CHAPITRE II
LE SENTIMENT DE LA NATURE DANS LA LITTÉRATURE ET DANS LA SOCIÉTÉ ANGLAISES VERS 17125
Nous avons atteint avec Pope l’apogée de cette révolution qui de la poésie a peu à peu chassé la fougue, l'imagination, la passion et le sentiment de la nature, pour y faire régner la raison et le raisonnement, les calmes exposés didactiques, ou les aigres personnalités de la satire. En lui se sont trouvés unis au degré le plus éminent les caractères essentiels de l’école classique. S'il est vrai qu'aucun poëte, sauf peut-être notre Boileau, n’a plus complètement ignoré dans son œuvre le monde des choses, Pope, au service des idées personnelles sincères ou empruntées qu’il exprime, au service de ses doctrines de philosophie morale et sentimentale, de ses acerbes jugements de critique ou de ses rancunes forcenées de poète, a déployé un talent de style, une verve, une variété de ressources, un brio d'exécution qui le placent comme artiste fort au-dessus de l'écrivain français. L’éclatante valeur de son œuvre allait-elle donner une consécration définitive à l’évolution commencée avec la Restauration? Allait-elle rendre permanente et irrémédiable cette déviation du génie national de l’Angleterre? À ne voir que l’apparence des choses, qui ne l’aurait cru? Au moment où Thomson arrive à Londres, la tête pleine de visions et de vers, la suprématie littéraire de Pope est hors de
contestation. Ceux-là mêmes qu’une hostilité violente sépare
de lui n’osent guère s’attaquer à son mérite littéraire. Il ne faut pas chercher parmi les écrivains qui gravitent autour de lui un désir d’affranchissement, ni une velléité d'indépendance. L’imitation est la loi de l’école, et Pope lui-même est le maître que tous imitent. — Et cependant quelque chose proteste, dans le sentiment public, contre la sécheressse de cette littérature. Le génie national n’est en réalité ni étouffé, ni transformé. L'arbre est violemment tordu, mais d’un effort puissant il tend à se redresser. Les preuves nous en apparaissent en grand nombre dans le goût tout nouveau que manifeste la société lettrée pour les chants et les ballades populaires ‘, dans le retour de la faveur publique aux maîtres de la Renaissance, et surtout dans une extraordinaire poussée d’admiration pour le grand poète de la nature, pour le grand psychologue doublé d’un grand peintre qui fut Shakespeare.
Dryden, on le sait, avait tour à tour déprécié puis loué celui qu’il appelait son maître; il en avait fait pour la scène des imitations qui étaient à la fois une offense et un hommage. Steele, dans plusieurs articles du Tattler et du Spectator, avait appelé l'attention sur Spencer ?. Addison avait vanté les
1. Ce n’est pas à dire que cette liltérature populaire n'ait été goûtée d’aucun des écrivains de la génération antérieure. Dryden, en dépit de tendances d'école, appréciait l’énergie et la franchise spontanée de ces petits poèmes (voir Spectator, n° 85, Thursday, June 7, 1711). Mais ce qui était chez lui exception un peu singulière devient, chez les écrivains du xvune siècle, chose familière, surtout après l'intervention d’Addison. Rowe se fait remarquer parmi ces chauds admirateurs des vieux chants populaires. C’est très justement que sa Jane Shore a fourni la devise du premier volume de la première collection publiée d'anciennes Ballades.
2. IL réussit du reste à tel point que le retour de faveur au « poète des poètes » ne s’arrêtera plus. — Tonson publie én 1715 une édition de Spenser en trois volumes. Les imitations directes deviennent alors de plus en plus nombreuses. Déjà Prior avait, en 1706, publié une ode où il emprunte la stance et le style de Spenser. G. West se sert de la même forme pour sa pièce On the Abuse of Travelling (1739). Après l'exemple plus célèbre donné par Thomson dans son « Château d’Indolence », les imitations foisonnent : Lloyd, The Progress of Envy; Shenstone, The Schoolmistress; William Julius Mickle, The Concubine; Beattie, The Minstrel; et d’autres moins connus, tels que William Thompson ou Wilkie. — « It has been fashionable of late to imitate Spencer », écrit Warton. Et Samuel Johnson proteste contre cet engouement : « Life is surely given us-for higher purposes than to gather what our ancestors have wisely thrown away, and to learn what is of no value but because it has been forgotten. » (The Rambler, n° 121.)
beautés héroïques ou naïves des vieilles ballades !, et s'était fait le héraut de la gloire de Milton. Enfin, après les innombrables profanations commises par les dramaturges de la Restauration sur les œuvres de Shakespeare, Rowe publiait, en 1790, la première édition critique, et Pope lui-même donnait en 1725 une somptueuse édition. [1 ÿ professe une admiration profonde pour son auteur. Sans doute ses éloges ne sont pas toujours judicieux, et il y mêle des critiques où se manifeste une évidente étroitesse de goût. Mais de ces hommages incomplets, comme de tout cet ensemble de faits, ressort pour nous une constatation importante. Contrairement aux préceptes et à la pratique de la génération précédente, les contemporains de Pope et Pope lui-même reviennent au commerce et au respect de Shakespeare et des grands artistes de la Renaissance. Dès lors, et pour une période prolongée, on verra s’établir parallèlement en Angleterre deux courants du goût et de la critique. Les productions littéraires continueront à s'inspirer des préceptes consacrés par la mode, par le goût convenu du jour et par l'exemple de Pope. Mais, au-dessous de cette apparence, tous, et Pope lui-même (nous venons de le rappeler), ont une intime admiration pour les chefs-d’œuvre d’une école toute opposée à celle qui prévaut. Ces deux courants ne pourront continuer longtemps à couler l’un au-dessus de l’autre sans que peu à peu leurs eaux se confondent. Ces œuvres, que l’on croit mortes et auxquelles on ne marchande pas les louanges parce qu’on les juge sans effet possible sur la fortune des productions récentes, doivent finir par modifier profondément celles-ci. A tout le moins, et dès à présent, les contemporains de Pope sont préparés à l’avènement d’une poésie entièrement différente de la sienne. On pourrait a priori prédire que, si les hommes ne font pas défaut aux circonstances, cette nouvelle évolution se produira. L'école classique d’alors si confiante, si convaincue de sa supériorité, si riche, il faut bien le dire, en talents, ne saurait suffire aux besoins d’une société qui goûte en mème temps qu’elle Spenser, Shakespeare et Milton.
4. Le Spectator contient en particulier une critique pleine d'admira-
tion de Chevy Chace dans ses numéros 70 (21 mai 1711), 74 (25 mai),
et de la ballade des « Enfants perdus au Bois » dans son numéro 85 (Tjuin 1741). LY ES ;
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Quelqu'un des poètes anglais en possession de la faveur publique pouvait-il être l’initiateur de ce retour à l'imagination et à la nature? Ni Swift dont le génie puissant se manifeste ailleurs que dans la poésie; ni Steele qui depuis 1723 avait quitté Londres, et dont la muse d’ailleurs, pas plus que celle de Gay qui prépare ses « Fables », n’a rien des fières audaces des novateurs; ni les talents de second plan, namby-pamby Philipps ‘, ou son frère John, ni Tickell ou Somerville, ne pouvaient devenir ce vase d’élection où serait recueilli l’ichor précieux, l'inspiration des maîtres d’autrefois et de la poésie généreuse. Le plus vigoureux de tous ces talents, celui de Young ne vit pas, il est vrai, de pure imitation. Le futur auteur des « Nuits » a l’honneur de donner dans ses satires l'exemple d’une forme littéraire bien personnelle. Cependant c’est là si peu une tentative contraire au courant régnant que Pope lui-même adoptera bientôt cette forme. Il y voit avec raison le terme naturel de cette transformation qui avait chaque jour davantage fait de la langue chantée d'autrefois un idiome surtout propre à la critique et à la dialectique.
Ainsi la poésie de l'Angleterre semble incapable de se rafraichir et de seraviver aux sources où s'étaient alimentés les vieux maîtres. Mais au nord de la Tweed s'étend un pays très distinct, longtemps indifférent ou hostile, associé depuis peu de temps par l’union politique, au fond original, peu assimilable, et méfiant à l’égard des influences venant d'Angleterre. La littérature polie, j'allais dire lettrée, de l'Écosse n’a jamais été bien intense. Quelques poètes — souvent des gentilshommes et une fois un roi — ont, à l'exemple des poètes français, puis de Chaucer, puis des écrivains de l’âge d’Élizabeth, donné à leur rude patrie quelque chose du lustre que pouvaient lui ajouter d’élégantes productions poétiques. La révolution religieuse vient à la fois diminuer en haut l'importance de ce mou-
1. Le «Cidre » de John Philipps vise bien à imiler le style et la manière de Milton; mais l'effet produit n’a rien de miltonien.
vement littéraire, et tarir en bas la source autrement abondante d’où avaient jailli en grand nombre les ballades, les chants d’amour ou de guerre du menu peuple. Il est curieux de comparer à cet égard les effets opposés produits dans les deux pays par un même événement moral et social. La Réforme, établie en Angleterre par la couronne et dirigée dans son évolution par l’aristocratie, conserve tout ce côté artistique par lequel le catholicisme s’adresse aux imaginations pour arriver au cœur et à la foi. Le protestantisme anglais ne sera pas un obstacle aux aspirations de la Renaissance vers les pures voluptés du Beau. Elle échauffera même d’une flamme intérieure plus intense quelques-uns des plus nobles parmi ces poètes : Spenser et Milton sont de pieux et sincères puritains. Au contraire en Écosse, le mouvement vient d’en bas, des masses populaires; et la religion nouvelle en reçoit un caractère sombre, farouche, démocratiquement jaloux de toute supériorité, de tout luxe et de toute élégance. Cette opposition d'effets est accrue encore par une autre différence. La révolution religieuse imposée d’un côté par la main de fer des Tudor s’accomplit sans convulsions sociales. En Écosse, d'autre part, elle ne s’achève qu’au prix de luttes sanglantes. Aussi tout ce qui appartient au vieux dogme catholique, tout ce qu'a voulu conserver le protestantisme modéré des épiscopaliens est-il un objet de haine et d'horreur pour le presbytérianisme victorieux. L’art et la poésie deviennent aux yeux des sectaires autant d’embûches du démon. La littérature subit une complète et longue éclipse. « L’encre théologique, et « le sang jacobite, mélangés l’un et l’autre d’une forte dose de « fiel, semblaient avoir anéanti toute l'intelligence du pays ‘. »
Cet état de choses prend fin, dans le premier quart du xvirr* siècle, avec l’apaisement des passions religieuses, avec l'échange plus fréquent de produits et d’idées entre les deux parties de la grandeïile. A la suite de l’Acte d'Union, les relations avec l’Angleterre et avec Londres deviennent beaucoup
1. « Then came the schisms in our National Church, and the fiercer schisms in our Body Politic : Theologic ink, and Jacobite blood, with gall enough in both cases, seemed Lo have blotted out the intellect of the country. » (CARLYLE, Essay on Burns. Critical Essays, vol. II, p. 26.) On peut lire aussi sur le même sujet quelques lignes intéressantes de Mr. Shairp (On the poetic interpretation of Nature, p. 186).
plus fréquentes. Les rapports commerciaux entre les deux pays se développent. Les Écossais des classes aisées prennent l’habitude de visiter Londres, malgré les difficultés et les longueurs du voyage qui se faisait alors à cheval. Il était impossible que les idées ne cireulassent pas en même temps que les marchandises et les voyageurs. Le premier effet est de déterminer dans les villes d'Écosse un désir d’affranchissement, une révolte contre l’austère et tyrannique autorité de l’Église. Les tavernes et les clubs d'Edimbourg forment de nombreux foyers de libre discussion et de pensée indépendante. L'activité littéraire devient une des formes de la protestation contre l’étouffante compression du presbytérianisme. L'université d'Edimbourg, jusqu'alors pur séminaire pour la préparation des ministres, voit s’éveiller chez un grand nombre de ses jeunes étudiants une curiosité artistique, une recherche et un amour du beau qui font tort aux études théologiques ‘. Et bientôt, en Écosse même, des auteurs se révèlent qui donnent satisfaction à ces besoins nouveaux de l’âme écossaise.
On voit dans quelles conditions différentes se trouvent les écrivains des deux pays. Tandis que l’école anglaise, lassée et comme épuisée, après le foisonnement de poètes et la débauche d'imagination de la Renaissance, en est venue avec Pope à une doctrine de scepticisme et de négation railleuse à l'égard des hautes et fières inspirations de la poésie, l’esprit
littéraire au contraire est, en Écosse, presque entièrement neuf. .
Après une longue léthargie, il revient à la vie, avec les inexpériences et les curiosités, avec la simple et fraiche sincérité de la jeunesse. Les maîtres que connaïtra cette école, ce seront, avec les grands poètes de l’antiquité, Shakespeare, Spenser et Milton plutôt qu'Addison ou Pope ?. Et comment oublierionsnous, d’autre part, que, si la littérature anglaise d’alors est essentiellement urbaine, les écrivains écossais sont en contact intime avec la nature, vivent au milieu de paysages grandioses ou souriants, d’une infinie variété et d’un charme puissant?
Il y a donc là, dans une terre longtemps laissée en friche,