Voir p. 66, note
c ennemi des poètes » *. Peut-être aussi pensait-il que son travail, célébrant une gloire nationale, et prêtant la parure de la poésie à Texposé des plus hautes découvertes de la science, trouverait grâce auprès de Thomme d'État qui traitait avec tant de mépris les productions inutiles des faiseurs de vers. A coup sûr la pensée de dédier au chef du gouvernement ce poème consacré au plus grand des Anglais était fort naturelle et fort louable. Il est fâcheux qu'elle ait inspiré à l'auteur une dédicace indigne de lui. Le ministre y est comparé au Ciel qui dispense le bonheur, même aux mécontents et aux ingrats *. Il ne paraît pas que Walpole se soit montré sensible à ce pompeux panégyrique. Lorsque plus tard le poète se rangea parmi les adversaires du ministre, il ne fut gêné par le souvenir d'aucun bienfait reçu. Quant à la malencontreuse dédicace, elle disparut de toutes les éditions postérieures.
Cette hostilité, à laquelle Thomson se trouva conduit, nous le verrons, par ses relations avec les ennemis politiques de Walpole, les sentiments et les opinions du poète auraient sans doute suffi quelque jour à la faire naître. La fibre patriotique était chez lui très sensible, et il se serait tout naturellement allié à ces « patriotes d ' que liguait, sous couleur de fierté nationale, une commune haine du a ministre de la Paix i>. L'opinion était alors vivement surexcitée contre l'Espagne. Cette nation ne prenait point son parti de la présence des Anglais â Gibraltar et à Minorque; elle prétendait d'ailleurs exiger Tobservation de certaines clauses du traité d'Utrecht qui gènaieni fort le commerce britannique *. Il n'en fallait pas davantage
1. • Bob, Ihe poet's foe. » (Swift, An Epistle to Mr, Gày, 1731 ; vers 4.)
2. • Though you are enga^cd in the highest aod most active scènes of life... evcn, like Heaven, dispensing happiness to the discontented aod ingratcful,... you are not less attentive, in the hour of leisure, to the variety, beauty and magnificence of nature.... The samc comprehensive geoius which way soever it looks must hâve a steady, clear and unbounded prospect. »
3. Le mot en est venu h désigner les adversaires de Walpole et de la Cour. Dans le langage de Thomson, qui remploie souvent, il n*a pas cette acception. Le pol'te rapplique à Walpole lui-même.
4. Le traité permettait à un navire anglais chaque année des opérations commerciales avec les colonies sud-américaines. C'était une infraction aux principes de la politique espagnole qui voulait conserverie monopole du commerce de ses colonies. Mais les Anglais ne voulaient pas se contenter d'une concession aussi restreinte; et il y avait de perpétuels conflits entre les Espagnols qui soufTraient avec peine Toctroi de cette faveur
pour que les Anglais se considérassent comme outragés et provoqués. La querelle durait depuis longtemps, lorsque, en 1727, quelques incidents l'amenèrent à l'état aigu *. Thomson se fit alors récho du sentiment national en écrivant Britanniay une de ses plus faibles productions. Malgré une tirade qui célèbre les bienfaits de la paix, le poème proclamait avec une véhémence indignée la nécessité de venger des affronts déshonorants. Il répondait si bien à l'état des esprits que, malgré la pauvreté de la conception et la faiblesse de l'exécution, il aurait sans doute rencontré un vif succès. Thomson cependant ne le fit pas paraître. Peut-être, au moment où il tournait vers Robert Walpole ses espérances de fortune, jugeait-il inopportune l'expression de patriotiques sentiments qui s'accordaient mal avec la politique du « Premier ». Le poème fut donc publié seulement en 1729, l'année même où Thabile et patiente diplomatie du ministre allait amener l'Espagne à signer le traité de Séville.
Ces pièces de circonstance ne faisaient pas perdre de vue au poète son grand travail. Il commença le « Printemps » vers le milieu de l'année 1727. Il n'eut pas à chercherpoursavoir à qui dédier cette troisième « Saison » : un patron s'était présenté et offert de lui-même. La comtesse de Hertford était à la fois une P^ndedame et une femme lettrée *. Elle invitait chaque année
*QQ seul navire, et les Anglais qui violaient tous les jours l'interdiction établie.
'- On sait que le retour d'incidents analogues, amenant une nouvelle
^^Plosion d'anioiosilé contre l'Espagne, fut, en 1739, l'occasion de la
^°"lc de Walpole.
*• Prances Thynne, Glle de l'honorable Henry Thynne, viscount Wey- ^Uth, épousa Algernon Seymour, comte de Hertford, qui, à la mort de
, ^ père, devint, en 1748, duc de Somerset. Elle fut une des dames de la ^^Oibre de la reine Caroline. C'est elle qui, dans cette même année 1727, ^^va de la potence le malheureux Rich. Savage. — Elle écrivait sous le pseu- ^Hyme d'Eusebia. On trouve la plus grande partie de ses œuvres poétiques
.^Is Dr, Walls's MUeellanyy et dans sa correspondance. Quelques-unes ^ ses lettres se rencontrent aussi dans les Miscellanies de Shenstone, *ï^i lui a dédié une Ode on rural élégance. — ■ Her acquirements in
quelque écrivain à sa résidence de Marlborough, dans le Wiltshire, afin, dit Johnson, « de lui lire les vers qu'elle écrivait el « de se faire aider dans ses essais poétiques i». C'est Thomson qui fut honoré de cette invitation pour Tété de 1727. Il s€ montra sans nul doute heureux de cette flatteuse distinction. Les campagnes et les collines du Wiltshire étaient plus propices que les vues de Londres à la poursuite de son travail. Lad) Hertford nous a laissé, dans de bien médiocres petits vers ', um liste des occupations, promenades, jeux, flâneries, causeriez gaies ou sérieuses entre lesquelles se partageait le temps des hôtes de Marlborough. Mais Thomson, s'ilcnfautcroire Johnson aurait montré plus d'empressement à boire avec le comte qu'è collaborer aux productions versifiées de la comtesse. Et le bîa graphe ajoute que lady Hertford, peu satisfaite, ne renouveU pas son invitation. Nous avons au moins la preuve que U grande dame et le poète ont conservé longtemps après d'amicales relations V Et s'il est vrai que l'invité, faisant trop volon tiers honneur à la joyeuse hospitalité du comte, ait mal second les velléités poétiques de son hôtesse, la poésie n'y a cependan rien perdu. Dès le commencement de l'année 1728, le poèm» du « Printemps d était publié. Il avait donc été achevé vers lafif de 1727, et une grande partie en avait été écrite à Marlbo-
lilcralnre were varions, and hcr reading, particularly ia hislory, appears lo havc becn very exlcnsive. ■ [Prefatonj memoir to her correspondance, cdited by Mr. W. Bindley.) Ou peut voir un portrait de lady Hertford dans Horace Walfole, Catalogue of Royal and Sable Authors^ vol. IV, p. 239.
1. Mr. Logie Robertson les a cités dans son Introduction aux Dotes sur le « Printemps >».
2. Dans une lettre à sa nièce, lady Pomrpet, écrite en juin 1739, lady Hertford dit : - I hope your route will lead you to thc Fontaine de Vaucluse.... Mr. Thomson told me lie had sccn this fountain and he promised to give me a description of il in verse; but llie promises of pocts are no' alwajs lo be. depcnded upon. •
En 1742, elle dit h un de ses correspondants : ■ 1 hâve not seen Thomsoc almost thèse three vears •.
En 1748, elle écrit, le 13 mai, a lady Luxborough : • I conclude yoi will rcad Mr. Thomson's Castle of Indolence : il is after Ihe manner o Spenser.... I believe the Castle will aiïord you much entertainraent.... •
Enfin ces sentiments amicaux ne s'éteignent pas & la mort de Thomson En 1748, dans une lettre à la même lady Luxborough, elle parle di poète qui vient de mourir et de Tlionneur que lui rend Shenstone dans soc poème de 1' « Automne •, et dans le parc où il lui consacre une urne. Cinc ans plus lard, elle demande ù Shenstone de laisser insérer dans la collée tion que prépare Dodsiey • Damon's Bower -, une élégie en Thonneur de Tfiomson, el oITre d'en foamir une copie si l'auteur a perdu Toriginal.
ACHÈVEMENT DES ce SAISONS ». 7S
rough Castle *. L'auteur, et c'était justice, le dédiait à la très honorable comtesse de Hertford. a Ce poème a grandi € sous vos auspices, il a donc un droit naturel à votre patro- « nage. »
À cette occasion Thomson quitta son premier éditeur. Peutêtre J. Millan n'offrait-il pas les garanties d'une maison très solide. Nous le voyons en effet changer sans cesse d'adresse; de 1726 à 1730 nous lui connaissons quatre installations successives, et il ne s'en tiendra pas là*. Andrew Millar, un des libraires du Strand, qui semble avoir été à Londres l'éditeur préféré des écrivains écossais, fut chargé de publier le a Printemps », conjointement avec un de se» confrères, G. Strahan '. Le nom de ce dernier ne paraît plus sur la page de titre d'aucune autre des œuvres de Thomson; mais chez Millar le poète trouva, en même temps qu'un éditeur actif et intelligent, un ami sûr dont le dé voûment survécut mémeà la mort de son auteur favori *.
La dédicace en prose, plus agréable à lire que celles dont l'auteur avait fait précéder 1' a Hiver et 1' « Été », fut remplacée, dès la deuxième édition, par six vers placés au début du poème*. A la fin de l'in-octavo (de 1727) se trouvent des propositions pour imprimer par souscriptions les quatre a Saisons lo, avec « un Hymne sur leur cours », le « Poème à la mémoire de Newton » et un « Essai sur la Poésie descriptive ». Les souscriptions devaient être adressées à l'auteur, qui habite
1- • The History of Willshire • enregistre, dit R. Bell, cette tradition cooserrëe dans la région, que Thomson composa une partie de ses • Saïs^ns • dans le voisinage de Mariborough Castle. Et Stepîien Duck, le poètelaboureur du Wiltshire, contemporain de noire auteur, énonce nettement ««tle affirmation (Paems, 1737, p. 212).