Voir p. 270 et suiv
parle en son nom, célèbre la terre classique des hommes libres :
c Par moi rendues joyeuses leurs montagnes hérissées c savent plaire, plus que les plaines de la Gaule ou de Tltalie. a Et souvent, quand ils en sont depuis longtemps éloignés, « ils languissent malades du désir de revoir les scènes de leurs « Alpes; le torrent au cours sinueux et profond; la vallée qui c étale sa beauté au milieu d'un amphithéâtre de montagnes. « Là, sur l'aile des vapeurs, s'élève soudain la tempête; puis fl[ c'est le gai cortège des brumes qui montent d'étage en étage « et dont les masses roulent et prennent des formes pittoresc ques; le nuage rapide qui vient heurter une cime et, illu- « miné du soleil, répand une brillante pluie de pierreries, flc C'est, suspendu au-dessus de rochers vertigineux, le frêne des « montagnes et le sapin solennel et sonore; le torrent qu'alifit mente la neige, et dont les eaux blanches tourbillonnent et n tombent jusqu'au clair lac bleu; et, dominant de bien haut t toute cette scène variée, la montagne qui se perd dans le t ciel, où brillent les glaces accumulées par les hivers succès- « sifs, et dont la cime léchant les nuages retient les neiges « dont ils sont chargés *. »
Le passage n'occupe que vingt vers de ce long poème, et cependant son importance nous semble ne pouvoir être exagérée. Les « Saisons "» nous ont fait connaître sous un double aspect le talent de Thomson comme poète descriptif. Il y sait peindre avec une force et un éclat uniques les scènes les plus &milières, disons les plus banales, de la vie de la nature. Il enregistre en outre nombre d'aperçus exacts et de délicates notations qui, étouffés parfois sous l'ampleur sonore, sous l'abondance un peu monotone, sous la noblesse parfois emphatique du langage, décèlent néanmoins la finesse de sensations d'un rare artiste. Mais ici, il se montre à nous comme faisant entrer dans le domaine de la poésie un monde de formes et de visions nouvelles, aussi sublime que le monde des étoiles et que celui des flots, mais plus divers, d'une complexité plus riche et plus pittoresque.
Rousseau qui semble avoir profondément subi, avec tout son siècle, l'influence de Thomson, Rousseau dont les idées
i. IV, 344-3 J2.
534 JAMES TilOMSON.
morales et la doctrine sociologique se trouvent, nous Tavons vu, indiquées sommairement dans plusieurs passages des «Saisons » et de « La Liberté * », Rousseau y aurait-il aussi trouvé le modèle de ces descriptions des beautés de la montagne qui demeurent une des meilleures parts de sa gloire littéraire? A coup sûr son sentiment artistique et son génie d'écrivain suflisent pour expliquer ces passages de ses œuvres. Mais il est aussi permis de penser que l'exemple de Thomson n*a pas été sans influence. A tout le moins le poète anglais a-t-il précédé notre grand prosateur dans la perception ravie et dans Texposition éloquente de ces scènes. Il mérite par là encore de figurer au nombre des grands interprètes de la nature, puisqu'il est de ceux qui ont eu la gloire d'ajouter une corde à la lyre de la poésie moderne.
Le poème si dédaigné que nous étudions peut donc revendiquer l'honneur de marquer une date, et une date importante, dans l'histoire de la littérature. Il n'est que juste aussi de noter que plus d'un écrivain illustre s'en est inspiré directement. Il est de toute évidence que l'idée-mère de l'œuvre, cette exposition poétique des observations faites par le voyageur dans les diverses parties de l'Europe, est celle-là même qui donne naissance au « Voyageur » et au c Pèlerinage de Childe-Harold ». Ce n'est pas là une ressemblance fortuite, et les preuves de détail abondent qui montrent combien Goldsmith et Byron ont connu et pratiqué « La Liberté • ». Ils en
1. Voir en particulier, sur les rapports de l'Iiomme envers le corps social, sur les devoirs de la paternité, sur les vertus qui naissent de la liberté, etc., la partie III du poème, de 103 à 119. On a déjà en France relevé la concordance frappante des idées développées par Rousseau avec celles qu'a exprimées Thomson.