‹ James ThomsonChapitre 266 sur 294 · SXXI à XLIIL — 2. XLIV à XLVII, — 3. XLIX à LVI · texte numérisé non relu

SXXI à XLIIL — 2. XLIV à XLVII, — 3. XLIX à LVI

4. Peut-être, au lieu de Paterson, est-ce Collins qui est visé. Les détails donnés lui conviendraient également, et c’est lui que veut reconnaître Mr. W. Moy, son biographe. Les présomptions qu’il énumère sont assez vagues et nous avons d'autre part l'affirmation de Thomson lui-mème qu’une « niche » est réservée à Paterson. Reste la supposition que le portrait ait pu s’appliquer aux deux personnages, el que le poète ait songé à Collins quand il tracait le portrait de ce « rêveur doux, affectueux et pensif sans tristesse, dont l'imagination bâtissait mille systèmes glorieux,

dont l'esprit enfantait mille projets grandioses destinés à disparaitre sans plus laisser de trace que les nuages qui passent. » (SLT. LVII-LIX.) 5. Strophe £xvin. — 6. LXVII et LXIX. — 7. LXIX à LXXU.

ces victimes d’Indolence. La Léthargie, l’'Hydropisie, l’'Hypochondrie, la Fièvre Tierce, la Goutte et l’Apoplexie présentées en quelques peintures vigoureuses nous apprennent combien sont dangereuses les séductions complaisamment détaillées par le poème t.

Au début du deuxième chant l’auteur nous dit quels regrets il éprouve à reconnaître la vanité des plaisirs du Château. Il va chanter cependant le chevalier glorieux qui a chassé la troupe vile des fidèles d’Indolence, et rappelé à la noblesse de l’action quelques êtres généreux trompés par le magicien 2.

Dans le. pays des Fées, Selvaggio, inculte, robuste et hardi, s’est uni à la dame Pauvreté. Il leur est né un fils qui a pris le nom de Chevalier des Arts et de l’Industrie. Sa jeunesse s’est formée dans les jeux libres et sains de la forêt. Elle n’a pas connu les soins de tendres parents. Mais Minerve et les dieux qui protègent les champs se sont intéressés à l’enfant. Les neuf sœurs divines ont jeté sur lui un regard favorable. — Ainsi préparé, le Chevalier sort de ses forêts pour civiliser le monde. Il voit fuir devant lui la paresse et la férocité, il polit les nations, il fait naître les arts et les vertus. Il choisit la Bretagne pour sa terre de prédilection. Il y élève son chefd'œuvre dans une nation où règne la liberté, où l’industrie, l’agriculture, les arts, la science, le commerce et la puissance guerrière atteignent leur plus haut développement. Enfin, dans une ferme de la vallée de la Dee, prenant un repos bien gagné, il se prépare à finir ses jours dans un bonheur paisible #.

Mais Indolence étend sa funeste influence. Les peuples menacés font appel à la protection du vieux Chevalier. Il monte à cheval, armé du filet du destin qu'ont tresséles Parques;

1. De Lxxux à LxXvI. — On peut comparer à ces allégories du « Château » des exemples antérieurs. Dans The Court of Death de Gax (fable XLVID, nous voyons les lugubres ministres du monarque : Fever, Gout, **, Stone, Consumplion, Plague, Intemperance. C’est ce dernier qui obtient le prix proposé. — Spenser rencontre l’occasion d’une énumération du même genre, mais il se contente d’une sobre indication :

« There were full many moe like maladies

Whose names and natures I note readen well,

So many moe as there be phantasies

In wavery wemens witt. » ; (The Faery Queene, Bk INT, canto XII, sir. xx vi.)

2, SU IV. —"3. Str. vin à XIV. — LxIV à XXIX.

et, accompagné de son barde, Philomelus, il se dirige vers la demeure d’Archimago :. Ils trouvent le magicien à la porte de son palais, attirant selon sa coutume les imprudents qui prêtent l'oreille à ses chants. Archimago s’élance sur le Chevalier; mais celui-ci évite l’étreinte fatale, et jette le filet dans lequel le sorcier se débat impuissant et vaincu ?. Les démons inférieurs du lieu poussent d’horribles clameurs. Le seigneur Industrie attend qu’ils se soient tus. Puis il ordonne à son barde de tenter un effort pour sauver ceux des prisonniers dont l’âme n’est pas entièrement empoisonnée. Philomelus alors célèbre la raison, la piété, la dignité du travail, les joies d’une vie active et pure ?. — Plusieurs des hôtes du Château se laissent convaincre, et parmi eux le poète lui-même : « Nous « quittâmes joyeux ces bosquets criminels ». Mais les autres, plus nombreux, injurient les importuns qui viennent troubler leur paix ‘. Le Chevalier agite une baguette dont le pouvoif détruit toutes les illusions de la magie, et la scène apparait

- transformée. Ce lieu de délices n’est qu’une région affreuse,

où grouillent d’odieux reptiles, où se voient les cadavres d'êtres assassinés ou suicidés. Les cachots laissent échapper la horde des misérables qu'ils contenaient, et ceux-là bénissent le Chevalier qui les fait jouir encore du « sourire de la lumière » *. Ému de leur état, Industrie leur montre dans le repentir la voie du salut en cette vie ou dans l’autre. Il laisse entrevoir même aux coupables endurcis la possibilité d’une purification par la douleur ÿ. Enfin il regagne sa retraite laissant derrière lui, avec une larme de pitié, les malheureux qui ont méprisé le salut et dont la destinée est indiquée dans les cinq dernières strophes avec une énergie toute dantesque.

1. xxIx à XL. — 2. xL à XL. — 3. XLIV à LXIV. 4. LUIv à LxvI. — Comp. un passage du masque de BEN Joxson, Cynthia :

« Dear Arete and Crites, to you two We give the charge, impose what pains you please : The incurable cut off, the rest reform. » | (Acte V, sc. 111.) :

- 5. XX VII à LXX. — 6. LXXI à LXXV.

IT

Telle est la fable du poème. Mais l’œuvre est de celles où la facon de l'ouvrier vaut beaucoup plus que la matière travaillée. C'est par les détails, par la richesse et l'élégance des ornements, par le style et par la facture des vers que « le Château d’Indolence » a mérité une place parmi les purs chefs-d’œuvre de la poésie anglaise.

Le contraste est grand avec les & Saisons » où le fond au contraire avait plus de valeur que la forme. Par bien d’autres caractères les deux poèmes s'opposent. Le grand poème descriptif est plein de la réalité la plus concrète : c’est le monde des choses qui s’y montre à nous. Au contraire, rien de réel dans l’allégorie prolongée qui forme le sujet du « Château d’Indolence ». Ce même écrivain, dont le génie poétique semblait fait d’une observation complète et précise de la nature, développe ici en un long apologue quelques idées morales. Dans un monde idéal, au milieu d’une nature semblable aux visions des rêves, il fait agir ou parler des personnages aussi dépourvus d'humanité et de réalité objective que les héros des romans de Chevalerie, Au lieu de la forte évocation des choses, il fait jouer devant nos yeux les fuyantes et capricieuses créations de la fantaisie. Au lieu des spéculations philosophiques un peu ambitieuses de sa jeunesse, et de son lyrisme avoisinant l’'emphase, nous avons ici une œuvre toute en demi-teintes, où le ton passe de la plaisanterie et de l'humour aux graves leçons morales, mais où toujours l’austérité du moraliste se tempère d’un sourire fait à moitié d’ironie, à moitié d’indulgence.

L'opposition n’est pas moindre si nous considérons la forme des deux œuvres. La langue forte, puissante, un peu tendue et solennelle des « Saisons » est remplacée par une langue souple, dégagée, aux tons variés. Au lieu du vers blanc, c’està-dire de la plus simple des formes poétiques, le « Château » nous montre la strophe spensérienne, le plus savant et le plus compliqué des rythmes qu'on ait jamais employés au développement d’un poème de quelque étendue.

La part ainsi faite à ces contrastes, nous ne serons pas surpris de trouver aussi entre les deux œuvres maîtresses de l’écrivain plus d’une ressemblance. En dépit des changements apportés par les influences du milieu et par le cours des années, la personnalité de Thomson était trop forte, son génie trop robuste pour que nous ne retrouvions pas le poète des « Saisons » sous l’auteur du poème allégorique.

Le souvenir de son enfance, de ses simples plaisirs, des scènes rustiques où elle s’est écoulée ouvrait « l Hiver » Il reparait encore dans l’œuvre dernière, « Esprits qui protégez « le sommeil des hommes, … faites revenir à la lumière l'aurore « de la jeunesse, faites briller encore ces jours d’innocence, de «naïveté, de sincérité qui ne connaissent point les soucis ni les « voies épineuses de l’âge mûr! Quelle joie à revivre nos jeux «d'enfants, notre facile bonheur en cet âge où tout était source «de plaisir : les bois, les montagnes et les libres ruisseaux « gazouillant dans leurs méandres?! »— I] a toujours au cœur la même foi patriotique et le même amour de la liberté. L'âge n’a pas refroidi ces sentiments. L’ironie un peu sceptique dont plus d’une strophe du « Château » porte la trace ne s’applique Jamais à eux. Ce que le poème contient de plus réel, de plus humain, ce par quoi cette longue allégorie reste en contact avec des émotions sincères et directement éprouvées, ce sont les passages où vibre l’accent du patriote. Douze strophes du Deuxième Chant sont consacrées à énumérer les sujets d’orgueil de l'Anglais *, Pour le poète, la Bretagne est la terre des hommes libres-et braves, en même temps qu’elle est la reine des arts. Elle est la maîtresse du monde par le commerce et par la guerre; sa littérature, ses universités, son agriculture * sont également sans rivales ; sa puissance et sa gloire militaire la placent au-dessus de toutes les nations 5. Et de même sur les grands sujets de la philosophie, le « Château d’Indolence » reproduit les pensées et les opinions de l’auteur des « Saisons ». Cette doctrine de l’évolution des âmes qui marque l'effort de £ Thomson vers les hautes spéculations de la métaphysique nous la retrouvons encore dans plus d’un passage du poème. « Depuis «la matière insensible jusqu'aux séraphins radieux autour du

1. Winter, 6-16. — 2, Castle, I, xivir. — 3. Canto II, xvn à xxvur. — 4. Canto IT, str. x1x, str. xxv et suiv. — 5. Canto I, xxx.

«trône du Tout-Puissant, la vie s'élève toujours au-dessus de la « vie ; elle monte sans cesse des degrés nouveaux pour arriver à « la perfection, et au bonheur qui l’accompagne *. » — Après l'exposé de la doctrine, voici l'application morale qu’en tire l’auteur : « Héritiers de l'éternité, vous qui êtes destinés à vous « élever par d'innombrables états successifs, pouvez-vous « renoncer à une fortune sisublime... pour rétrograder et vous « rouler avec les brutes les plus viles dans la vase et l’or- «dure *? » |

Les croyances religieuses restent ici comme dans le poème des jeunes années assez vagues. La notion du Dieu personnel et providentiel se mêle à des expressions que ne désavouerait pas le pur panthéisme : « Qu'est-ce que cette Perfection « suprême, objet de notre adoration? sinon l’âme éternelle et «toujours active, puissanceinfinie, lumière directrice du monde « grâce à laquelle le moindre atome vibre et toutes les planètes « roulent, qui emplit et entoure l’univers, qui lui donne la « forme et le mouvement *? » La doctrine exposée est, on le voit, peu orthodoxe. Il semble bien que dans cette œuvre de longue réflexion publiée peu de jours avant sa mort, le poète demeure fidèle à cette croyance plus qu’à demi panthéistique dont Lyttelton avait prétendu combattre et cru détruire les principes ‘.

D’autres traits de moindre importance peuvent être relevés dans « le Château », qui confirment ou qui complètent les renseignements fournis par les œuvres antérieures sur le caractère, sur les affections ou les aversions du poète. De nombreux passages des « Saisons » étaient consacrés au souvenir d'amis perdus. De même, dans sa description des songes heureux, au premier chant du € Château », il demande aux esprits amis de l’homme de lui envoyer comme un bienfait et comme une protection la vision des êtres aimés auxquels il a survécu « Pour une heure faites sortir de la tombe et rendez-nous ces « amis depuis longtemps perdus que pleure notre affection, et

1. Canto IT, str. zxvir. — 2. Canto Il, str. Lx voir aussi str. LXxI1. — SIL eStr-SLVIT:

4. D'autres passages encore se rattachent à un credo qui n'était pas celui de Lyttellon. La doctrine de l'évolution des âmes conduit Thomson à cette notion d’un purgatoire qu'ont rejetée les églises protestantes. Il n'admet pas la perdition définitive des criminels les plus endurcis; il croit au rachat des fautes par la pénitence. Voir I, str. 1x, str. LXXI, LXxXu, LXXII. + =

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« remplissez ainsi nos cœurs d’un pieux émoi, d’une douleur « mêlée de joie! ! » — Thomson n’a pas oublié ces difficultés de la vie d’un homme de lettres que sa jeunesse a connues. Jusqu'à la fin même il a éprouvé combien sont précaires les avantages assurés aux écrivains par la faveur des grands. Pour son compte il est prêt à recevoir, comme Horatio, € avec une « égale gratitude les horions et les aubaines de la fortune * ». Car rien ne peut lui ravir ni la grâce et la beauté de la nature, ni les pures joies de l'imagination, de la raison et de la vertu *. Mais il déplore, pour les lettres, et pour l'honneur de l’Angleterre, la condition misérable ou servile qui est faite au plus grand nombre des écrivains. « Les arts... se développent lente- «ment à moins que... de puissants patrons ne viennent appeler «les Muses timides au chaud soleil d’une aisance sans tour- « ments, où nul souci grossier n’enchaine le génie prêt à «s’élancer, où les aimables sœurs n’aient d'autre occupation que « de plaire... Mais aujourd’hui... nos patrons marchandent ce « modeste salaire à tous, sauf à ceux qui leur polissent des vers «pleins de flatterie…. Courage! toujours nous reste cetéternel « patron, la Liberté ‘.... » — Il est vrai qu’à vouloir s'affranchir de l’humiliante dépendance des patrons l’auteur peut rencontrer un autre ennemi. « Tout labeur obtient sa récom- « pense... Mais une race odieuse pille la ruche d’Aonie comme « les guêpes sauvages volent l’abeille laborieuse °. »

Les gens de loi paraissent être pour Thomson un objet de “haine plus sincère et plus constante. Il les avait déjà malmenés dans « l’Automne » et dans « l’Hiver » ; il exprime de nouveau son mépris ou sa rancune dans « le Château ». Parmi les carrières viles qu'énumère Archimago une place est faite à celle des gens qui « rôdent par les cours de justice en quête de proie «humaine ? ». Et, dans la liste des aigrefins qui ruinent le prodigue, les robins figurent dans la plus fâcheuse compagnie : « entremetteurs, hommes de loi, intendants, courtisans et SyCO- « phantes ».

Enfin de toutes ces indications où se révèle la personnalité de l'écrivain, il en est une que nous ne saurions négliger. Toute une moitié du poème est une apologie de l’indolence, et

1: L,-xuvur. — 2. Hamlet, HI, 1, 12. — 3. Canto IE, str. nm. — 4. Castle, I, xxn, xx. — 5. Canto I, str. 11. — 6. Autumn, 1287-1289 ; 1291-1294. Winfer, 384-388. — 7. Canto I, sir. xur. — 8. Canto I, str. LI.

l’indolence fut le péché favori du poète. Sans doute il a, dans une seconde partie, voulu mettre ses lecteurs en garde contre des séductions dont il parle en homme qui les a connues. Il a porté l'effort consciencieux de son talent sur une apothéose de l’activité et du travail. Mais il est trop évident que la peinture du mal l’a mieux inspiré que l’éloge du remède. Les sages leçons du deuxième chant ne suffisent pas à faire oublier les délicieuses peintures du premier; les chants de Philomelus restent inférieurs à ceux d’Archimago. Dans cette allégorie qui se propose de flétrir l’indolence, le poète a dû ses meilleures inspirations au souvenir des joies de l’indolence ‘. Il lui sera beaucoup pardonné parce que sa nonchalance n’a jamais fait tort qu’à lui-même, parce que son oisiveté n’a été ni égoïste ni maussade ?, parce qu’il a vaillamment condamné son défaut, enfin parce que à ce défaut même nous devons plusieurs pages exquises du poème.

ITT

L'homme demeure donc, dans cette œuvre dernière, tel, à tout prendre, que nous l’ont montré les œuvres du début. Au contraire le poète a subi une transformation profonde. On le pourrait conclure déjà des contrastes que nous avons notés dans l’appareil extérieur des deux poèmes, les « Saisons » et le « Château ». Un examen plus pénétrant de celui-ci nous fera constater, dans le génie de l’écrivain, à côté d'un certain fond

4. L’excentrique philosophe lord Monboddo a remarqué avec quelle supériorité Thomson parle du repos, du sommeil et des songes dans cette œuvre, « the finest allegorical poem in any language, and most complete, according to my judgment, both in style and versification, and particularly beautiful upon the subject of dreams ». (Anfient Melaphysics, vol. II, chap. v: On Dreams, p. 273.)

2. Wordsworth, ce lutteur et cet infatigable ouvrier, lui a rendu cette justice, et c’est sous le patronage de notre poète qu’il a placé le souvenir des quelques heures de nonchalance de sa laborieuse existence.

« To time thus spent add multitudes of hours

Pilfered away, by what the Bard who sang

Of the Enchanter Indolence hath called

« Good-natured lounging. » —= (The Prelude, Bk. VI, p. 384.

permanent, une diversité d’aspects, une modification où un développement du génie poétique qui méritent de nous arrêter.

Et d'abord l’auteur du « Château d’Indolence » reste un grand poète descriptif. Dans cette œuvre de rêves flottants et de chimériques visions les exemples de peintures vraies, précises, aux couleurs arrêtées, aux traits nettement accusés ne sont pas absents. Elles prouveraient, s’il en était besoin, que cette puissance d'évocation du monde extérieur est bien le fond et comme le cœur du génie du poète.

Dès le début, avec la deuxième strophe, commence une description du château et du paysage qui l’entoure. Les « Saisons » ne renferment pas une peinture plus exacte du dessin ni plus riche de tons. Elles ne nous donnent même nulle part un tableau aussi précis, aussi individuel. Les grandes scènes de la vie de la nature. ne pouvaient en effet être rendues qu’en de larges peintures de caractère général. Mais ici le poète imagine avec une netteté de vision parfaite le lieu où va se dérouler son poème et il le décrit avec une précision rigoureuse :

« Tout près d’une rivière, dans un vallon profond qu’enfer- « maient de toutes parts des collines boisées s’élevant les unes « au-dessus des autres, un puissant magicien vivait... C'était, « en vérité, un coin de terre délicieux. Il y régnait une saison « comme celle qui dure de mai à juin, à demi parée par le prin- « temps, à demi bronzée par l'été. Si bien qu'avec l’air on y « respirait une langueur qui ne laissait à personne la force de « travailler, ni même le désir de jouer.

« Rien alentour que des images de repos : des bosquets pro- « pices au sommeil séparés par de calmes pelouses; des par- « terres de fleurs où les pavots répandaient une influence endor-- « mante, et des tapis de riante verdure où jamais on ne vit « créature rampante. Et toujours d'innombrables et brillants « ruisselets se jouaient et de tous côtés précipitaient leurs « eaux étincelantes; et ces eaux coulant et frémissant dans les « clairières ensoleillées faisaient entendre, bien qu’elles-mêmes « fussent toujours en mouvement, un murmure qui portait « au sommeil.

« En même temps que le bruit léger des ruisseaux babillards, « on entendait les troupeaux mugir dans la vallée, et des col- « lines lointaines arrivait le bélement bruyant des moutons, et « le son des flûtes des bergers oisifs, de temps en temps s'éle-

vait le doux et le triste chant de Philomèle ou la plainte des tourterelles dans la forêt profonde qui, elle-même endormie, bruissait lorsque le vent passait en soupirant; la cigale chantait sans se lasser; et tous ces bruits confondus invitaient tous les êtres à dormir.

« Au-dessus, occupant tout l’accès du vallon, une forêt se dressait noire, silencieuse, auguste. On n’y voyait passer que des formes vagues telles qu’en imaginent les rêves de l'oisiveté. Et, s’élevant sur les collines des deux côtés de la vallée, un bois de pins jetait une ombre épaisse; agité d’un mouvement incessant, il faisait passer dans les veines une crainte assoupie. Enfin, plus bas, là où la vallée serpentait et s’ouvrait, on entendait, on entendait à peine; le murmure des flots de la mer.

« Tel était le paysage... où Indolence (c'était le nom du magicien) habitait un château caché parmi les arbres qui l’entouraient de près et lui faisaient un berceau. Ils arrêtaient à moitié les rayons brillants de Phébus, et mêlaient en quelque sorte la nuit à la lumière du jour !.….. »

À. Canto I, str. 11 à v, et str. var.

Dire que l’auteur d’Alaslor se soit proposé d'imiter Thomson, ce serait

ignorer quel flot de poésie jaillissait intarissable de l’âme de Shelly. Mais peut-être quand il décrivait la forêt et le ruisseau d’Alastor, quelques vers du « Château d’Indolence » chantaient-ils au fond de sa mémoire; ceux-ci par exemple :

« À sable, silent, solemn forest stood, Where nought but shadowy forms were seen to move As [dless fancied in her dreaming mood.

Meantime, unnumbered glittering streamlets played, And hurled everywhere their waters sheen; That, as they bickered through the sunny glade, Thoug restless still themselves a murmur made. Sert « Mid embow ering trees That half shot out the beams of Phœæbus SÉRS And made a kind of checkered day and night, »

Et d'autre part le début du noble poème de Keats, Hyperion, ne sonne-

t-il pas comme un écho des vers de Thomson?

« Deep in the shady sadness of a vale

Far sunken from the healthy breath of morn, Far from the fiery noon.…

Sat gray-hair’d Saturn...

Forest on forest hung about his head. »

Il n’y a pas dans les tableaux si vrais et si précis de Cowper ou de Wordsworth un paysage qui nous apparaisse plus nettement déterminé que ce vallon entouré de forêts où se blottit le Château. Mais ce n’est pas le seul caractère auquel nous reconnaissions ici le grand poète paysagiste. Cette description si nette ne forme pas un dessin en grisaille. Comme dans les «Saisons », la notation des couleurs vient compléter et enrichir le tableau !. Et surtout ce paysage a une âme et une puissance d'action sur nos âmes. Le poète pouvait se dispenser de nous dire que c’est «une terre de somnolence ». Vingt traits de sa description nous donnent cette impression. Elle résulte et du silence solennel de la forêt prochaine, et des bruits divers qui se mêlent en une harmonie vague et pleine de langueur : murmures des ruisseaux, bêlements des troupeaux lointains, chant du rossignol et de la tourterelle, gémissement monotone des grands sapins noirs qui se balancent et, au loin, grondement assourdi de la mer. Il y a là, en quelques vers, treize notations de sons qui tous concourent à un même effet *.

Une autre fois encore ce vallon nous est montré, mais le point de vue est différent. Le poète le décrit au chant II tel qu'il apparaît du haut des collines qui l’enserrent.

« Enfin elle apparut cette fatale vallée de joie au-dessus de « laquelle de hautes montagnes couronnées de bois élèvent «leurs sommets... Elle s’étendait large au-dessous des deux « voyageurs comme une île verdoyante, partout égayée de jar- «dins et de ruisseaux Fer et de bosquets touffus pour «ombrager les pelouses *

En dehors de ces deux De l’œuvre nous offre. un certain nombre d’heureux et parfois d’admirables passages descriptifs. Ils ont un caractère de sobriété et de puissance suggestive qui se rencontre plus rarement (toutes proportions gardées) dans les « Saisons ». C’est souvent un seul mot qui suffit, ici pour faire ressortir le trait dominant de l’objet ou de la scène, là pour évoquer tout un paysage ou un aspect de la nature avec le cortège d’impressions et d'émotions qui suit la perception vive d’un pareil tableau. Dans le domaine d’Archimago les hommes ne sèment ni ne labourent; « quand elles sont bonnes à sou-

4. Voir Canto I, str. nn, v. 16; str. 1, v. 22 el 25; str. v, v. 39 et 42. 2. Str. rx, v. 26, 273 1V, 28 à 38; v, 42, 43. 3. Canto Il, str. XXXvII.

« mettre au fléau, ils ne conduisent pas à la grange les gerbes « dont l’amas branle au haut du chariot! ». L’ «Automne » ne contenait pas une description de la rentrée des moissons. Il semble que Thomson ait à cœur de réparer cette omission. Il revient sur ce tableau dans le deuxième chant : « Chargé des « biens de l’Automne, le char branlant rentrait à la ferme « sous le doux éclat de l'étoile du soir, ou sous les rayons pai- « sibles de la lune de septembre * ».

Chercherons-nous quelques autres exemples de ces traits rapides qui suggèrent toute une scène? Indolence promet à ses fidèles un long repos : « Les coqs chez moi ne vous appelleront « pas au travail des champs de cette claire voix qui retentit de « village en village » *. — Le poète célèbre la transformation de la terre par l’agriculture et termine par ce vers où tiennent de longues perspectives pleines d’air et de lumière : « Et des «forêts recouvrent le précipice d’une brune parure ou ondulent « le long du rivage » “. — Le ciel, avec le mouvement qu'y mettent les jeux de la lumière ou les vents capricieux continue, ici comme dans les « Saisons », à charmer le poète. Il compare les passions, qui, chez les hôtes du Château, agitent le cœur juste assez pour y faire naître un sentiment plus vif de volupté, à « ces brises qui parcourent un ciel radieux et le rendent plus «joyeux encore * ». — Les vêtements dont se couvrent les pensionnaires d’Indolence sont « lâches comme la molle brise qui «se joue sur les collines et fait onduler les bois en été quand le « front du soir se rembrunit 5 ». — Parmi les pures joies dont la fortune ne peut le priver, l’auteur mentionne la vue de « ces « fenêtres du ciel où l'aurore montre sa face radieuse » ?, etles promenades « par les bois et les prairies le soir, le long du « ruisseau vivant ».

Très nombreux et très heureux sont les passages où Thomson fait ainsi courir les eaux vives. Voici la naissance du ruisseau et le début allègre de sa course : « Ainsi lorsque, € parmi les fiers sommets sans vie des Alpes où, sous un ciel «glacé, les neiges amoncelées gisent dans une torpeur hivernale, « lorsque, au printemps, les rayons divins de Phébus viennent «se jouer, ces amas de neige s’éveillent et se meuvent, et, du

4. Canto 1, sir. x. — 2. Canto II, str. xxvr. — 3. Canto I, str. xrv, 118, 119. — 4. Canto If, str. xxvIr, 243. — 5, Canto I, str. xvr, 143, 144. — 6. Canto I, str. xxvi, 229, 230. — 7. Canto IL, str. ur, 21, 22. — 8. Canto IL, str. 1m, 24.

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« haut des cimes, bondissent en ruisselets et fuient gazouillant «joyeux par les vallées, tout heureux de leur vie nouvelle ? ». Philomélus y voit l'emblème d’une vie active, saine et pure

« Le ruisseau de montagne, aussi clair que le cristal, qui «s’avance en dansant gaiment, ne fait-il pas honte au marais « putride? ? » Dans les souvenirs des joies de son enfance, le poète mentionne, avec les bois et les montagnes, « le dédale « plein de gazouillis des libres ruisseaux » *.

Cette musique des eaux courantes, on peut dire qu’elle se fait entendre dans tout le poème. Elle est invoquée par l’apôtre du travail, et elle est un des charmes qui bercent et endorment les hôtes du château : « Près des pavillons où nous dor- « mions, des ruisseaux à la voix douce et cristalline couraient « toujours, des eaux se précipitaient impétueuses, et les souf- « fles de la brise soupiraient ou gémissaient * ».

A côté de ces traits directement empruntés à la vue des choses, en voici de différents. Le château du magicien offre les séductions de l’art. « Ici le pinceau, dans des salles vastes et « fraîches, faisait surgir devant les yeux, la riante floraison d’un « paysage de printemps, et là les teintes diaprées de l'automne « brunissaient les murs : tantôt une noire tempête frappe l'œil «étonné; tantôt un torrent brille comme l'éclair et s’élance « d’une paroi abrupte; ailleurs le soleil se joue et palpite sur « l’océan bleu, ou de sauvages montagnes élèvent jusqu’au ciel « leur front sourcilleux. Toutes les scènes se retrouvent que le « Lorrain a touchées légèrement de son doux coloris, et celles « qu'a brossées le pinceau hardi de Rosa et celles qu’a dessinées « le savant Poussin *. »

Enfin il nous reste à mentionner une description d’un genre encore différent, où les éléments empruntés à la nature sont modifiés par la fantaisie du poête. C’est au pays des fées et des songes capricieux que Thomson à vu ce paysage :

SR TE . au-dessous des rayons

De la lune estivale, parmi les bois lointains,

Ou près de quelque cours d’eau tout argenté de cette lueur,

Le cortège des fées au corps délicat franchit un portique aérien *.

4. Canto II, str. Lxrv. — 2. Canto IT, str. xuix, 439, 440. — 3. Canto I, str. xzvur, v. 430, 431. Voir encore Canto I, str. xxvir, 241, et Canto I, str. xvur, 160, 164. — 4. Canto I, str. xzur. — 5. Canto I, str. XXXVII. — 6. Canto I, str. xx.

Cette peinture des objets avec leur dessin précis, avec leur couleur, avec la notation des sons qui se mêlent à leur vie n’est: pas la seule forme sous laquelle se manifeste dans « Le Château » le pouvoir de représentation pittoresque de Thomson. De l’ensemble du premier chant, et surtout des cinquante premières strophes une impression se dégage subtile, puissante et d’une rare qualité artistique. Les strophes, les vers, les mots concourent à faire naître comme une sensation physique de repos, de langueur, de molle volupté. L'auteur dessine d’un trait net et ferme un paysage de caractère parfaitement réel; il y place des personnages dont plusieurs sont des portraits au caractère fortement accusé. Mais paysage et personnages sont baignés d’une atmosphère vaporeuse qui estompe les contours et fond les silhouettes, si bien qu'ils sont à la fois vrais de la réalité de la nature et imaginaires comme les visions d’un rêve. Il faut, pour trouver des termes de comparaison à ce pouvoir de suggestion du calme et de la paix, chercher dans les œuvres des plus merveilleux virtuoses de la poésie anglaise. On pensera tout d’abord au début d’ € Hyperion » et aux € Mangeurs de Lotus ». La scène titanesque de Keats est d’un effet plus intellectuel. Le silence y est exprimé par des traits indirects !, et l'impression physique y est subordonnée à une impression morale de tristesse accablée. — Dans le poème de Tennyson, l’effet matériel est au contraire plus fortement accentué que chez Thomson. Le silence, au pays des mangeurs de lotus, est presque absolu.

« Celui qui prenait une branche de la plante enchantée et «qui goûtait le fruit, pour lui la rumeur du flot semblait « gémir et gronder sur des rivages lointains, et quand un de «ses compagnons parlait, lui n’entendait qu’une voix faible « comme les voix qui viennent de la tombe. »

Les habitants de cette terre du rêve suivent des yeux « le «ruisseau qui se précipite du haut de la falaise comme une « fumée qui s’abaisse », « la feuille jaune qui se détache et € flotte et descend », «la pomme pleine de suc et trop mûre qui €tombe dans le silence de la nuit d'automne ». Ils observent «les rides de la vague sur la plage, et les courbes délicates de

Her de « The Naiïad ’mid her reeds Press’d her cold finger closer to her lips. »

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