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CHAPITRE II

« A GAMEMNON »

Pour le sujet de sa seconde tragédie, Thomson s'adresse à une plus lointaine antiquité : des annales glorieuses de Rome il passe aux sombres légendes épiques de la Grèce. Après avoir transporté sur la scène un chapitre de Tite-Live plein de dramatiques événements, il fait revivre la plus simple, à une seule exception près *, des tragédies grecques, V « Agamemnon » d'Eschyle.

Non pas d'ailleurs qu'il songe à en conserver la fruste grandeur. — Dans le drame d'Eschyle, les personnages ont une attitude morale inflexible, immuable comme le masque des acteurs qui les représentaient. Dès le début Glytemnestre est décidée à tuer le roi, pour venger sa fille et pour échapper au châtiment de l'adultère. Egisthe tend au meurtre d' Agamemnon d'une volonté que rien ne combat; il y est poussé tout à la fois par l'ambition, par l'amour et par le devoir qui lui commande de venger son père. — Le poète anglais ne se contentera pas d'une psychologie aussi sommaire. Ce qu'il poursuit, ce n'est pas une restitution de la tragédie antique ; c'est le développement, sur le vieux sujet des malheurs et des crimes de la

i. • Les Suppliantes » sont, selon rexpression d'un historien delà liltérature grecque, un merveilleux cantique en rhonneur de l'hospitalité.

famille de Pélops, d'une tragédie conforme aux doctrines littéraires du xviii* siècle.

Déjà rimitation qu'avait donnée Sénèque de V « Agamemnon i avait altéré la simplicité sculpturale des personnages d'Eschyle. Dans la tragédie latine, le drame n'est pas uniquement conduit par la fatalité vengeresse des crimes du passé. Clytemnestrea des hésitations et des scrupules. Elle délibère avant de se déterminer au meurtre. Et si, dans l'ensemble, l'œuvre de Sénèque reste incomparablement inférieure au modèle grec en force tragique et même en habileté scénique, elle marque cependant un développement des ressources possibles du drame, et un acheminement vers la riche analyse psychologique des théâtres modernes.

Mais Thomson ne se contente pas de cette altération. Il ajoute aux éléments d'intérêt que présente la lutte des passions dans le cœur de l'héroïne ceux qu'il tirera des péripéties d'une intrigue développée au milieu des coups de théâtre *. Nous voilà bien loin de l'antique Orestie. L' « Agamemnon » anglais est une tragédie psychologique par la complexité des âmes qui y sont mises en jeu, et c'est un drame romanesque par la variété des incidents qui mènent l'action.

On comprend quel principe de faiblesse devait contenir une œuvre ainsi composée. Entre les diverses conceptions possibles l'auteur n'a pas voulu choisir. Toutes figurent à la fois dans sa pièce composite; mais aucune n'est satisfaisante. Le souvenir, évoqué dans un dialogue *, des crimes atroces de la famille des Atrides ne remplace pas cette tragique émotion que fait peser sur l'œuvre grecque l'action du destin implacable. Les machines

1. Il ne semble pas du reste aToir tiré grand parti direclement de la tragédie de Sénèque ni des traductions ou imitations nombreuses qu'en avait données le théâlre français. (Ch. Toutain en 1556 ou 1557 — F.-C. Duchat en 1561 — Rolland Brisset en 1589 ou 1590 — Pierre Mathieu en 1589 — Benoist Bauduyn en 1619 — P. Linage [en prose] en J651 — Michel de Marolles [en prose] en 1660 — Claude Boyer en 1680 — Pierre Bnimoi en 1730.)

Peu de détails, en dehors du personnage de la nourrice, paraissent empruntés à cette tragédie latine qui fournit h Racine la matière d'un de ses vers les plus célèbres :

*• Vicere nostra jam metus omnes mala. »

(Actus m, 685.)

• Grâce aux dieux, mon malheur passe mon espérance! • (Andromaque^ acte V, se. v.)

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