LES ŒUVRES DRAMATIQUES. — « SOPHONISBB
complètement éteint qu'il le croyait lui-même. C'est bien là une progression qui nous achemine vers Texplosion de passion de l'acte III; mais rien ne Texplique, rien ne la justifie. Rien ne s'est passé de nouveau depuis le moment où nous avons vu Massinissa si calme en face de l'homme qui a été son rival heureux. Bientôt il se trouve en présence de Sophonisbe *. Elle n'a pour lui que des paroles de dédain; et nous sommes très surpris d'entendre de quel ton il répond : « 0 Sophonisbe 1 a il n'est pas prudent de t'écouter ; j'ai mal connu mon cœur, « lorsque je l'ai ainsi exposé î — je veux m'enfuir! ». La reine s'est retirée, sûre d'avoir reconquis le cœur de son ancien amant, et celui-ci cependant se félicite du péril bravé et surmonté. Il juge qu'il a fait preuve d'une stoïque force d'àme.
Au début de l'acte III l'amoureux Africain interroge sa passion et reconnaît peu à peu l'état de son cœur. Sans doute il y a là une scène possible de fine et délicate analyse. Mais le poète est resté inférieur à sa tâche. Nous ne sommes pas en face d'une passion qui s'épanouisse par un développement spontané ou par suite d'influences visibles. Nous ne croyons pas à l'amour de Massinissa — et il y a quelque chose de presque comique dans l'émoi du personnage quand il se demande : « Qu'est-ce que cela veut dire? — C'est l'amour, « l'amour tout-puissant ^ » La constatation une fois faite, il ouvre sans plus de résistance son cœur « au dieu rose et souriant ' ». Dans la scène suivante il révèle à Narva l'état des choses. Ce n'est pas là non plus que nous trouverons le secret de cette transformation d'un Hippolyte en Oreste. « L'incendie s'est répandu rapide », dit-il, et c'est le plus clair de ses explications. Et aussitôt après il arrive au paroxysme de ces passions de la tragédie héroïque, pour lesquelles il n'est pas de déclamation assez ampoulée : a N'essaie pas de me « détourner de mon amour.... Tes paroles pourraient apaiser t les vents et leurs tourbillons.... Elles pourraient éteindre la t flamme, mais non pas mon amour plus fort ^ » Rappelé au sentiment du devoir, il trouve dans l'idée d'un mariage immédiat avec Sophonisbe le moyen de concilier « l'amour et l'honneur qui l'assiègent ». Mais quelques paroles de Narva évoquent le souvenir de Syphax, de son rival heureux, aujour-
1. Acte II, se. II. — 2. Acte III, se. i. — 3. Ibid, — 4. Acte 111, se. ii.
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d'hui son prisonnier, et voilà cet amour frais éclos empoisonné par les tortures de la plus féroce jalousie. Ces âmes flottent et tournent au caprice du vent. La jalousie furieuse succède à Tamour confiant, et fait place de nouveau à de violents transports *. L'auteur a voulu de frappants contrastes, il n'a pas su les rendre intelligibles ni acceptables.
A défaut d'une action entraînante, à défaut d'une psychologie pénétrante et vraie, le succès peut être assuré à une tragédie classique par d'autres qualités. L'exemple même du vieux Corneille nous apprend que des personnages dont l'âme est simplifiée jusqu'à un point que ne connaît pas la vie, dont les sentiments sont raffinés et élevés au-dessus du niveau possible de l'humanité, dont l'attitude a pris quelque chose de tendu, de conventionnel et de factice, peuvent cependant nous offrir le spectacle le plus émouvant. Il y faut deux choses. Il faut que le poète lui-même ait dans le cœur ou dans le génie assez de flamme pour communiquer la vie à ces créatures d'âme dépouillée et sommaire. Il faut aussi que ces pei-sonnages d'une réalité relative, qui se meuvent dans une atmosphère de sentiments, de passions et de pensées convenus, s'expriment dans un langage assez beau pour être par luimême une source d'émotion esthétique, assez magnifique et d'assez haute tenue pour nous faire accepter tout ce monde de personnages et de sentiments montés à un diapason exceptionnel.
Thomson n'était pas Corneille. Le langage de ses héros n'a
1. • Tu triomphes, amour! Toute mon dme est amour — Et quand elle se décide aveuglée à ne plus aimer — C'est alors que Tamour remporte le triomphe suprême. -
Le personnage du reste explique lui-môme comment rameur doit »e trouver dans une dme de héros (acte V, se. ii). L'idée semble empruntée à Corneille, acte IV, se. m.
Ce n'est pas seulement en France, on le voit, que le bon sens et le bon goût de Boileau peuvent trouver matière & raillerie :
« Et de quel droit se diraient-ils héros s'ils n'étaient point amoureux? N'est-ce pas l'amour qui fait aujourd'hui la vertu héroïque? » (Dialogues de Lucien f Platon et Diogéne.)
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ni la puissance, ni la noblesse, ni l*éloquence. La force est une des qualités éminentes de son style dans les ce Saisons i^, mais nous savons que là même elle a une tendance à devenir eniphase. Sur la scène, et dans la bouche de pei'sonnages qui ont à exprimer des passions violentes, elle se change en une déclamation excessive et boursouflée. Aucun des personnages n'est à Tabri de ce reproche. Sophonisbe parle une langue uniformément enflée et emphatique. Dans ses dialogues avec celui qui Taime et qu'elle est supposée aimer, elle a sans cesse à la bouclie le défi et la menace *. Massinissa d'abord modéré, sentencieux, exprimant des sentiments de piété % ou des maximes de sage et banale pliilosophie, Massinissa devenu tout à coup Tesclave de l'amour, de la jalousie ou de la haine s'emporte à des extravagances de langage démesurées. S'il fait une promesse à Sophonisbe, c'est en jurant a par les puissances redoutées qui gouvernent les humains ' ». — a Son a amour sera plus facile à calmer que les tourbillons du vent « qui soulèvent le sable du désert ou que l'incendie des forets a embrasées par la foudre *. » Au souvenir de Syphax il s'écrie torturé par la jalousie : « Souvenir maudit! Voilà, voilà qui « jelte àmon cœur un serpent.... Cette pensée est l'enfer ^ » A la scène suivante cette jalousie s'exaspère encore, et TétoufTe'. a II aurait tout pardonné à son rival, « de l'avoir chassé dans « le désert pour y mourir de soif avec les dipsades ^ », tout « .sauf « Toutrage impardonnable qu'il ne veut pas nommer' ». Kt quand Lelius le menace d'arracher du lit nuptial la dangereuse ennemie de Rome, Massinissa répond dans un langage digne des héros les plus mélodramatiques de Marlowe, de Mareton, de Dryden ou de Léo : « Ta rage pourrait plutôt « arracher de sa sphère d'azur la lune lointaine ' ». Quant au personnage de Syphax, il n'y a point à noter chez
i. Voir en particulier ucte II, se. ii, et acte III, se. m.
2. Kntre autres passages qiiclt|nes vers, acic I, se. iv, acte IH, se. m.
3. Acte II. se. II. — 4. Acte III, se. ii. — 5. Acte 111, se. ii. — 6. • Oh! ^rant me brenth! •
7. • And thirst witli Dipsads on tlie burning saud. • — C'est à Milton que Thonison emprunte ce terme, souvenir sans doute de cette zoologie fabuleuse où se plaisaient les écrivains de la Renaissance.