VIE A RICHMOND
A partir de ce moment, et pendant quelques années, les renseignements se font très rares sur la vie de notre poète. Cinq ans s'écoulent avant qu'il produise une œuvre nouvelle. Il est loin pourtant de rester inactif : il procède à une revision du texte des « Saisons » qui changera et augmentera considérablement le poème; il élabore lentement l'œuvre exquise de ses dernières années, a le Château d'Indolence». Sa vie se partage entre ce double a labeur d'amour », et le commerce des amis nombreux qui vivent auprès de lui, comme Pope, Hammond, Robertson, Gray, Hill, plus tard Collins, de ceux qui viennent le voir, comme Millar, Quin, West, Armstrong, etc., ou qu'il '^•"a visiter dans leurs somptueuses résidences, comme Lyttelton, lordCobham, le duc et la duchesse de Queensberry '. Dans le ^'che et riant pays qui lui offrait de nombreuses et agréables promenades *, dans la petite maison où il avait réuni ses livres
^Qggère des modiO cations. Les termes de ces lettres sembleraient les placer ayant la représentation, mais les dates données les font postérieures {foiTliUl's Works p. 147, 452 et 181). 11 faut supposer que les dates attribuées P^ l'éditeur sont inexactes. La première de ces lettres est manifestement antérieure à la représentation (voir plus haut, p. 135, n. 5), et fut écrite ^Q 1740, non pas en 1741. La deuxième, dans laquelle Hill se félicite de ^oir que ses critiques aient été prises en bonne part, peut être de la date marquée, 13 janvier 1741. Mais la troisième, qui propose des changements €0 Toe soit de la représentation, soit de la publication du masque, ne peut pas être du 21 décembre 1741, et doit aussi être rapportée à l'année 1740.
1- Ils habitaient Uam-House, tout près de Richmond et de Kew. Cest là ja'iU donnaient une si amicale hospitalité à Gay. Sur la résidence et ses Wtes, Lcigh Hunt a écrit une page pleine de son hiimour habituel {Table 'o'*» p. 216, 217).
^- Il se plaint que Richmond ne soit pas assez rural, et va chercher h. quelque distance -Ihe muses of Ihe great simple country, not Ihe little fine-Iady muses of Richmond Hill .. (Lettre à Lyttelton, du 14 juillet 1743.) il profitait des ombrages magnifiques et des pittoresques solitudes de *"chinond Park, grâce à Lyttelton qui lui avait fait obtenir une clef du P**^- H semble que Brentford ait été une des localités où le portaient ses P^jonienades, non pas cependant qu'il goûtât beaucoup l'aspect do celte ^"l^si nous en jugeons par la mention qu'il en fait dans la dernière strophe du . Château d'Indolence . :
• Evcn 80 through Brentford town, a town of mud, A herd of bristly swine is pricked along •.
Peut-être y avait-il là quelque taverne qu'il honorait de sa faveur. Une '•édition locale, qui persistait encore en 1824, rapportait en effet, que»
préférés et les gravures qui lui rappelaient les chefs-d'œu^ admirés jadis en Italie, il goûtait tout le charme d'une ex tence modeste, mais affranchie de soucis. Assuré du lenc main, revenu des désirs ambitieux de sa jeunesse, entouré nombreuses sympathies et de quelques chères amitiés, sa n'était-elle pas celle que tout poète, depuis Horace, s'est pi posée comme un idéal rarement réalisé?
Un élément d'émotion et de passion vint du reste s'y mt qui l'empêche de trop rappeler la banalité béate d'une existe: de bourgeois retiré, ou la sécheresse et la futilité d'un diletl tisme égoïste. Dans une des familles qu'il fréquentait à Ri mond, il rencontra une jeune fille à laquelle il voua i affection délicate et profonde. Miss Élizabeth \oung é d'origine écossaise; son père, le capitaine Gilbert You appartenait à une famille de Gully liill ou Goolie Hill, dan Dumfriesshire *. Une sœur de la jeune femme avait épc Robertson, l'ami de jeunesse de Thomson, et son voisi Richmond conmie il Tavait été jadis à Lancaster-Court *. occasions de voir et de connaître miss Élizabeth Young deva par là même être fréquentes pour le poète. Leurs relati ont commencé de bonne heure, et, de bonne heure au Thomson y apporta une galanterie qui l'achemina plus tai la passion. C'est pour miss Young qu'il écrivait les pie assez nombreuses dans le recueil de ses œuvres, qui por
dans un cabaret de Bentrord, Thomson faisait de fréquentes visite! récitait ses vers aux habitués de la maison. (Voir une note de M. C.-U. \ dans Sûtes and Queries, 6« série, vol. Il, p. 447.)
Du reste il trouvait à Richmond même une taverne hospitalièn causer et boire avec quelque compagnon ami de la bouteille et eni des cérémonies. Uobertson, coniirmant la rumeur publique, se rapp que Thomson se réunissait volontiers avec • Parsou Cromor • et d'ai compagnons de bouteille à Old Orange Tree, dans Kew-Lanc. Lt Hobart, rexcellente Temme qui gouvernait la maison du poète, v< toujours avec inquiétude partir son maître lorsque Quin l'emme parce que l'heure du retour et d'autres signes apparents diéaient trop les deux amis n'avaient pas conservé dans leur séance à la taverne t la sobriété désirable. (Voir p. i2\, n. 1.)
1. • Amanda, the young lady of Goolie Hill, lived with her mothei the banks of the Nith, in a secluded vallcy. She was of a good family bad Utile wealth. m (Allam Clnninuhasi, Memoir of Thonison, p. xxxu.'
2. En 1726, au début même de la carrière du poète. Peu après, Rol>i>r partit pour les Indes Orientales; mais à son retour Tamitié des i jeunes gens devint plus étroite que jamais, et Uobertson vint se log Richmond tout auprès de Thomson.
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le nom dAnKDidu ». Dès Je mois de lévrier ITi'O, et avant qu'Use t'ùt install»'» dans sa maison de Kew-Lane, iJ donnait au Gentleinan's Mcvjazine une courte pièce dont la dernière strophe renferme le nom d\\ manda. Deux lettres adressées à Mrs. Kobertson en 1742 % et une lettre directement adressée à miss Young en 1743 ^ nous montrent que les années n'ont fait qu'enraciner TafTection de Thomson. Cette dernière lettre surtout exprime, en des termes d'une évidente sincérité, une de ces passions qui tiennent aux fibres profondes du cœur ^ Il y
1. Il y en a dix environ. Quatre ont été publiées d'abord dans VEssay du comte Buchan. Elles ont pour titres :
Vmîs addressed lo Amanda. ■ Ah! urged loo'Iate! from beauly's bondage
free », etc.
Tothesame (en lui envoyant un exemplaire des « Saisons »). • Accept, dear
nymph, this tribute due •, etc. (Peut-ôtre public d'abord par Foulis of
Glasgow.) To Fortune. « For ever, Fortune, wilt thou prove ■, etc. To .Vyra (c'est-à-dire à Amanda). « 0 thou, whose teoder serions eyes »,
etc.
Ces derniers vers se trouvent à la fin d'une lettre adressée par Thomson, le jour de Noël 1142, à Mrs. Robertson qui se trouvait à Bath avec miss ^oung, sa sœur.
Deux ont été imprimées pour la première fois dans l'AIdine édition, par Sir Harris Nicholas. qui les tenait de lord William Henry Lyttellon :
To Amanda, • Come, dear Amanda, quit the town >, etc.
*lJft petite pi^ce : « Uniess wilh my Amanda blesscd », etc.
^^ncaparu d'abord dans Honb's Table-Book, d'après un manuscrit trouvé ^Ds les papiers de Mr. Chaucer Ogle : « Sweet Tyrant Love, but hear me now ., etc.
^ne autre dans la vie de Lyttelton par Phillimore (vol. I, p. 310).
Stries to Amanda in imitation of Tibullus. « Come, heallng God, Apollo, ^ine and aid », etc. C'est une imitation très libre de la pièce latine : * lluc ^*» €t tenerae morbos expelle puellx •, etc.
^ plus ancienne est celle que publiait le Gentleman's Magazine de *^36, p. 103 : H Come, gentle god of soft désire », etc.
Peul-étre enfin faut-il aussi rapporter à Amanda, bien qu'elle n'y soit ^ nommée, la pièce qui a pour titre :
Tfie Lover's fate. ■ Hard is the fate of him who loves », etc.
2. Elles sont du 27 novembre et du 25 décembre 1742. Sir llarris Nicholas "^^ donne dans son Memoir of Thomson qu'un fragment de l'une d'elles, °^*i8 elles se trouvent en entier dans VEssay de Buchan, et dans la bio- K^phic écrite par II. lleron. La première est une des plus joliment tournées des lettres du poète. La seconde est très gaie et commence ainsi : ' 1 belicve 1 am in love with some one or ail of you ».
I* Datée du 29 août 1143, et écrite à Hagley, chez Lyttellon.
.^* • .... Whrrever 1 am, and however employed, I never cease to think ®^ "*y loveliest miss Young. You are part of my being; you mix with ail °*y Ihoughts.... Yes, I love you to that degree as must inspire inlo the
annonce son projet d'adresser à la jeune fille dès qu'elle si de retour une proposition formelle de mariage, et il mon une certaine confiance de voir sa demande agréée. Le marii n'eut cependant pas lieu. Il semble bien que ce soit la jei femme qui, après plusieurs années d'une amitié où se mè quelque coquetterie, ait mis fin au rêve longtemps can du poète. Elle n'était pas riche, et sa mère, femme gross et vulgaire, si nous en croyons un témoin bien placé p juger, s'opposait avec violence à cette union. « C'est o t s'écriait-elle un jour, tu voudrais épouser Thomson? Il t des ballades, et tu iras les chanter dans les rues * ! » Miss Yo devint la femme de l'amiral Campbell, et Thomson ne se c sola point. Cet amour d'automne avait eu chez lui l'arc d'une première passion. La ruine lui en laissait au cœu douloureuse mélancolie d'une déception que la vie ne pou plus désormais rt^parer. William Robertson va jusqu'à qu'après cette blessure inguérissable il prit la vie en dégoi Au moins est-il certain qu'il traîna dès lors avec lui un s venir attristé qui ne s'effaça jamais.
Nous serions curieux de savoir au juste ce que fut c femme qui traversa la vie du poète pour y mêler un pei charme et beaucoup de douleur. Mais 1 amour de Thomsor discret. Aucun des premiers biographes ne mentionne m lepisode. Les quelques vers adressés à Amanda ne renfeni guère d'indication précise sur la personne de celle qui les pirait. Ils tendent cependant à confirmer cette apprcciatioi vieux Roberlson : a C'était une femme belle et sensée », e
coldesl brcasl a mutiial passion.... * Le vieux Robertson ne se tron pas, quand il disait cinquante ans plus lard : ■ Poor Thomson was d< rately in love wiUi lier ■.
1. • Accord iug lo Ihe account of Mrs. Robertson, Ihe second wife o William Robertson, surpj'on at Kiehniond, wbo was ber intimate fi for a numbcr of years, miss Young was not a slriking beauly, but a ge mannered, eleganl-minded woman, wortby of Ihe love of a man of and virtue.... lier molher was a coarsp, vulgar woman.... She consi opposed Ihe poet's prelcnsions lo Amanda, saying lo ber one day, • W would you marry Thomson? He will make ballads, and you will tbem! » (John Ramsay of Ochtehtyre, i^cotlanci and Scotsmen in the i8*^ iury, p. 23.)
2. « I was in Ihe room with him when he died.... lie seemed lo n be désirons nol lo live, and I had reason lo tbink thaï my sisler-ir was the occasion of Ibis. He could not bear Ibc Ihougbts of her being ried lo auother. » (Parkk's Memoranda,)
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jugement très favorable qu'a porté cet autre témoin, Mrs. Roi)ertson, dont l'opinion était si sévère à l'égard de la mère : c Miss Young n'était pas d'une beauté frappante, mais elle r < avait la distinction des manières et l'élégance de l'esprit ; elle était digne de l'amour d'un homme de goût et de vertu d.
A interroger les vers à Âmanda, nous apprenons que l'amie du poète était personne grave *. Elle n'encourageait guère les effusions brûlantes; et Thomson, qui se plaint de trouver en elle trop de sagesse ', croit devoir attester plusieurs fois que c'est l'âme qu'il aime en elle '. Enfin elle paraît avoir été personne fort « pratique ». C'est sans doute parce qu'elle avait peu de penchant aux idées romanesques qu'elle accueillit avec quelque faveur les hommages de James. En dépit de sa gloire, Vauteur des c Saisons i» était, en 1743, un peu mûr pour un rôle de jeune premier. L'auréole poétique ceignait chez lui le Iront d'un barbon. L'esprit rassis de miss Young lui avait fait apprécier le rare talent et l'exquise bonté qui se cachaient sous la bonhomie et sous la personne un peu alourdie de Thomson. Cette même tournure d'esprit lui fit peser exactement les avantages et les inconvénients du mariage proposé. Il nous faut bien supposer que la modeste situation du faiseur de ballades ftit le véritable obstacle à leur union. N'est-ce pas ce que Thoinson lui-même laisse entrevoir dans une pièce peu remar-
^' • 0 thou, whose tender serious cyes Expressive speak the mipd 1 love. »
{To Myra.)
^' « Her whose goodness is my bane : »
(Sweet Tyrant Love.)
^' • Tis nol for comraon charms I sigh, For what the vulgar beauly caU; Tis not a cheek, a lip, an eye; Bat 'tis the souI that lights them ail. »
{Sweet Tyrant Love.)
^deseription la plus précise est ceUe qui se trouve dans quelques vers ^° ' Printemps • :
« And thou« Amanda, corne, pride of my song! Formed by the grâces, loveliness itself ! Come with those downcast eyes, sedate and sweet, Thèse looks demurc, that deeply pierce the soûl, Where, with the light of Uioughtfiil reason mixed, Shines lively fancv; and the feeling heart. -
(Spring, t. 483-8.)
quée des biographes? a Mais nous, frivoles esclaves de l'intérêt c et de l'orgueil. — Nous n'osons être heureux, de peur que la a langue des envieux ne nous blâme. Et voilà pourquoi je pleure « inutilement ma fiancée! — 0 déplore avec moi, doux oiseau, « ma flamme malheureuse*. »
Mais, avant cette catastrophe du drame de sa vie, Tliomson semble au contraire puiser dans son amour et dans Tespoir dont il se berce, une verve et une gaîté qui ne lui sont pas ordinaires. Nous avons parlé plus haut de ses deux lettres à Mrs. Uoberlson. Du mois de décembre 1742 est également datée une épitre humoristique adressée a à un ami en voyage > '• Dans cette plaisanterie, un peu longuement poursuivie, Buff, un chien d'expérience, écrit à Marquis, son ami, jeune roquet qui s'est mis en route pour a voir le monde ». Il est bien difficile d'extraire de cette charade quelque renseignement biographique. Elle nous apprend que Marquis a habité Richmond, qu'il est gros % qu'il accompagne à une ville d'eaux deui dames bien connues de Thomson, évidemment Mrs. Roberlson et sa sœur *. Il est question d'un ami commun, « that wretched animal Scrub ï), qui a tous les talents voulus pour réussir en cour, et Bufl* ajoute, pensant à ce qui manquait à Thomson : <l Un mot à votre oreille : Je voudrais bien qu'un « certain bipède de mes amis eût un peu de ce zèle empressé* » Un autre passage nous laisse entendre en termes d'un cynisme qui sans doute est ici de circonstance, que les deux amis son