l'initiative de Thomson en Angleterre est secondée par les traductions que donne Hill, l’ami du poète anglais, des principales œuvres de Voltaire.
Les jugements sur l’opportunité ou sur la valeur propre de ce principe dramatique seraient de peu d'intérêt. La tentative a échoué plus complètement en Angleterre qu’en France. Les contemporains ont fait à « Coriolan », comme à «Agamemnon », comme à € Sophonishbe » un succès d'estime ‘; mais ils n’y ont pas vu la révélation d'un art nouveau. Cette tragédie bâtarde n’a pas fait souche. Il n’est pas à regretter que le drame ultra-fantaisiste, aux violences furibondes n'ait pas survécu à l’apparition d'œuvres sensées, composées et écrites avec soin et avec mesure. Mais ce que notre auteur avait voulu conserver de la force et de l’audace des vieux maîtres à disparu avec le reste sous les railleries de Fielding et de
3. Prétendre que ces tragédies aient un caractère pathétique serait autre chose. Nous avons au contraire quelque peine à imaginer, même en faisant la part du jeu d’actrices habiles, comment les malheurs de Sophonisbe ou les anxiétés de Clytemnestre ont pu tirer des larmes aux spectateurs de Drury-Lane. Johnson déjà notait à cet égard l'insuffisance de notre poèle : « Il ne semble pas, dit-il, qu’il ait eu beaucoup le sens du pathétique ». Mais Pope était d’un autre avis : « Je n'ai vu jusqu’à présent que trois actes de l « Agamemnon » de M. Thomson; mais on me dit, et je le crois par ce que j’en ai vu, qu’il excelle dans le pathétique. » (Lettre à Hill.)
Johnson sans nul doute a raison. Mais Pope nous fait connaître l’intention de l’auteur et c’est ce que nous avons à noter ici.
1. Ce n’est pas en Angleterre seulement que Thomson est pris au sérieux comme auteur tragique. Lessing le cite avec éloges dans la « Dramaturgie de Hambourg »; il écrit une préface à une traduction allemande des tragédies de Thomson (OEuvres, édit. Hempel, XI, 1, p. 853); il traduit lui-même des fragments de « Tancrède et Sigismonde » {ibid., XX, 2, p. 519) et d’ « Agamemnon » (ibid., p. 516).
Carey, et devant les exigences d’un bon sens plus rassis. La forme sous laquelle la tragédie anglaise a prolongé pendant le cours du xvir° siècle sa languissante existence a été plutôt celle de la pure tragédie, comme nous la trouvons dans | «Irène » de Johnson; et, de l’œuvre de Thomson, la postérité n’a guère retenu que deux ou trois anecdotes suspectes, un vers ridicule, et le glorieux chant patriotique éclos parmi les froides platitudes d’ « Alfred ».