‹ James Thomson, sa vie et ses óeuvresChapitre 212 sur 272 · LES ŒUVRES DRAMATIQUES. — « SOPHONISBE · texte numérisé non relu

LES ŒUVRES DRAMATIQUES. — « SOPHONISBE

préoccupation. Il veut exprimer, par la bouche de ses personnages, les sentiments les plus nobles et les plus héroïques. Il veut aussi observer rigoureusement les principes de Técole classique, en limitant le nombre de ses personnages, en réduisant les circonstances extérieures de l'intrigue à une action aussi simple qu'il se pourra. Ce sont bien les deux exigences qu'impose alors le goût du public et celui des lettrés. On demande moins aux dramaturges l'invention ou le mouvement que l'adaptation ingénieuse de leur fable aux étroites conditions prévues par la règle des unités. On attend d'eux, non pas la profondeur psychologique ou la puissance créatrice, mais la dignité soutenue et l'éloquence du langage ».

Thomson a connu la pièce italienne et au moins les deux versions de Mairet et de Corneille *. Mais il a fait subir aux données fournies par ces écrivains d'importantes modifications. L'amour de Sophonisbe pour Massinissa est le sujet unique des premières scènes de la tragédie de Mairet, et reste jusqu'à la fin un des éléments importants du drame. Il passe chez le poète anglais au second plan. C'est par une profession de sentiments patriotiques adressée par Sophonisbe à sa confidente que s'ouvre la tragédie de Thomson. Cette circonstance d'un amour de l'héroïne répondant à celui de Massinissa, notre auteur ne le conserve qu'avec un embarras évident. Il y insiste aussi peu que possible; il lui laisse un caractère si vague qu'on peut toujours se demander s'il a voulu que le lecteur y ajoutât foi A ses yeux évidemment cette faiblesse diminue la grandeur d'âme de l'héroïne. L'amour de Carthage, la haine du nom romain, l'horreur de la servitude et le culte passionné

1. « The sure eign of the gênerai décline of an art is Ihe freqiien occurrence, not of deformity, but of misplaccd beauty. In gênerai, Tra^ gedy 18 corrupled by éloquence; and Comedy by wit. » (Macaulay, Essaïf on Machiavel,)

2. 11 est infiniment probable qu'il connut la pièce célèbre du Trissin. Son voyage avec le jeune Talbot et son séjour en Italie lui rendaient familiers les chefs-d'œuvre de la littérature italienne. Du reste, il a songé, nous le verrons, à joindre à sa tragédie une partie lyrique. C'était bien à Teiemple du Trissin, suivi par Saint-Gelais, Mcrmet et Montchrestien. mais non pas par Mairet, qu'il faut reporter un pareil projet.

L'influence de Mairet, se fait sentir dans plusieurs détails. C'est dans sa Sophonisbe que se rencontre une confidente du nom de Phœnissa. La scène du début de la tragédie de Thomson, la conversation de Sophonisbe avec ses femmes, en un lieu d'où l'on peut suivre la bataille, reproduit exactement la donnée d'une scène de Mairet, acte II, se. 1.

de la gloire voilà les sentiments dont le dramaturge veut pétrir rame de sa Sophonisbe. Il est à cet égard plus cornélien que Corncillo lui-même dont riiéroïne est amoureuse, au moins autant qu'elle est patriote. Il est vrai que cet amour est de nature particulière, et n*a pas pour effet d'amollir Tâmedela Carthaginoise. La Sophonisbe française ne cède point à un sentiment plus fort que la raison ou le devoir. Mais elle a au [)Ius haut point cette fantasque et hautaine coquetterie que le vieux Corneille prête aux femmes de ses dernières tragédies. Elle n'aime pas Massinissa; mais elle aune rivale, et son honneur soufflerait autant du triomphe de cette Eryxe que de la ruine de Carthage ou de Thumiliation de la captivité ».

Thomson n'a pas conservé cette singulière et peu sympathique conception du personnage. Il a également allégé la tragédie de toute la complication romanesque dont l'avait agrémentétî Corneille. 11 a supprimé le personnage d'Eryxe, qui se pose dans la tragédie française en face de Sophonisbe et qui régale par Théroïsme des pensées, par la hauteur du langage et par la même subtile application du ^ pun d'onore » aux choses de l'amour — a Ce qui m'a plu », dit Thonjson luimême dans la Préface, « c'est la grande simplicité de raction <( qui cependant présente plusieurs révolutions de la fortune i. Et il s'est fait une loi de se borner strictement aux faits mentionnés par les historiens. Il limite à six le nombre des personnages, il compte pour l'intérêt de son drame moins surle choc des événements extérieurs que sur les orages des cœurs et les tumultes de la passion.

En renonçant ainsi à l'un des éléments du drame tel que l'avaient compris Shakespeare et les grands dramaturges anglais, notre poète sans doute faisait preuve de discernement. 11 se rendait justement compte de la limite de ses aptitudes et de ses pouvoirs. Faire du drame un tableau fidèle de la vie nous laisser pénétrer jusqu'à l'âme des personnages à travers leurs actes, c'est le privilège des plus grands parmi les génies dramatiques. Savoir même donner le mouvement aux figures qui emplissent la scène, faire mouvoir et heurter les uns contre les autres les individus ou les groupes d'un drame romanesque, et, en dépit de prodigieuses invraisemblances ou des extrava-

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