‹ James Thomson, sa vie et ses óeuvresChapitre 211 sur 272 · LES OEUVRES DRAMATIQUES. — « SOPHONISBE · texte numérisé non relu

LES OEUVRES DRAMATIQUES. — « SOPHONISBE

Thomson poète tragique ne montre guère ces qualités de forte personnalité, d'indépendance et doriginalité qui s'affirment dans les a Saisons » et même dans la conception d'une œuvre telle que « La Liberté m. Le jour où il aborde la scène, il se propose de donner satisfaction à toutes les exigences du goût de ses contemporains. On sait ce qu'était devenu, au début du xviii* siècle, le théâtre anglais. Après l'école de la Restauration, après le drame d'Otway et de Dryden qui avait conservé quelque chose de la<( vis tragica Dde la grande époque, après la comédie de ce groupe d'écrivains dont l'œuvre nous apparaît comme une gerbe de fieurs brillantes et malsaines, toute originalité, toute puissance et toute faculté d'invention étaient taries. L'heure était propice aux rhétoriciens, aux théoriciens de l'art. La fin du xvn* siècle voit naître le règne des critiques *. Des pédants, dont le plus illustre est Dennis, vont, dans l'Angleterre de Shakespeare, tracer les règles du genre, fixer les lois du

i. Avec Rymer et ses Views of the Tmgedies of the last âges, publiées en 1688.

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goût, diriger l'opinion, guider le travail des auteurs, et distribuer le succès, la popularité, la fortune. Ils enseignent ou imposent les plus rigoureux préceptes de recelé classique. Tous les poètes se soumettent : Rowe, dont la première œuvre dramatique montrait une liberté relative, se conforme par la suite aux canons orthodoxes. Congreve, après quelque résistance, s'incline et écrit The Mourning Bride, Addison respecte dans son Cato les règles classiques avec une absolue déférence. Nous ne nous étonnerons pas de voir Thomson en faire également la base de son esthétique dramatique. — En quelques autres points encore nous pouvons observer un contraste entre Técole du xviir siècle et la précédente. Le drame de la Restauration n'avait, presque à aucun degré, subi Tinlluence de l'antiquité. Il évitait de demander ses sujets à l'histoire ancienne. Des événements moins lointains se prêtaient mieux à ces diatribes politiques dont s'alimentait la tragédie de cette époque. Mais avec l'établissement des doctrines de l'école classique, l'imitation de l'antiquité et celle de la France remettent en faveur les sujets antiques *. A partir surtout du succès de « Gaton », les tragédies qui ne mettent pas en scène des (irecs ou des Romains seront à l'état de rares exceptions. Voici qui nous explique comment, pour l'œuvre par laquelle il allait tenter la carrière dramatique, Thomson fit choix de l'histoire de Sophonisbe. Le sujet avait été traité bien des fois, depuis que Giorgio Trissino avait fait jouer, vers 1514, dans la grande salle de l'hôtel de ville de Vicence sa SofonishUy la première tragédie régulière que le théâtre italien ait empruntée à l'histoire. La pièce du Trissin, publiée en 1524, était traduite en prose par Mellin de Sainct-Gelays et représentée à Bloisen 1554, puis la traduction en était publiée en 1559. Un notaire royal de Lyon, Claude Mermet, faisait représenter en 1583 et publiait en 1584 une traduction en vers. La même année était représentée une tragédie de Mondot qui n'a pas été publiée. En 1596 Montchrestien, et en 1601, Montreux faisaient paraître des iSophonishe qui, tout en suivant d'assez près la tragédie du Trissin, n'en étaient pas de pures traductions. Marston donne

1. Sur la formation de l'école classique angraise, et, en particolier. sur rinnuence exercée par dos dramalurges, de Corneille à Voltaire, on trouvera de copieux détails dans Ward, Ènglisk Dramalic Literaturf, vol. II, p. 454- n5.

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aussi une a Sophonisbe )» à la scène anglaise en 1606, et David Murray en feit le sujet d'un poème publié en 1611 *. — Plus célèbre que toutes celles qui avaient jusqu'alors suivi l'œuvre du Trissin est la Sophonisbe de Mairet jouée en 1629 et publiée en 1635. C'est la première tragédie régulière de notre théâtre, la première où soient observées les règles suivies par les auteurs italiens. Elle est restée longtemps en faveur. Corneille ne Ta pas fait entièrement oublier par l'œuvre du même nom qui, représentée le 18 janvier 1663, fut publiée l'année suivante. — Lee remettait de nouveau ce sujet sur la scène anglaise en 1676. Lagrange-Chancel faisait jouer le 19 novembre 1715 à la Comédie-Française une Sophonisbe qui atteignit quatre représentations ^.

On connaît l'histoire de la Carthaginoise telle que les historiens anciens nous l'ont transmise '\ Sophonisbe, fille d'Asdrubal, et femme de Syphax, roi de Numidie, respire la haine des Romains. Elle a soulevé contre eux son mari. Celuici est vaincu par Massinissa, roi de Massilie et allié des Romains; la ville de Cyrthe, où Sophonisbe attend l'issue de la lutte, est elle-même prise. La reine redoute plus que la mort la servitude romaine. Elle implore Massinissa de lui éviter cette honte suprême. Massinissa, qui l'a jadis aimée, sent renaître son ancienne passion *. Il épouse Sophonisbe dont le

1. Le poème de cet ami de Draylon esl peu connu. Nous en citerons uue strophe comme spécimen de la langue et du goût de Tauteur :

N Thus having written with a sigbing spirit,

Hee foulds those blacke ncwes in a snow-white sheet,

Uttering thèse spceches, to Ihe scroll; her merit

Deserv'd a better présent then this writ :

Tet shall she see so rare a Ihing in it,

Prom servitude and shame shall save her now.

And likewise me from a polluled vow.

(Slr. V.)

2. La pièce de Thomson, représentée en 1729 et publiée en 1730, n'esl pas du reste la dernière de la série. Notre liste, si complète que nous ayons essayé de la faire, omet sans doute encore quelques tragédies restées ignorées, après que nous aurons mentionné la Sophonisbe de Voltaire, représentée en 1769, et, dans notre siècle, celles de Dalban (1850) et Parissot (1864).

3. Tite-Live, liv. XXX, chap. xii à xv. — Polybc, liv. XIV. — Appien, • Histoire Punique », chap. x et suiv., et « Histoire espagnole •, cbap. xxxvii. Halliwell, dans son édition de Marston, mentionne aussi Comclius Nepos (m Viia Hannihalis\ Orosius et, parmi les modernes, sir W. Ra^icigh, History of the World, Bk. V, et Langbaine, p. 551.

4. C'est Appien d*AIexandrie qui mentionne cette circonstance dont les

premier mariage est annulé par la captivité de Syphax '. Les Romains revendiquent néanmoins leur prisonnière, et Massinissa, pour lui épargner l'humiliation à laquelle les vainqueurs la réservent, lui envoie une coupe de poison.

Il n'est pas étonnant que tant d'écrivains aient été séduits par un pareil thème. Il y a là autant de circonstances dramatiques, autant de péripéties pathétiques pour conduire à une catastrophe émouvante, autant d'occasions à nobles et éloquentes harangues qu'en a pu jamais souhaiter poète tragique. — Le personnage de Sophonisbe, tel qu'il nous apparaît dans les historiens antiques, est dominé par un sentiment suprême : lamour de Garthage et la haine des Romains. D'autre part les fortunes diverses de sa vie, ce double mariage, cet état d'une femme dont les deux maris sont vivants prêtent aux plus romanesques complications. De là deux conceptions diverses du caractôre de Théroïne et de la fable dramatique. Quelques auteurs auront surtout en vue le drame des passions qui agitent ces trois personnages : Sophonisbe, Syphax et Massinissa. D'autres verront d'abord et presque uniquement Sophonisbe, l'indomptable ennemie de Rome, l'héroïne au patriotisme endammé. La première interprétation est celle du Trissin, de Mairet et de Lee. La seconde est celle de Corneille. Cette hautaine grandeur de sentiments était faite pour lui plaire. Mais, comme le poète vieilli croyait devoir mêler à toute action tragique une forte dose de sentiment romanesque, il n'a pas conservé intacte la farouche Carthaginoise de Tlfê-Live. « Je lui ai prêté », dit-il lui-même, ce un peu d'amour xf.

De ces deux conceptions ' c'est la dernière que choisit Thomson. Il aborde la scène avec une double et très apparente

ailleurs de toutes les • Sophonisbes • ont youlu tirer parti. Sopbonisbe, promise par Asdrubal à Massinissa, aurait été forcée par le sénat de Garthage d'épouser Syphax.

\. ' Le mariage est rompu par le divorce, la mort, la captivité.... ' {Digeste, liv. XXIV, titre ii, l. Cité par Marty-Laveaux.)

2. Il y a du reste un troisième parti à tirer du thème fourni par le« historiens. C'est de greffer sur leur récit toutes les inventioos imagiuablef. sans plus de respect de la vérité historique que de la rroiseroblance humaine. C'est ce qu'ont fait Marston, et, à un moindre degré, Lee.

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