‹ James ThomsonChapitre 98 sur 294 · Summer · texte numérisé non relu

Summer

€ peine, d’une blancheur pâle et sans rayonnement, souvent, « en cette saison, silencieusement au nord des lueurs météo- € riques jaillissent. D’abord elles couvrent la région inférieure « du ciel, puis toutes ensemble convergent soudain vers le € sommet du firmament, et aussitôt retombent toutes ensemble « pour remonter aussi rapidement; elles se mêlent, s’arrêtent, « s’éteignent et se raniment, emplissant l’air d’un dédale € lumineux !. »

Enfin voici la nuit d’hiver : « Quand du ciel livide le soleil « descend, souillé de mainte tache qui erre mobile sur son « orbe à l'éclat terni, des bandes rouges et ardentes com- € mencent autour de lui à s’'embraser. Les nuages chancelants € s’avancent incertains et hésitants, comme s'ils ne savaient «€ encore à quel maître obéir; tandis que la lune s'élève len- « tement, pâle à l’orient plombé, et porte un cercle blême «€ autour de ses cornes émoussées. Vues à travers l’air trouble « et agité, les étoiles sans éclat émettent un rayon frissonnant; « ou souvent semblent s’élancer à travers l’obscurité, laissant « derrière elles une longue lueur blanchâtre ?. » — Et quand, au cœur de la saison rigoureuse, le froid s’est emparé du monde, « la sphère du ciel tout entière révélée, déployant à la « vue des mondes infinis, brille d’un éclat intense, et, d’un « pôle à l’autre, elle scintille, voûte formée d'étoiles éblouis- « santes * ».

Mais les heures et les saisons ne sont pas seules capables de transformer ce ciel aux aspect mobiles. Nous ne pouvons songer à relever tous les passages où Thomson en a noté quelque apparence pittoresque. À l'approche de l’orage il se couvre de nuées. « Le vent du sud se répand, échauffe l’air « immense, et sur le ciel vide son souffle forme les grosses « nuées toutes gonflées d’averses printanières. D’abord on voit « s'élever une grise volute qui fait à peine une tache sur le « ciel; mais rapidement, en amas accumulés, les nuées épaisses « traversent le ciel chargé ; elles se mêlent profondes, et une « obscurité opaque couvre tout l’horizon.... Peu à peu la brise « fait place à un calme absolu ‘..…. » Et quand la pluie ainsi annoncée a pris fin, « dans le ciel du couchant le soleil

© 4. Autumn, 1082-1114. — 92. Winter, 118-129. — 3. Ibid, 7138-41. — 4, Spring, 143-155.

« qui s’abaisse reparaît radieux au milieu des rougeurs des « nuages divisés que ses rayons égaient de changeantes cou- « leurs ‘ ». Le pinceau du poète se charge de teintes plus violentes pour nous montrer un ciel d’été où va éclater la tempête. « S’accumulant lentement au-dessus du bois devenu « livide, une obscurité étrange s’amoncelle, et grandit, et « prend possession du ciel entier qu’emplissent les vapeurs « funestes exhalées des couches secrètes où dorment les miné- « raux. Le nitre, le soufre, le gaz ardent du gras bitume, se « répandent dans l'air, et leurs amas aux nuances variées où « se cache la flamme souillent le ciel ?.... » — L’horreur de l’orage dont la description suit les vers que nous venons de traduire, rend plus radieux le retour du soleil et l’affranchissement du ciel : « À mesure que de la face du ciel les nuages « dispersés s’éloignent tumultueusement, la voûte immense « s’enfle plus sublime, et sur le monde elle étend un azur « plus pur. La nature après l’orage brille d’une fraicheur « nouvelle; à travers l’air plus léger un éclat plus vif, un « calme plus limpide tremblent et se répandent. Et cependant, « comme signe du danger passé, une brillante robe de joie « que rehausse lPabondance des jaunes rayons recouvre les &« champs; la nature ranimée sourit *. »

Il faudrait, pour ne rien oublier, reproduire aussi la description de l’arc-en-ciel après la pluie de printemps ‘, celle d’un ciel polaire *, celle d’un ciel africain embrasé par le simoun, ou d’un ciel bouleversé par le typhon ‘; d’autres passages encore. Au total le poème ne renferme pas moins de vingt-six descriptions des aspects du ciel. Nous venons de voir de quelle valeur ils sont. Aucun poète, sans excepter Wordsworth qui pendant. soixante ans a promené sur la nature l’objectif de son observation patiente, sincère et enthousiaste, aucun poète a-t-il réussi à transcrire aussi vivement, avec une plus grande magie des mots, ces mille aspects ondoyants du ciel, des nuages et des astres ? Nous ne sommes pas surpris qu'un autre poète, un de ceux aussi que l’inconstante splendeur du ciel et de la lumière attiraient plus que tout autre objet, le peintre Turner, ait parfois voulu joindre son génie à celui de Thomson, et fixer sur

1. Spring, 188-190. — 2. Summer, 1103-1111. — 3. Ibid., 1223-1232. — 4. Spring, 203-206. — 5. Winter, 859-S64. — 6. Summer, 961-992,

sa toile les couleurs et les rayons qui vibrent dans les vers des «Saisons » !. S'il est vrai, comme le pensait Ampère, qu’on ne doive pas juger un poète avant de connaître son soleil, Thomson peut hardiment solliciter ce jugement”.

La Mer.

On peut à bon droit s’étonner que, dans cette œuvre où le ciel est si curieusement et atnoureusement peint, on rencontre peu de descriptions de la mer. Le poète écossais a bien le sentiment que ce qui fait le caractère particulier de sa terre natale, ce qui en explique tous les traits, ce qui la rend si différente de toute autre région montagneuse, c’est la présence continuelle de la mer souriante ou formidable, qui bat les côtes, pénètre de toutes parts dans les terres par ses « firths » et ses «lochs », et semble prolongée au cœur même du pays par les lacs qu'elle alimente et qui reproduisent ses grâces et ses colères. Ne devrait-on pas s’attendre à voir chez lui, comme chez Théocrite, la mer partout présente dans une poésie toute insulaire *? Fhomson est loin cependant de lui donner pareille importance. Dans sa description de l’Écosse, il note d’un trait rapide la proximité de ce puissant voisin ; mais rien ici qui suppose ni qui évoque une vision directe : « Voici la Calédonie et « ses hautes montagnes. Elles sont, grâce à la mer onduleuse,

4. « Turner emprunte au « Printemps » de Thomson Le luc Butlermere (effet de pluie), National Gallery, n° 460. » (Cuesneau, la Peinture anglaise, p- 153.) S

Une autre peinture de Turner, n° 492 de la Galerie Nationale, a pour titre Frosty Morning, et pour thème ce vers :

« The rigid hoar frost melts before his beam. » (Autumn, 1159.)

2. « On ne comprend pas bien le coloris d’un poète, si l’on ne connait son soleil. » (J.-J. Ampère, cité par Mérimée recevant Ampère à l’Académie.)

3. « Dans cette poésie insulaire, on aperçoit sans cesse la mer à l'horizon. » (J.-J. Ampère, la Poésie grecque en Grèce, chap. 11.)

« enveloppées d’un air vif et subtil qui aiguise les âmes ‘.... » Et c’est tout. Pas un mot pour décrire ces prodigieuses scènes de la côte d'Écosse, où, dans les tempêtes terribles de la mer du Nord ou de l’Atlantiqu®, les vagues livrent de si furieux assauts aux falaises de granit. Pas un souvenir de ces aspects tour à tour charmants et grandioses de la côte occidentale, où les Hébrides étendent, le long d’un rivage merveilleusement découpé, leurs îles aux formes capricieuses, et les curieux défilés de leurs détroits, et leurs montagnes qui semblent surgir de la mer, etles mille accidents pittoresques de ce rivage fameux.

Ailleurs, il est vrai, il arrive au poète de mentionner cesîles écossaises. Cest pour y noter la multitude des oiseaux qui y vivent. Le caractère de cette région est fixé brièvement en deux traits. « Là où l’océan du Nord, en vastes tourbillons, bouil- « lonne autour des iles nues et tristes de la lointaine Thulé, là « où la houle de l’Atlantique se déverse parmi les Hébrides « orageuses ?.... »

A défaut de peintures précises, savamment développées, comme celles qui nous ont été données du ciel, les « Saisons » offrent cependant quelques scènes où ce puissant acteur joue son rôle. Toutes, sauf une ou deux exceptions, sont des scènes de bouleversement et de tempêtes. « Au milieu de l’hiver sau- « vage, Je voudrais me retirer entre la forêt gémissante et le € rivage battu par l’infinie multitude des flots, dans un séjour « rustique, abrité, solitaire *. » Voilà la seule occasion où le poète exprime le désir d’avoir la mer pour voisine, et voici les seules où elle lui offre un spectacle qui le charme : « Aux « splendeurs du soleil couchant, l’air, la terre et l'océan sou- « rient dans leur immensité ‘ ». — « L’océan amer, vu du « sommet de quelque promontoire aigu, réfléchit, toujours « mobile, jusqu'aux limites extrêmes de l’horizon bleuâtre, un € rayon flottant *. » La beauté de la peinture est hors de doute, mais on voit que, même dans ces deux exemples, le poète est surtout frappé du caractère violent ou mélancolique de la mer. Le soleil n’évoque pas sur ses flots l'impression de joie qu’il sait répandre sur le désertf., La mer plissée de sourires,

1. Autumn, 880-883. — 9, Ibid., 862-865. — 3. Winter, 495-499. — 4. Summer, 1693-1624. — 5. Ibid, 161-110. — 6. Ibid. 165.

aviptüuov yéhacux !, la mer qu'une agitation légère couvre de mille fleurs, la mer bienfaisante qui nourrit ou enrichit les hommes, et qui rapproche les nations, Thomson ne voit guère ces aspects. Il s’attache de préférence à dépeindre les colères de l’océan déchainé : «C’est surtout sur la mer dont les vagues

flexibles obéissent à la tempête, que la fureur du vent grandit. Sur l’océan redouté que creusent de longues ondulations, sous la ligne de feu qui entoure le globe, le typhon tournoyant, lancé d’un bout de l'horizon à l’autre, épuisant toute la rage de tout le ciel, le typhon règne et la trombe impitoyable. Dans le ciel d’une sérénité trompeuse, la tempête couve, condensée dans un petit nuage qui fait une tache sur l’azur. Ignoré de tous, sauf du marin expérimenté, le signe précurseur plane, ardent et cruel, ou bien sur le front de quelque promontoire il amasse ses forces. Le démon produit d’abord un calme trompeur, puis il lance une brise légère pour tenter le navire à déployer ses voiles. Et alors tout à coup s’abat sur la mer une masse confuse de vents mugissants, de flammes et de flots en torrents *. »

Ce sont surtout les préliminaires de la tempête qui l’ont

ici arrêté. Il dépeint avec plus de détail et d’insistance les horreurs d’une tempête sur les mers d'Europe : & L’océan,

sous une pression inégale, se soulève d’un mouvement rompu et désordonné..…. Alors d’une explosion soudaine la tempête se déchaîne et lance comme un torrent toute la masse de l’eau bouleversée. Sur la mer impuissante cette force aérienne s’abat, et la violence du vent creuse jusqu’à son lit l'océan décoloré. Et pendant toute la durée de cette nuit noire dont l’aile immense recouvre l'horizon *, l'onde fouettée dans cette lutte terrible se couvre d’écume; le sommet de ses mille vagues semble s’embraser.

« Les flots, énormes comme des montagnes, s'élèvent en un désordre affreux jusqu’au ciel, pour éclater l’un après l’autre,

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