‹ James ThomsonChapitre 76 sur 294 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Le poète dont nous avons ainsi observé la vie année par année nous est maintenant assez sûrement connu pour que nous puissions apprécier à leur valeur les jugements divers qui ont été exprimés sur sa personne. Johnson ne lui était pas bienveillant. Le double défaut chez Thomson d’être Écossais et d’être libéral suffirait évidemment à expliquer un peu de prévention chez le biographe. Et malheureusement le portrait tracé par lui avait toute chance de déterminer l’image quise graverait dans l'esprit du public. Nous savons qu'il y a lieu de rectifier sur plus d’un point les indications du Docteur.

Il n’a pu connaître Thomson que quand ce dernier appro chait de la quarantaine; mais, même en tenant compte de ce fait, la peinture qu’il nous donne est en contradiction avec ce que nous montrent les renseignements directs. « Il était, dit-il, de physionomie épaisse; son visage était grossier, sans animation et sans aucun attrait ‘. » On l’a cru sur parole; et, complétant ces premières indications, on s’est figuré Thomson comme petit ?, gros, laid et gauche. En réalité il était grand; Johnson du reste l’a noté. Cet embonpoint que Thomson lui-même a raillé avec une bonne grâce spirituelle pouvait convenir peu à un barde. Le pauvre Collins, maigre,

1. « Thomson was of stature above the middle size, and « more fat than bard beseems », of a dull countenance, and a gross, unanimated, uninviting appearance. »

2, « The heavy, silent little man », dit de lui M. Ed. Gosse dans un por- , trait d’ailleurs bienveillant (Eighteenth Century Literature, p. 227).

pâle, et sur qui s’était posée déjà l'ombre d’un mal terrible, avait sans doute, mieux que notre Écossais robuste et épanoui, le physique de l'emploi. Mais nous pouvons être assurés que cette corpulence n'était pas exagérée ni grotesque. Il suffit de nous rappeler qu'aux approches de la cinquantaine Thomson prenait encore plaisir à franchir à pied les seize kilomètres qui le conduisaient de Londres à Richmond. — Quant à son visage et à sa physionomie, nous les jugerons plutôt par les témoignages des peintres qui ont fixé ses traits que par les souvenirs de Samuel] Johnson. Le portrait d’Aikman :, représentant le poète à 25 ans, nous met en présence d’un visage ouvert, expressif, souriant et cependant correct de lignes. Onze ans plus tard, un peintre du nom de Slaughter fixe sur la toile les traits de Thomson arrivé à la maturité?, et ce double caractère s’y retrouve encore d’une régularité qui n’exclut pas la vie ni la chaleur. Enfin le portrait de Paton, peint dans les dernières années de la vie %, nous montre à coup sûr l'écrivain vieilli et alourdi. Les traits sont devenus plus forts; le nez et

1. C'est celui qui est encore conservé à Hagley et que Pitt déclarait être « beastly like ». Une note, signée Ann Forbes, qui est jointe à l’exemplaire de l'édition princeps des « Saisons », à la Bibliothèque de l’Université d’'Édimbourg, se rapporte à une esquisse faite par Aikman « vers 1120 ». C’est presque certainement une erreur pour 1725. Le portrait a été gravé en 11761 par Basire pour la grande édition de 1762.

2. Il se trouve à Dryburgh Abbey, la résidence des Buchan, et porte à l'envers de la toile cette inscription de la main du comte : « Procured for the Earl of Buchan by his friend, Richard Cooper, Esq., engraver. Thomson and his friends, Dr. Armstrong, Peter Murdoch, etc:, used to frequent Old Slaughter’s Coffee House, London, and his portrait was

painted at that time by Slaughter, a kinsman of old Slaughter. BUCHAN. »

« Dec. 3, 1812. »

Le Gentleman's Magazine de décembre 1736 publiait une pièce de vers signée G. W. (Gilbert West) avec ce titre :

« On Mr. Thomson’s picture. drawn by Mr. Slaughter, with the figure of Liberty in his Hand, as describ’d by him in his Poem on that subject. » — Un des vers relève ainsi l'exactitude de la ressemblance :

« Correct, tho’ free, and regular tho’ warm ».

3. En 1746. Il a été gravé en 1761 par Basire pour l'édition de 1762. Il a été donné en 1858 à la National Portrait Gallery par miss Bell, de Spring- Hall, la petite-nièce du poète.

Mentionnons encore parmi les portraits connus de Thomson la miniature d’Ednam (voir p. 190 et n. 2) qui est peut-être une réduction du tableau de Slaughter, et celui qui fut exécuté en 1791 par William Berry, et que mentionne une note manuscrite dans l’exemplaire des « Saisons » donné par Buchan à la Bibliothèque de l’Université d'Edimbourg.

les lèvres se sont épaissis; le menton, que coupait gracieusement une fossette, est devenu un double menton. Mais même alors, sous un front large et haut, les yeux ont conservé une beauté de forme et un éclat qui suffiraient à sauver ce visage de la laideur ou de la banalité.

La même prévention injuste se retrouve dans quelques-uns des jugements portés sur les façons de vivre et sur les mœurs de Thomson. Shenstone, ce campagnard plein d’affectation et de prétentions à l’élégance, jugeait très vulgaires les manières et l'apparence de l’ami des Lyttelton et des Pitt‘. Ces manières étaient seulement franches et simples, et nous pouvons supposer que c'était un des charmes que trouvaient à la société du poète les grands seigneurs qui cultivaient son amitié. Quant à son aspect et à sa mise, il paraît bien qu à la fin de sa vie, après la ruine de son rêve d'amour, il les ait négligés, au risque d’être sévèrement jugé par les raffinés du genre de Shenstone ou d’Horace Walpole. Mais ni la dignité, ni la simple aisance qui lui étaient naturelles ne disparaissent sous ces dehors inélégants. La vérité nous est donnée par cette appréciation du vieux Robertson : « Thomson n'était ni un petit-maître ni un rustre ? ».

Johnson a eu le tort d'accueillir un témoignage très suspect, et de se faire trop légèrement le complice de quelques accusations injurieuses. Savage lui avait raconté qu’une dame, après avoir lu les « Saisons », concluait que le poête devait être «un « grand amoureux, un grand nageur, un homme d’une rigou- « reuse frugalité ». Or, ajoutait l’affreux bohème qui a si souvent imposé à Johnson, Thomson n’a jamais connu dans

4. A la fin d’un exemplaire des œuvres de Thomson se trouve cette note manuserite de la main de Shenstone : « Mr. Thomson was at the Leasowes.….. He had nothing of the gentleman in his person or address; but he made amends for this deficiency by his refined sense, spirited expressions, and manner of speaking not unlike his friend Quin. » (Voir The London Gentleman's Mag., March 1823, p. 226.)

2. « Thomson was neither a petit-maître nor a boor; he had simplicity without ‘rudeness, and a cultivaled manner without being courtly. » (Parks Memoranda.) — 11 semble même n’avoir pas en tout point dédaigné les élégances mièvres qui étaient alors de mode. Il avait trois cachets qu'a possédés son neveu, James Craig, et dont les empreintes se trouvent jointes à l’exemplaire donné par Buchan, à la Bibliothèque de l’Université d’'Edimbourg. L’un reproduit ses initiales au milieu d’une couronne de fleurs, un autre représente QE flèches, et le dernier figure Cupidon lançant un trait.

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amour que le plaisir des sens, il ne s’est peut-être pas mis une seule fois dans l’eau froide, et il ne s’est jamais privé d'aucun des plaisirs qui se sont présentés à sa portée. La recherche d’une méchante antithèse a poussé ce jour-là Richard Savage à une méchante action. L’ami qui l'avait soutenu et protégé de sa bourse, de son talent et du prestige de son honneur aurait dû rester pour lui à l’abri d’aussi ridicules accusations‘. Nous en retiendrons tout au plus que notre poète aimait à vider avec ses amis les bouteilles qu’il avait laissées vieillir dans sa cave. On sait que la sobriété n’était pas vertu courante, parmi les gens de lettres, ni du reste dans aucune classe de la société anglaise, au xvrrr° siècle. Johnson qui, lui du moins, avait le droit de juger ce défaut, s’en offusquait moins quand il le rencontrait chez ses meilleurs amis, comme Boswell ou Goldsmith. Mais jamais du reste, chez Thomson, ce travers n’est devenu rien de semblable au vice qui à contribué à dégrader ce même Savage. Nous savons d'autre part ce qu’il faut penser du reproche de n’avoir connu que l’amour grossier. La correspondance du poète avec miss Young, les vers consacrés à son Amanda, l’incurable blessure que lui a laissée l’issue malheureuse de son amour, tout cela nous a appris de quelle passion élevée et puissante a battu le cœur de Thomson ?. On dit cependant que dans ses propos avec ses compagnons ordinaires, il lui arrivait de s'exprimer sur le sujet des femmes et de l’amour, avec autant de liberté qu'aucun autre assistant. Le fait est possible. Moins encore que la sobriété, la décence du langage ne caractérisait Jes contemporains de Swift, de Pope et de Voltaire. Ce qui importe davantage, c’est que, au contraire de ces trois écrivains, les plus grands parmi ceux qu’a pu connaître Thomson,

4. N’a-t-il pas voulu simplement « faire poser » le trop confiant Johnson? Il lui est arrivé dans ses œuvres de mentionner Thomson, et il le fait en des termes qui témoignent d’une estime reconnaissante :

« And, Thomson, in this praise thy merit see : The tongue that praises merit, praises thee. » (The Wanderer, canto 1, v. 327, 328.)

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