LES ŒUVRES DRAMATIQUES. — « SOPHONISBE. » S
gances d'imaginations en délire, insuffler la vie à d'impossibles créations, c'est Tart, inférieur sans doute, mais difficile à acquérir, des dramaturges de second ordre dans les époques de grande puissance dramatique. Sur un pareil terrain Thomson n'aurait pu rivaliser ni avec Marston ni avec Lee.
Avait-il plutôt ce qu'il faut de subtile puissance d'analyse, de pénétrante observation des replis cachés du cœur pour pouvoir comme un Racine deviner les secrets des sentiments, leurs mobiles mystérieux et leure répercussions lointaines? Avait-il cette puissance de synthèse qui permet à notre grand classique de ramasser ces observ^ations délicates ou profondes et d'en former ces créatures générales auxquelles manquent sans doute le trait individuel et la personnalité concrète, mais non pas l'intensité de vie?
Un impartial examen de l'œuvre de Thomson ne permet pas de répondre affirmativement à cette question. Il n'eut pas plus le don du psychologue que le talent du dramaturge; il ne sut ni faire mouvoir des groupes nombreux, ni créer de vivants personnages. Si l'action de son drame est mortellement lente et froide, l'intérêt n'en est pas davantage soutenu par une subtile analyse des cœurs ou par une fidèle et précise représentation de leurs agitations. Sa tragédie ne nous offre ni cohésion dans les caractères, ni logique, vérité ou vraisemblance dans le développement des passions.
Nous avons dit déjà de Sophonisbe qu'il est malaisé de savoir s'il y a en elle quelque amour sincère pour Massinissa. Dans sa première entrevue avec lui ', elle n'a dans la bouche que des prières d'abord et ensuite des outrages. Pas un mot de passion, pas un cri indigné pour protester contre le reproche de per fidie que lui adresse son ancien amant. Quand elle-même à son tour s'attache au souvenir du temps de leur amour, elle semble le faire par un calcul de coquetterie plus que par un émoi sincère. Dans l'acte suivant -, nouvelle scène de reproches et d'injures quand la reine vient éveiller la jalousie de Massinissa par ses prières en faveur de Syphax. Et lorsque, dans la même scène, un revirement complet suit ce cri de Sophonisbe : « Comment peux-tu me tuer ainsi? n rien ne nous permet de comprendre pareil changement de ton ; rien ne nous fait savoir
i. Acte II, se. II. — 2. Acte III, se. iii.
si c'est en efl'et le cri d'u» cœur blessé, ou une ruse habile. — Le mariage est convenu, accompli et la reine explique à .^ confidente comment elle y a consenti uniquement par amour pour Carthage *. Elle renouvelle les mêmes assurances à Syphax *, et, même à l'agonie, ses pleurs et ses adieux vont à sa patrie, à sa compagne plutôt qu'au mari, à l'amant qui se désole devant elle. Sans aucun doute le poôte a voulu, audessous des mâles vertus, montrer dans son héroïne quelque passion plus féminime. Mais son intention est restée impuissante. Il ne nous semble pas que jamais un cœur de femme palpite sous le costume royal ou sous les voiles de denil de Sophonisbo, reine, veuve, épouse ou captive. — Thomson aurait ici pu s inspirer heureusement de l'exemple du Tnssin. Le vieux poète avait conservé au personnage quelque chose d'humain et de touchant. Le sacrifice de sa vie une fois fait, la coupe de poison bue, Sophonisbe redevenait femme, avec les touchants regrets de la vie, des choses terrestres et des chères amitiés qu'avait exprimés l'Iphigénie grecque '. Rien de ceciMé féminin, aimable et vivant n'est conserve par Thomson. Kn dépit de l'assurance qui nous est donnée de son amour pour Massinissa, la Sophonisbe qu'il nous montre est bien rhéroine la plus dépouillée de fémininité que présente le théâtre.
Vas plus de clarté, ou, pour mieux dire, pas plus de vérité dans le caractère de Massinissa. Le premier acte nous montre en lui le parlait jeune héros de tragédie, moins l'amour. Vainqueur de Syphax, il lui témoigne la plus courtoise comixission; il ne parait pas qu'il ait conservé souvenir d'une ancienne llamme pour Sophonisbe, et, à la vue des transports furieux de Syphax, il adresse une prière aux dieux pour leur demander de ne jamais connaître les orages et les ravages des passions *. A lacie suivant, avant même qu*il ait revu Sophonisbe, nous sentons dans les protestations par lesquelles il s'efYorce de rassurer Narva ' que cet amour n'est pas aussi
\. Aote IV, Fc. I. — 2. Acte IV, se. ii.
3. u Gara Incti cld Sole.... E tu dolce mia Terra.... E prego Iddio l'heia uiorle poi — Ueclii pace e quiele a lutti voi. ■ — Puis viennent des adieux à son père, à son frère, à sa sauir, h sa mère qui seraient plus ëmouYaot> s'ils étaient moins prolongés. Le Trissin ne sait guère se borner oi s^ concentrer. Il é(!ril, comme Pasquier le disait de Marot, • beaucoup et nnidcmcnt ».