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« l’'écume crémeuse ». Mais toutes ces visions se succèdent et se déroulent au milieu d’une nature muette. S'il est fait mention de bruits, ce sont moins des sons que de vagues images auditives comme ces « battements du cœur qui font entendre «aux oreilles une musique », ou « cette délicieuse harmonie « qui retombe plus doucement que les pétales ne tombent des « roses épanouies sur le gazon », ou € ces humides échos qui « se répondent d’une caverne à une autre à travers les festons «épais de la vigne ». L'art avec lequel Tennyson poursuit cette évocation d’un monde de visions muettes et rend sensible le silence est merveilleux. Ce sont tantôt des vers à la résonance .étouffée !, tantôt des répétitions qui produisent un effet voulu de monotonie, tantôt des interruptions du rythme où la voix du poète semble mourir dans de courts vers trimétriques. Il semble qu’à la lecture d’une pareille pièce un auditeur qui ne comprendrait pas le sens des mots doive cependant ressentir cette impression de langueur assoupie, de lassitude accablée des hommes et des choses qu'a voulu évoquer le poète. , Le monde au milieu duquel vivent les hôtes du Château d’Indolence est moins simple, et leur psychologie moins sommaire. Tout bruit importun ou discordant est écarté de leur domaine, mais l’air y est tout plein d’agréables mélodies. Leur destinée n’est pas uniquement de rêver ou de dormir, et le souhait des mangeurs de lotus n’est pas leur fait: « Donnez- « nous un long repos ou la mort, la mort noire ou un loisir « plein de songes ? ». Les promenades parmi les bosquets, les pelouses et les fleurs, le charme des mille voix des choses : chants des oiseaux et des ruisseaux ou bruissement des forêts, aussi bien que les plaisirs de la table et les merveilles de l’art, autant de distractions qui animent et diversifient l’oisiveté au Château. Il y a donc chez Thomson une moins saisissante évocation du repos et du silence, mais d'autre part une plus grande variété d'effets. L'auteur ne dispose pas du vers à la libre allure dont s’est servi Tennyson. Mais de la strophe régulière qu’il emploie il a tiré le parti le plus heureux. Les groupes de vers se succèdent, tour à tour lents et graves comme 1. Par exemple celui-ci : « Why are we weigh’d upon with heaviness? »
(The Lotos Eaters, Choric song, 2.) 2. Choric song, k.
le murmure du vent dans les grands arbres, ou frais et joyeux comme les prairies vertes et les ruisseaux jaseurs. Et le poème se poursuit, à travers ses couplets de facture savante et compliquée, avec un rythme onduleux comme les vibrations tour à tour sonores et mourantes de la harpe éolienne .
Un grand nombre de vers pourraient être cités comme exemples de cette appropriation parfaite, jusque dans les détails, de la forme, de la langue, à l’idée exprimée. Tantôt ce sont des vers allitératifs où l’onomatopée est claire et expressive sans affectation puérile :
The murmuring main was heard, and scarcely heard, to flow #, No hammers thump *
Dragging the lazy, languid line along #
Or strenuous wrestled hard with many a tough compeer à. Snakes, adders, toads, each loathly creature crawls around f.
Et enfin, pour ne pas prolonger ces citations, ce vers où nous entendons la claire sonorité de la harpe :
ROM PE ES its speaking strings he tried
Till tinkling in clear symphony they rung ne
Ou bien au contraire ce vers sans résonance et comme ouaté
où le même son sourd cinq fois répété éveille l’idée de molles surfaces et de coussins épais :
So that each spacious room was one full-swelling bed$.
Les cinquante premières strophes du chant I sont la partie supérieure du poème. Le reste de l’œuvre n’est pas de qualité aussi exquise. Les beaux vers y abondent. Quelques-uns de ceux que nous avons cités, de ces vers qui sonnent l'or, des vers de grand poète, viennent du deuxième chant. Les morceaux heureux ne manquent pas non plus. Les tableaux du miroir magique, les portraits des amis de Thomson, l'éducation du chevalier des Arts, son œuvre de civilisation, le chant de
1. Canto I, str. x1, xLI. — 2. Canto I, str. v, 45. — 3. Canto I, str. x1v, 122. — 4. Canto IT, str. 1v, 380. — 5. Canto DS SOU EE: ‘Canto IL, str. Lvint, 603. — 7. Canto IT, str. xivr, 410. — 8. Canto I, str. xxxmx, 297.
ss
Philomelus, la transformation finale du séjour, autant de morceaux écrits de main de maître. Mais ce que nous ne trouvons plus, c’est cet air lumineux et enchanté qui flotte à travers la première partie et qui gagne notre foi aux merveilles de ce conte. Le charme du début est rompu. Le chevalier des Arts et de l'Industrie est un personnage bien insubstantiel. L’allégorie dans son cas n’est pas arrivée à prendre corps, et nous ne pouvons eroire douée de vie cette abstraction au nom interminable. Comment nous intéresser à son combat avec le méchant magicien? Thomson n’a pas ce naïf enthousiasme pour les nobles joutes et les beaux coups de lance qui se communique du poète au lecteur dans les récits de Chaucer ou de Spenser. L'auteur du reste n’est guère entraîné lui-même par l'illusion de sa fable. Il s’interrompt parfois pour nous parler de la condition misérable faite au poète par les lois et par la société, ou de la noblesse d'âme qu’a mise en lui la nature. Prises à part, ces strophes ‘ sont fort belles. Mais elles détruisent l'illusion. C’en est fait des songes merveilleux et des régions qu'habitent les magiciens perfides ou les chevaliers libérateurs. C'est à un autre monde qu'’appartiennent les écrivains besogneux, les grands seigneurs impertinents, les bourgeois indifférents et les éditeurs indélicats.
Philomelus fait de louables efforts pour combattre l'effet des chants par lesquels Indolence a ensorcelé ses victimes. Son langage est toujours fort beau et parfois très éloquent. 11 semble qu’il ait lu les « Saisons » et se soit approprié la déclamation sonore des passages de ce poème où l’auteur expose ses doctrines philosophiques ?. Mais les raisonnements et les objur-gations ne peuvent offrir le charme des belles images et des évocations poétiques. Toute l’éloquence du sermon de Philomelus ne vaut pas une des strophes qui chantaient les délices du château et les séductions de la paresse.
L’inspiration du Château d’Indolence ne connaît donc pas ces fiers coups d’aile qui élèvent le poète loin au-dessus des