‹ James Thomson, sa vie et ses œuvresChapitre 251 sur 304 · Acte II, se. VI · texte numérisé non relu

Acte II, se. VI

dramatiques les plus ingénieuses ne remplaceront pas ce souffle d'horreur que répandent dans toute la trilogie d'Eschyle les Parques toujours présentes sinon toujours visibles. Quant à la complexité introduite dans Tâme des personnages, elle diminue leur majesté hiératique sans que Thomson ait su y trouver l'occasion de grandes et belles créations dramatiques. Glytemnestre ramenée à des proportions plus humaines n'est pas pour cela plus vraisemblable; elle est assurément moins vivante. Après plusieurs années de trahison criminelle, elle se sent bourrelée de remords en apprenant l'arrivée prochaine d'Agamemnon. Les excuses qu'elle invoque sont étranges. C'est, à l'en croire, la douleur et l'indignation inspirées par le sacrifice de sa fille qui l'ont poussée à l'adultère. Elle entend n'être criminelle que jusqu'à un certain point, et veut tout avouer à Agamemnon. Elle s'emporte en violents reproches contre Egisthe, puis elle lui propose de fuir, et finit par écouter sans trop de révolte la proposition qu'il lui fait d'assassiner le roi. Quand, à la fin du second acte, le même sujet occupe les deux amants, Glytemnestre supplie d'abord son complice de renoncer à ce crime nouveau *. Mais quand celui-ci lui rappelle l'accusation portée contre Agamemnon d'avoir, sous les murs de Troie, aimé Chyséis et Briséis et plus tard cette Gassandre qu'il ramène avec lui, l'épouse outragée donne, au moins par prétention, son assentiment au projet d'assassinat. Voilà une susceptibilité inattendue et un renversement de sentiments peu expliqué. Est-elle au moins assurée dans cette dernière résolution? Non, nous la retrouvons au quatrième acte pénitente et timorée; elle croit devoir s'excuser auprès de Mélisandre; mais elle le quitte pour avertir Egisthe de l'imminence du danger qui les menace. Et quand, au début de l'acte V, Egisthe expose nettement à la reine son projet, elle s'indigne et se révolte, injurie son amant, déclare qu'elle préviendra Agamemnon du forfait qui se prépare; puis il suffit de lui parler de Gassandre pour que sa singulière jalousie reparaisse; elle pleure et consent au meurtre. — G'est donc, à

1. Dans la tragédie de Sénëque, dont la psychologie est parfois très naïve, Glytemnestre conçoit elle-même le projet de mettre & mort Agamemnon, puis elle se rend aux bous avis de sa nourrice, et elle déclare à Egisthe qu'elle sent renaître en elle Tamour conjugal — ce qui ne Temp^che pas du reste de consentir finalement au meurtre.

trois reprises différentes, la même succession non justifiée de sentiments opposés, sans aucun élément nouveau d'intérêt. C'est le spectacle trois fois présenté d'une même incohérence inexplicable.

Il n'y a pas plus d'unité dans le caractère d'Égisthe. A l'égard d'Âgamemnon tout au moins, il n'a pas d'hésitation. Mais quels sont ses sentiments envers Clytemnestre? Nous pouvons concevoir, sans que jamais Eschyle nous donne à cet égard d'indication, l'amour de ce loup pour cette louve. Mais quelle singulière posture et quel singulier langage que celui du fils de Thyeste dans les premières scènes de 1' « Agamemnon » de Thomson! Il gémit, il soupire, il se plaint timidement comme le plus galant et le plus doucereux de ces héros qu'a raillés Boileau *.

C'est là qu'est la grande faute de goût de Thomson. 11 n'a pas senti qu'il y avait incompatibilité entre les données atroces du drame eschylien et les bienséances, les nuances, les réserves et les délicatesses d'une tragédie moderne. On peut à coup sûr trouver un noble sujet de drame dans les hésitations et les déchirements d'une femme que sollicitent la passion, l'intérêt et le devoir. Mais ces hésitations et ces scrupules d'une âme moyenne et pondérée, on ne s'attend pas à les rencontrer dans cette famille de Pélops où Tantale et Atrée servent à leurs hôtes la chair de leurs enfants, où les parricides et les incestes font reculer d'horreur le soleil, où les meurtres vulgaires ne se comptent pas, sans parler du sanglant sacrifice par lequel Agamemnon a prouvé son dévoûment à la cause des Grecs.

Le drame est rapetissé par cette introduction de passions diverses. Il l'est plus encore par la conception d'une intrigue compliquée, à péripéties imprévues et variées. Thomson a imaginé l'incident romanesque de Mélisandre jeté sur une île déserte par ordre d'Égisthe et recueilli bien des années apn^ par Agamemnon lui-même dans son voyage de retour. De sorte qu'au lieu du roi confiant et heureux que nous montre le

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