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« LA LIBERTÉ, v S29
OU Mr. Ravaisson n'ont soupçonné en l'auteur des <k Saisons i» un ancêtre intellectuel '. Et néanmoins notre poète a droit à plus et mieux que Texpression d'une surprise amusée. S'il n'a pas fait preuve de puissance métaphysique pour s'être appro* prié quelques idées émises par le génie de lantiquité', il a montré du moins une vigoureuse indépendance d'esprit, quand, très loin de Locke et de la philosophie à courtes vues que Voltaire admirait tant dans l'Angleterre de ce temps, il allait demander aux plus hardis penseurs de la Grèce les éléments d'une doctrine digne de la nature et de la poésie, et digne aussi des grandes vertus civiques célébrées dans son poème.
Sur un autre point au contraire, il est permis de croire que son influence directe s'est exercée, non sans puissance, sur l'une des doctrines les plus célèbres du xviii' siècle. « La Liberté » nous fournit avec plus de précision encore que les c Saisons ^, un exposé de cette opinion que les premiers âges de l'humanité correspondent à une période de pureté des mœurs, de justice sociale et.de paisible fraternité. A cet état d'innocence des jeunes sociétés humaines correspond une ère de parfaite liberté; avec le développement du bien-être et des
1. Faut-il noter cependant qu'Krasmus Darwin, Taïeul du grand savant, était poète; qu'il a formulé avec une singulière netteté la théorie à laquelle devait rester attaché ce nom de Darwin, et qu'il était admirateur convaincu de Thomson? Il a dû remarquer l'analogie de la doctrine ontologique exposée par Lucrèce au II<> chant du De Satura Rerum, et des vues exprimées & plusieurs reprises par Thomson. Le jeune Charles a-t-il aa>si connu cette similitude? Peut-on supposer que, grâce à l'auteur de Zoonomia, le futur naturaliste ait reçu du poète des « Saisons » et de « La Liberté » le germe d'idées qui auraient dormi dans son esprit jusqu'au jour où l'étude des faits leur donna une puissance et une fécondité merveilleuses? Peut-on croire enfln que Thomson ait été, pour une part très modeste, un des collaborateurs de Darwin dans l'édincalion de la grande théorie à laquelle aboutit la science du xix° siècle?
2, On sait que l'idée de révolution se rencontre dans Âristote (« Métaphysique », liv. I, chap. iv), et dans le poème de Lucrèce. Quanta la doctrine de l'amour, force universelle, cause de tout mouvement et de toute vie, Thomson la tenait certainement de la philosophie antique. Empédocle, disciple de Pythagore, l'avait formulée en expliquant par le jeu de deux éléments hostiles toute activité des créatures : èpto;, principe de vie et d'union, ïp^l, principe de désunion, de destruction et de mort. Notre poète conserve le premier, et rejette le second. Il écarte la conception d'une création perpétuellement détruite et renouvelée, d'une évolution circulaire. Il croit à un mouvement progressif, et grelTe ainsi snr la vieille doctrine pythagoricienne une des théories chères au xvin" siècle.
S30 JAMES TBOMSON.
désirs viennent les vices, les crimes et la tyrannie *. On reconnaît ici l'amère théorie du Discours de J.-J. Rousseau sur les effets de la civilisation. Rousseau ne Ta pas créée de toutes pièces; elle circule dans Tatmosphère intellectuelle du xviii° siècle aussi bien que la théorie opposée de la perfectibilité indéfinie de Tespèce humaine. Mais parmi les expressions de cette doctrine qu'a pu rencontrer l'éloquent rhéteur, il est permis de croire que celle que fournissent les poèmes de Thomson ne lui est pas restée inconnue.
Enfin le peintre de la nature ne saurait abdiquer entièrement dans aucune des œuvres de Thomson. Dans ce poème patriotique, moral et philosophique se trouvent dispersés d'heureux morceaux descriptifs qui valent d'être relevés et signalés , et qui méritent de n'être pas perdus dans le naufrage de l'ensemble. Tels sont, en dépit d'allitérations déplaisantes, ces quatre vers du premier chant :
a .... Dans les vallons étroits de TOmbrie, ou sur le sommet « de ses brunes collines qui respirent la brise parfumée : sur « la côte de Baies bordée de vignes ; où une mer paisible, sur « laquelle soufflent de doux zéphyrs, caresse le rivage d'un (( perpétuel baiser*.... »
Gomme contraste avec cette riante évocation d'un paysage ensoleillé et radieux, voici au deuxième chant le tableau vigoureux, dans ses teintes monotones, d'un pays de brumes et de frimas :
a La Samartie, qu'arrosent mille cours d'eau, terre morose « de lacs et d'immenses marécages, de rochers, de torrents « sonores, de sombres bruyères et de déserts farouches tout « noirs de sapins bruyants. La nature y porte un front mena- « çant. Et cependant parfois elle s'adoucit jusqu'à sourire; et
; 1. Il, 1-26.