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LES OBJETS DÉCRITS. — LA NATURE DANS L'OEUVRE DE THOMSON

C'était la première fois qu’un poète prenait la Nature pour sujet d’une œuvre de longue haleine. On peut être tenté d'objecter le De Natura Rerum. Mais ce poème n'est pas une peinture du monde. Lucrèce est trop préoccupé d’enseignement philosophique pour s’attarder beaucoup à la pure description. Le souvenir de quelques traits merveilleusement précis et vigoureux qui sont dans toutes les mémoires, ne doit pas guider notre jugement sur l’ensemble. Lucrèce ne voit guère le côté pittoresque des choses. «TI dissèque et analyse la nature », dit M. de Laprade, « plutôt qu'il ne la décrit‘. » Au contraire, avec le poème de Thomson, c’est la série complète des tableaux de l’univers qui doit passer devant nos yeux. Si bien que pour étudier son œuvre, nous pouvons dresser a priori le catalogue des aspects et des phénomènes variés que présente la vie du monde, et chercher quelle interprétation et quelle peinture il nous a données de chacun. Nous commencerons par les plus grands, par ces trois objets dont l’immensité n'exclut pas une sorte d'unité individuelle : le ciel, la mer, les montagnes.

1. Le Sentiment de la Nature avant le Christianisme, p. 180 et suiv. On trouvera aussi l’exposé de considérations analogues dans l'ouvrage de Suaimp, On the Poetic Interpretation of Nature, chap. x, p. 147 et suiv.

Ur

Le Ciel.

Le premier est celui qui exerce sur Thomson le plus puissant attrait. Il ne l’oublie dans aucun de ses paysages. Il le suit sous ses aspects toujours changeants et infiniment variés. Il observe et il note dans cette mobilité même un des caractères et une des beautés de ce fond splendide sur lequel se détache toute scène. On a signalé déjà la valeur de ses ciels ; nous avons à indiquer ici quelle richesse de coloris, quelle subtile perception d'effets merveilleusement divers justifient l'éloge. En réunissant les passages épars dans les différents chants, nous trouvons une suite de tableaux où sont notés et décrits tous les états successifs du ciel aux diverses heures du jour et dans les conditions changeantes de l’atmosphère.

Quel poète n’a pas chanté l’aurore? Mais après tant de maitres qui en ont laissé d’éclatantes ou de gracieuses peintures, Thomson mérite d’être placé hors de pair pour la précision, la justesse et surtout la riche diversité de ses descriptions. Tantôt toute la vision est suggérée par un seul mot : & Aussitôt que « le matin tremble au ciel, et peu à peu déploie l’immense « clarté du jour ! ...»; ou encore dans le même chant : « La « longue nuit s'achève et le matin brille serein dans tout l'éclat « de sa beauté humide ? ». Tantôt, au contraire, une descrip-

tion minutieuse nous fait assister au développement graduel de

cette scène grandiose : « L’Aurore aux doux yeux apparaît, l’au- « rore, mère des rosées, qui d’abord brille faiblement à l’orient « diapré, jusqu'à ce que la lueur grandissante s’étende au loin « sur le ciel, et que, devant l'éclat de sa face, les blancs nuages « se dispersent et fuient. D’un pas précipité la brune nuit se « retire. Le jeune jour envahit l’espace, et découvre toute « l'immense perspective des plaines », etc. ÿ. — Combien difrérente l'aube qui met fin à une nuit d'hiver € quand l’aurore, « se levant tard sur le monde engourdi, soulève son œil pâle « et sans joie ‘ ».

4. Autumn, v. 151. — 2. Ibid., v. 4165. — 3. Summer, V-—4I-53, — 4. Winter, v. 145, 156. =

Après le tableau de si riche coloris où le poète nous a montré l’aurore d’un jour d’été, sa palette a des tons plus éclatants encore pour décrire l'apparition du soleil lui-même et cette pompe vraiment royale, selon le mot des Grecs‘, au milieu de laquelle il s’élève.

€ Mais là-bas à l’orient s'approche joyeux le puissant roi du & jour. Le nuage diminué, l'azur flamboyant, le front de la « montagne qui s’illumine d’or fluide, annoncent gaiment sa « venue. Et voilà que soudain, entièrement révélé, rasant la « terre brillante de rosée et l’air qui se colore, il apparaît dans « sa majesté infinie; il verse le jour brillant, les rayons d’or « qui se jouent sur les rochers, sur les collines, les tours et les « cours d’eau sinueux, et lui-même étincelant s'élève à l’ho- « rizon lointain ?. » Voyez, d'autre part, quelles teintes sobres et fines dans ce tableau d’un matin de printemps : € Alors l’air « redevenu libre échappe à l'oppression du froid, mais, plein « de vie, plein d’une âme vivifiante, il élève au plus haut du « ciel les nuages légers, il les étend minces, floconneux et & blancs sur toute la voûte céleste*. »

Suivons la marche du soleil. Voici le grand jour : « Mainte- « nant flamboyant au ciel, le soleil puissant fond dans l’air « limpide les nuages hauts élevés et les brumes du matin qui « planaient autour des collines en bandes mi-parties, jusqu’à « ce qu’enfin, tout entière dévoilée, la face de la Nature « brille depuis l’immense cercle où la terre semble s'unir à « la sphère inclinée du ciel * », Et voici la même heure quand l’automne a tout empreint de sa beauté plus grave : « Le jour, : « répandu à flots sur le ciel et sur la terre, s’échauffe et « grandit; splendeur infinie! il revêt au loin tous les êtres. ‘« Combien calme est la brise! à peine un souffle entraîne-t-il

1. Baorhevaotc. e 1 2. Summer, v. 81-90. — En face du même spectacle, Dyer, le contempo-

rain de Thomson, notait aussi des effets précis de lumière et de couleur. Dyer, on le sait, était peintre avant d’être poète. Mais combien est plus ample et moins gâtée de mythologie la description des « Saisons ».

« Half his beams Apollo sheds

On the yellow mountain heads!

Gilds the fleeces of the flocks,

And glitters on the broken rocks!»

(Grongar Hill.)

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