‹ James Thomson, sa vie et ses óeuvresChapitre 2 sur 272 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

L^BNFANCE ET l'aDOLESCENCE. — EN ECOSSE

Thomson n'est pas un de ces écrivains dont la vie est étroitement liée à leur production artistique ; ce ne sont point d*ordinaire les événements de son existence qui lui inspirent ses vers; il ne faut pas chercher dans ses œuvres le rellet mouvant des passions qui l'ont agité. Nous ne renoncerons pas cependant à présenter le tableau de cette vie. Il ne semble pas qu'une étade littéraire puisse se passer de cette préface. Bien des années se sont écoulées depuis que Sainte-Beuve a donné à la critique une méthode et une direction nouvelles, bien des années et aussi bien des opinions et bien des modes, bien des systèmes difîérents du sien. Nous entendons autour de nous discuter avec autant d'ardeur que jamais les bases mêmes de toute étude artistique. Le critique est-il un juge qui distribue l'éloge ou le blâme après avoir comparé l'œuvre au code formel et absolu des lois consacrées? Doit-il au contraire se borner à préciser et à expliquer l'impression qu'il ressent en face d'une œuvre d'art, à essayer d'en pénétrer l'intime inspiration, à reconnaître d'ailleurs que le jugement à porter reste chose d'ordre subjectif autant que l'émotion subie? On n'est pas plus d'accord à la fin de ce siècle qu'on n'eût pu l'être en 1825 sur ces sujets d'éternelles controverses. Mais une chose demeure acquise définiti-

vement de la révolution introduite par Sainte-Beuve. C'est la nécessité de joindre Tétude de l'homme à celle de l'œuvre. Les divers systèmes de philosophie delà littérature qui se sont produits depuis trois quarts de siècle ont tous apporté de nouvelles raisons pour justifier le procédé employé par le critique avec une si pénétrante et si féconde sagacité. Pour les écoles qui professent d'ambitieuses prétentions scientifiques, Tétude de la vie d'un auteur, la notation des influences qui ont agi sur lui, des circonstances au milieu desquelles s'est développe* cet échantillon de la plante humaine, la recherche môme de ses antécédents de famille ou de race, tout cela constitue les faits qui fournissent une détermination rigoureuse de cet accident qui est l'œuvre elle-même. Quant aux critiques, plus nombreux aujourd'hui qu'ils n'étaient il y a peu d'années, qui voient beaucoup d'hypothèses gratuites dans ces prétendus documents, beaucoup de vague et nuageuse spéculation dans ces méthodes à Tapparence scientilique, s'ils croient que le génie échappe aux déterminations trop précises par cela même qu'il est le génie ', ils s'attachent d'autant plus à connaître ces âmes d'élite dont ils ne prétendent pas exposer dogmatiquement l'origine et la formation, mais où ils trouvent l'ultime et suffisante explication des œuvres produites. Enfin la critique la plus décidée à promener sur la face de toutes les productions littéraires le niveau de lois extérieures et supérieures, celle-là même reconnaît que, pour bien comprendre avant de juger, il faut tenter de revivre les intentions, les elTorts et les sentiments de l'auteur. Nous ne pouvons donc plus considérer une œuvre littéraire comme une chose qui se suffise à ellemême, comme une fleur à laquelle nul ne demande sur quelle tige elle s'est épanouie. Mais nous y voyons refflorescence d'une àme humaine, c'est-à-dire, s'il en faut croire le poète critique, du plus noble objet d'étude que puissent se proposer les hommes*.

Ces raisons générales ne sont pas les seules qui justifient ici

■ i. *> M ne faut (lissc<|iir»r que les morts. Cette manière de chercher à "ônvrir le ccrveuu d'un vivant est Tausse et mauvaise. Dieu seul et le poOle saviMil comment nait et se forme la pensée. Les hommes ne peuvent ouvrir ce fruit divin et y chercher l*amundc. • (A. i>b Viony, Journal tVun poète, p. 80, IS33.)

„ 2. ■ Tlic proj^er sludy of mankiud is man. » (Pope, An Essai/ on Man, Ep. II, v. 2.;.

l'bnfangb et l'adolescence. 8

un essai de reconstitution de la vie de Thomson. Cet écrivain, dont rinfluence sur notre littérature a été très directe et très puissante, n'a fait Tobjet dans notre langue que de deux essais biographiques très courts et très imparfaits *. Les n Memoirs» anglais sont au contraire nombreux. On ne peut pas dire qu'aucun d'eux mérite de prendre rang dans le voisinage de ces biographies remarquables qui sont une des originililés et un des honneurs des lettres anglaises *. La plupart reproduisent, sans les contrôler, des anecdotes suspectes qui sont le ■plus clair des souvenirs attachés dans Tesprit du public à la

1. Chpfs fP œuvre de^ thédti^s étrangers : Théâtre nnf/laiSy l. X : Vie de Thomson^ par P.-B. (Brugière de Rarante). — Biographie universelle de MiCHACb : Vie de Thomson, par \V...r (Walkenacr).

3. Les principales biof^raphics anglaises de notre poêle sont :

f Celle de Siiirls {Cibber*s Lices of Ihe Poels^ Londres, \T)o\, Cette vie est, en novi.'nibre de la même année, reproduite dans la Monihhj lirvien-, vol. IX. Appcndix, p. 481.

i' Celle de Murdocii, en têle de l'édition des OKuvres, de 17()2.

J» Celle de S. Joii?isoN (Livea of the PoeL), nsi. Ces trois aut«'urs ont directement connu le poète. Johnson a eu avec lui peu de relations; mais il a reçu des renseignements d'amis intimes de Thomson.

4* Celle de G. W'hight, en t^te d'une édition des <• Saisons -, Londres, 1770.

5« Une biographie anonyme en tête d'une édition \\q,^ (iF^ivres publiée par Clark à Edimbourg en 1772. Elle ajoute peu de chose ù la biographie de Munlocb.

ff* Un Essai de Erskixe, earl of BrcHAx [On th»? Lires of Flefcher of Saltoun^ and of the poel Thomson)^ 1792.

7'* Celle de Robert ilEROif, en tête d'une édition des « Saisons » publiée à Penh en 1793.

*• Celle de Stockdale, en tôle d'une édition des « Saisons ^), Londrijs, 1703. C'est & peu près la reproduction de la biographie de Murdoch.

Arrivant au xix" siècle, nous trouvons :

9** La vie de Thomson dans la collection des poMes d'ÀNUERSON.

4<t Celle du Uev. Robert Lu!idie, de Kelso. en 1^30.

/ /*L*ne biographie, plus étendue qu'aucune des précédentes, de Sir IIahris Nicolas, en tt>te de l'édition des Œuvres (AMinc Kdition), \^\\\\ rL'lle biographie est encore augmentée dans l'édition de ISU. Mr. Peter Cunningliam y ajoute en 1862 des notes importantes.

lî** D'importantes notes d'ALLAK Cunmnoiiam h la biographie de Murdoch,

#^En tête de l'édition illustrée des « Saisons -.LS'^^. la biographie deMurdoch avec des notes de Boi.ton Cornet aussi précieu'ïes (lu'une biographie nouvelle.

14* En tête d'une édition des Œuvres complûtes, la biographie de Murdoch avec des notes Iri^s copieuses de Niciiols, Londres, 18 i9.

iS* Celle de Robert Bell, en tête des (F.uvres. Londres, 185.7.

f^ La notice biographique de J. Logie Robertson, en télc d'une remarquable édition des « Saisons » et du « Chdleau » Clarcndon Press Séries),

vie de Thomson. Aucun d'eux ne nous laisse une idée un peu nette de ce que fut riiomme ; ou bien de son caractère et de son intelligence ils ont reproduit seulement quelques traits accidentels, et, les exagérant grossièrement, ils nous ont donné de leur personnage une caricature plutôt qu'un portrait. Peut-être faut-il attribuer à cette insuffisance des biographies une ignorance des faits littéraires de la vie de Thomson assez souvent apparente chez les critiques anglais, et qui fait contraste avec la sûreté de leurs informations en ce qui concerne d'autres grands écrivains du xviii*^ siècle, Swift, par exemple, ou Pope, Young, Gray, Johnson ou Cowper *. Nous voudrions donc, en nous aidant des travaux accumulés jusqu'à ce jour, essayer de faire revivre la figure peu ou mal connue de Thomson . Le récit de cette vie très simple évoquera devant nous quelques scènes de la société littéraire et politique d'un passé très attachant, le deuxième quart du xv!!!*^ siècle. A tout le moins, à défaut des péripéties émouvantes qui donnent un intérêt dramatique à la biographie de quelques grands artistes, elle nous fournira le spectacle profondément sympathique d'une àme d'élite chez laquelle la conscience de sa valeur et la joie du succès n'ont jamais altéré la modestie, la bonté ni la droiture natives.

1. Nous aurons occasion de relever plusieurs de ces erreurs. Nous noas contenterons ici, pour justifier notre assertion, d'en signaler une seule. Un des plus justement estimés parmi les modernes historiens de la littérature anglaise, M. Ed. Gosse, a donné récemment à la collection des English Men of Lelters, une biographie de Gray. On y peut lire (p. 50 et 51) ces lignes : - When Gray began seriously to write, in 1742,... Thomson... had practically retreated aircady upon his laurels, and was presently to die, wilhout again addressing the public except in the luckless tragedy of Sophonisba, bequeathing however to postcrity the trcasures of his Castle of Indolence ».

Pas un renseignement de ce passage qui ne soit erroné.

1* Thomson ne s'est pas retiré sur ses lauriers en 1742, puisqu'il écrit ultérieurement deux tragédies : Tancred and Sigismunda, et Coriolanusj et un important poème : The Castle of Indolence.

2"* La tragédie de Sophonista, au lieu d'être postérieure à 17(2, est de

3« The Castle of Indolence n*est nullement une publication posthume. 11 parut plus de trois mois avant la mort du poète.

L*ENFANGE ET L'aDOLESGENGE.

Les efforts que Ton peut faire pour remonter le cours des générations, dans la ligne des ancêtres paternels de notre auteur, sont très vite arrêtés. Nous connaissons un peu son père, nous savons quelles furent la condition sociale et la résidence de son grand-père, et là se borne notre savoir. Dans l'ombre qui nous cache au delà tout le passé, à peine croyonsnous apercevoir quelques vagues silhouettes. Peut-être même n'ont-elles d'autre réalité que celle que leur prête notre imagination. Leigh Hunt a relevé, dans un poème macaronique de Drumraond de Hawthornden, le nom d'un certain Jamy Tomsonus parmi les combattants d'une lutte rustique, et il se demande si ce n'est pas là un ancêtre du poète '. Nous-même avons noté, dans une production bien ignorée ' d'un homme qui s*est trouvé en contact avec le père de James, la mention de trois frères du nom de Thomson. Ils servaient dans l'armée presbytérienne, et furent faits prisonniers à la bataille de Bothwell-Bridge, 1679. Peut-être tenaient-ils de près à cet autre Thomson dont le zèle religieux devait se manifester d'une manière différente, et qui fournit un pieux ministre à cette même Église que les trois frères avaient servie les armes à la main.

Les biographes ne sont pas mieux informés au sujet des ancêtres maternels du poète. Mais ici nous avons la satisfaction de pouvoir compléter les brèves indications fournies jusqu'à ce jour. Le Révérend J. Mair, ministre de la paroisse de Southdean, avait eu l'obligeance de nous fournir copie d'une lettre adressée en 1874 à lord Home par miss Elizabeth Bell, petite-nièce et dernière survivante de la famille de Thomson. La vénérable demoiselle — elle avait alors quatrevingt-neuf ans — annonçait à son correspondant renvoi de la tabatière authentique du poète, et, dans ce coffret original, un tableau généalogique dressé par elle et qui prouve la

1. Le poème a pour tilre Polemo-Middinia. — Voir Leigh IIi'nt, On Wit and Humour f p. 51.

2. RiREWOOD, r/ic Histcry of the Twenly-Seven Gods of Linlilhgow, p. 9.

parenté de Thomson avec la famille des Home. Le Révérend J. Mair a bien voulu se charger de demander communication de cet intéressent document. Le présent lord Home ignorait Texistence de la tabatière et de son contenu. Mais les recherches qu'il a ordonnées ont fait retrouver les deux objets, et nous pouvons considérer comme sérieusement établie la découverte de miss Elizabeth Bell *. La mère du poète appartenait à la famille des Home; Thomson avait dans les veines quelques gouttes du sang de la plus haute noblesse écossaise. Plusieurs détails de sa biographie sont expliqués par cette parenté. Elle établit aussi un lien entre notre poète et ce John Home dont la tragédie de Douglas eut, au milieu du xviu'" siècle, son heure d'éclatante célébrité.

Nous savons que le grand-père du poète ' était jardinier au service d'un Mr. Edmonston ' à Ednam, ou Ednim, dans le comté de lloxburgh. H n'est pas sans intérêt de noter ce

1. Voici la généalogie établie par miss Bell grÂcc à Tytier et à d'autres historiens, grdce au l*ecra*je de Douglas, et grdce aussi à des sources d'informations qu'elle seule pouvait avoir :

Sir Jnhu Homo of Coldinpknou-A (fourth in descent from ihe flrst Baron llome, 1 i73)

Sir James Home

William Ilimio (of Battcndcan)

John Home

Mar/?aret Home (marriod Mr. Trutler of Fouro,aulhor of the sung PobcaNh on the fJreen]

Sir Jamo.s Home

Sir JamcA Homo

( wlio sucuei'di'd his rou<*in as third

earl of Homo lu UiXi)

Buatrix Trotter (marriod llev. Mr. Thomson. mini:$terof Ednam)

James Thoniaou Lizzio Thomsou

TiiR POET (married Hev. Rob. Bell)

llcT. James Bell

Miss ËliKabcth Bell

2. Sou prénom était probablement Andrew. Le ser.ond flls de Thomas Thomson rcqut le nom d'Alexander, qui était celui de son grand-père maternel. Andrew, le nom du (ils aîné, était sins doute celui du grandpère paternel.

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