‹ James Thomson, sa vie et ses œuvresChapitre 278 sur 304 · Canlo II, str. xxxvii · texte numérisé non relu

Canlo II, str. xxxvii

a mettre au fléau, ils ne conduisent pas à la grange les gerbes a dontramas branle au haut du chariot* i». L' <i Automne » ne contenait pas une description de la rentrée des moissons. Il semble que Thomson ait à cœur de réparer cette omission. Il revient sur ce tableau dans le deuxième chant : « Chargé des « biens de l'Automne, le char branlant rentrait à la ferme « sous le doux éclat de l'étoile du soir, ou sous les rayons paic sibles de la lune de septembre ' i».

Chercherons-nous quelques autres exemples de cqs traits rapides qui suggèrent toute une scène? Indolence promet à ses fidèles un long repos : « Les coqs chez moi ne vous appelleront « pas au travail des champs de cette claire voix qui retentit de <K village en village d ^. — Le poète célèbre la transformation de la terre par l'agriculture et termine par ce vers où tiennent de longues perspectives pleines d'air et de lumière : « Et des « forêts recouvrent le précipice d'une brune parure ou ondulent a le long du rivage » *. — Le ciel, avec le mouvement qu'y mettent les jeux de la lumière ou les vents capricieux continue, ici comme dans les a Saisons i», à charmer le poète. 11 compare les passions, qui, chez les hôtes du Château, agitent le cœur juste assez pour y faire naître un sentiment plus vif de volupté, à a ces brises qui parcourent un ciel radieux et le rendent plus « joyeux encore * ». — Les vêtements dont se couvrent les pensionnaires d'Indolence, sont a lâches comme la molle brise qui « se joue sur les collines et fait onduler les bois en été quand le m front du soir se rembrunit ' b. — Parmi les pures joies dont la fortune ne peut le priver, l'auteur mentionne la vue de « ces « fenêtres du ciel où l'aurore montre sa face radieuse » ', et les promenades <t par les bois et les prairies le soir, le long du fk ruisseau vivant " ».

Très nombreux et très heureux sont les passages où Thomson fait ainsi courir les eaux vives. Voici la naissance du ruisseau et le début allègre de sa course : « Ainsi lorsque. « parmi les fiers sommets sans vie des Alpes où, sous un ciel m glacé, les neiges amoncelées gisent dans une torpeur hivernale, ik lorsque, au printemps, les rayons divins de Phébus viennent ft se jouer, ces amas de neige s'éveillent et se meuvent, et, du

i. Canlo I, 8tr, x. — 2. Canlo U, str. xxvi. — 3. Canto I. sir. xiv, 118, 119. — 4. Canlo 11, str. xxvii, 243. — 5. Canlo 1, sir. xvi, 143, 144. — 6. Canto 1, sir. XXVI, 229, 230. — 7. Canto H, str. m, 21, 22. — 8. Canlo II, str. m, «4-

a haut des cimes, bondissent en ruisselets et fuient gazouillant « joyeux par les vallées, tout heureux de leur vie nouvelle * ». Philomélus y voit Temblème d'une vie active, saine et pure : « Le ruisseau de montagne, aussi clair que le cristal, qui ft s'avance en dansant gaîment, ne fait-il pas honte au marais « putride? * » Dans les souvenirs des joies de son enfance, le poète mentionne, avec les bois et les montagnes, « le dédale « plein de gazouillis des libres ruisseaux » ^

Cette musique des eaux courantes, on peut dire qu'elle se fait entendre dans tout le poème. Elle est invoquée par Tapôtre du travail, et elle est un des charmes qui bercent et endorment les hôtes du château : « Près des pavillons où nous dor- « mions, des ruisseaux à la voix douce et cristalline couraient « toujours, des eaux se précipitaient impétueuses, et les souf- « fies de la brise soupiraient ou gémissaient ^ ».

 côté de ces traits directement empruntés à la vue des choses, en voici de différents. Le château du magicien offre les séductions de l'art, c Ici le pinceau, dans des salles vastes et « fraîches, faisait surgir devant les yeux, la riante floraison d'un « paysage de printemps, et là les teintes diaprées de l'automne « brunissaient les murs : tantôt une noire tempête frappe l'œil «t étonné; tantôt un torrent brille comme l'éclair et s'élance « d'une paroi abrupte; ailleurs le soleil se joue et palpite sur « l'océan bleu, ou de sauvages montagnes élèvent jusqu'au ciel a leur front sourcilleux. Toutes les scènes se retrouvent que le « Lorrain a touchées légèrement de son doux coloris, et celles «c qu a brossées le pinceau hardi de Rosa et celles qu'a dessinées « le savant Poussin *. »

Enfin il nous reste à mentionner une description d'un genre encore différent, où les éléments empruntés à la nature sont modifiés par la fantaisie du poète. C'est au pays des fées et des songes capricieux que Thomson a vu ce paysage :

au-dessous des rayons

De la lune estivale, parmi les bois lointains,

Ou près de quelque cours d'eau tout argenté de cette lueur,

Le cortège des fées au corps délicat franchit un portique aérien «-

4. Canto H, str. lxiv. — 2. Canto II, str. xlix, 439, 440. — 3. Canlo 1, sir. XLvui, V. 430, 431. Voir encore Canlo I, str. xxvu, 241, et Canto I, str. xvifl, 160, 161. — 4. Canto 1, str. xlui. — 5. Canto I, str. xxxvni. — 6. Canto I, str. xx.

Cette peintufe des objets avec leur dessin précis, avec leur couleur, avec la notation des sons qui se mêlent à leur vie n'est pas la seule forme sous laquelle se manifeste dans ^ Le Château i le pouvoir de représentation pittoresque de Thomson. De l'ensemble du premier chant, et surtout des cinquante premières strophes une impression se dégage subtile, puissante et d'une rare qualité artistique. Les strophes, les vers, les mots concourent à faire naître comme une sensation physique de repos, de langueur, de molle volupté. L'auteur dessine d'un trait net et ferme un paysage de caractère parfaitement réel ; il y place des personnages dont plusieurs sont des portraits au caractère fortement accusé. Mais paysage et personnages sont baignés d'une atmosphère vaporeuse qui estompe les contours et fond les silhouettes, si bien qu'ils sont à la fois vrais de la réalité de la nature et imaginaires comme les visions d'un rêve. Il faut, pour trouver des termes de comparaison à ce pouvoir de suggestion du calme et de la paix, chercher dans les œuvres des plus merveilleux virtuoses de la poésie anglaise. On pensera tout d'abord au début d' « Hyperion » et aux (L Mangeurs de Lotus id. La scène titanesque de Keats est d'un effet plus intellectuel. Le silepce y est exprimé par des traits indirects *, et l'impression physique y est subordonnée à une impression morale de tristesse accablée. — Dans le poème de Tennyson, l'effet matériel est au contraire plus fortement accentué que chez Thomson. Le silence, au pays des mangeurs de lotus, est presque absolu.

a Celui qui prenait une branche de la plante enchantée et c qui goûtait le fruit, pour lui la rumeur du flot semblait <c gémir et gronder sur des rivages lointains, et quand un de a ses compagnons parlait, lui n'entendait qu'une voix faible a comme les voix qui viennent de la tombe. »

Les habitants de cette terre du rêve suivent des yeux « le « ruisseau qui se précipite du haut de la falaise comme une a fumée qui s'abaisse d, « la feuille jaune qui se détache et « flotte et descend », « la pomme pleine de suc et trop mûre qui < tombe dans le silence de la nuit d'automne ». Ils observent 4L les rides de la vague sur la plage, et les courbes délicates de

R The Naiad 'mid her reeds

Press'd her cold fiDger doser to her lips.

« LE CHATEAU D^INDOLENCB. » 631

ft l'écume crémeuse n. Mais toutes ces visions se succèdent et se déroulent au milieu d'une nature muette. S'il est fait mention de bruits, ce sont moins des sons que de vagues images auditives comme ces a battements *du cœur qui font entendre a aux oreilles une musique », ou « cette délicieuse harmonie ft qui retombe plus doucement que les pétales ne tombent des « roses épanouies sur le gazon d, ou a ces humides échos qui c se répondent d'une caverne à une autre à travers les festons « épais de la vigne ». L'art avec lequel Tennyson poursuit cette évocation d'un monde de visions muettes et rend sensible le silence est merveilleux. Ce sont tantôt des vers à la résonance étouffée *, tantôt des répétitions qui produisent un effet voulu de monotonie, tantôt des interruptions du rythme où la voix du poète semble mourir dans de courts vers trimétriques. Il semble qu'à la lecture d'une pareille pièce un auditeur qui ne comprendrait pas le sens des mots doive cependant ressentir cette impression de langueur assoupie, de lassitude accablée des hommes et des choses qu'a voulu évoquer le poète.

Le monde au milieu duquel vivent les hôtes du Château d'Indolence est moins simple, et leur psychologie moins sommaire. Tout bruit importun ou discordant est écarté de leur domaine, mais l'air y est tout plein d'agréables mélodies. Leur destinée n'est pas uniquement de rêver ou de dormir, et le souhait des mangeurs de lotus n'est pas leur fait : a Donnez- « nous un long repos ou la mort, la mort noire ou un loisir a plein de songes * ». Les promenades parmi les bosquets, les pelouses et les fleurs, le charme des mille voix des choses : chants des oiseaux et des ruisseaux ou bruissement des forêts, aussi bien que les plaisirs de la table et les merveilles de l'art, autant de distractions qui animent et diversifient l'oisiveté au Château. 11 y a donc chez Thomson une moins saisissante évocation du repos et du silence, mais d'autre part une plus grande variété d'effets. L'auteur ne dispose pas du vers à la libre allure dont s'est servi Tennyson. Mais de la strophe régulière qu'il emploie il a tiré le parti le plus heureux. Les groupes de vers se succèdent, tour à tour lents et graves comme

1. Par exemple celui-ci : • Why are we weigh'd upon with heaviness? » (The Lotos Eaters, Choric song, 2.)

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