LB TOUR D'EUROPE
et pour qui Thomson a poétiquement exprimé une vive admiration ; chez Mrs. Conduitt ^, cette nièce du grand Newton, de qui Voltaire apprit l'anecdote, devenue grâce à lui fameuse, de la pomme tombant d'un arbre et faisant jaillir dans l'esprit du savant la pensée de son immortelle hypothèse; dans les théâtres où Voltaire fréquentait assidûment, parce qu'il y trouvait une excellente façon d'étudier la langue '; dans presque tous les lieux où l'infatigable Français portait sa curiosité, son avidité d'apprendre, son esprit étincelant et ses audacieuses galanteries, il fut exposé à rencontrer le jeune poète dont les productions successives appelaient et retenaient l'attention de toute la société élégante et lettrée '.
Cette lettre de décembre 1730 nous montre qu'au milieu des plaisirs de Paris, Thomson mûrit le projet de nouveaux tra-: vaux poétiques. Il entretient Dodington du plan d'un poème où il décrirait les pays qu'il allait visiter, en y ajoutant des
1. EUe a prouvé son intérêt et son estime pour Thomson en souscrivant pour dix exemplaires à la publicaUon des u Saisons ».
2. « This noted author (Voltaire), about twenty years past, resided in London. His acquainlance with the Lauréate brought him frequenlly to Ihe Théâtre, where (he confess'd) he improved in the English ortho» graphy more in a week, tban he sbould otherwise hâve done by labour'd slady in a month. 1 furnish'd him cvery evening with the Play of the Kight, which he took with him into the Orchestra (his accustomed seat) : in four, or five months, he not only convers'd in élégant English, but wrote it with exact propriety. » (Chetwood, A gênerai history of the stage, London, 4149, p. 46.)
Ses progrès furent en effet singulièrement rapides : il publiait dans rhiver de 1727 deux « Essays •. en anglais : An Essay upon the civil wara in France. An Essay upon Epie Poetry, — Il devint même poêle anglais, témoin cette petite pièce adressée à MoUy Lepel, femme de lord Harvey :
Harvey, wonid yôu knôw the passsion
You hâve kindicd in my breast?
Trifling is the inclination
That by words can be express'd.
In my silence see the lover
True love is besl by, silence known ; In my eyes you*ll best discover
AU the power of your own.
Vingt ans plus tard, il avait conservé de cette langue une connaissance assez sûre pour pouvoir répondre dans un anglais très honnête à ses. correspondants d'outre-Manche.
3. Cette période du séjour de Voltaire (mai 1726 à février 1729) est celle de la plus active production littéraire de Thomson : elle embrasse la publication de • THiver », de « l'Été », du « Printemps *, du • Poème à la mémoire de Newton • et de « Britannia -.
observations morales sur les gouvernements et les peuples *. C'est ce projet que réalisa plus tard le poème Liberty^ et l'esprit qui (levait l'inspirer est résumé, tout entier dans cette courte phrase de la lettre : c I sfaall retum np worse English- « man than I came away i».
Le jeune Talbot était en parfaite union de sentiments avec son <k tutor 1). Tous deux avaient au même point la conscience de la supériorité de l'Angleterre, et le mépris de tout ce qui n'est pas britannique. Cette disposition d'esprit pouvait être, pour nos voyageurs, une inépuisable source d'intimes satisfactions; mais elle les préparait mal à comprendre et à juger exactement les hommes et les institutions qu'ils se proposaient d'étudier. « Le fils aîné de sir Charles Talbot ï, écrivait Rundle à la fin de janvier, <r est à Paris, et s'y comporte « comme on pourrait le souhaiter. Son rude amour anglais de « la liberté dédaigne cet esclavage brodé qui brille à cette cour a frivole. Il hait les chaînes, même celles qui sont en or •. »
L'automne de l'année 1731 trouve encore nos pèlerins à Paris; mais ils se préparent à poursuivre leur route. Ils ont épuisé les plaisirs et les curiosités de la grande ville, et se sont rendus maîtres de la langue; ils vont se diriger vers l'Italie. « Il me tarde », écrit Thomson à Dodington, le 24 octobre, « de c voir les champs où Virgile butinait son miel immortel, et « de fouler ce sol où les hommes ont pensé, ont agi avec tant <t de grandeur '. »
1. a .... There are scarce any travellers to be met with who bave gÎTen a landscape of the countries tbrougb whicb they bave travelled, that bave seen (as you express it) with the Muses' eye.... Tt seems to me tbat such a poetical landscape of countries mixed with moral observations on their government and people, would not be an ill-judged undertaking. •
On est tenté de croire que IMdée du poème descriptif vient bien du génie même de Thomson, et que celle du poème philosophique et prédicant lui est inspirée par le goût de son public d'Angleterre, peut-être aussi par les conseils de Voltaire. Ce dernier, parlant de Thomson en 1150, louait surtout en lui un poète vraiment philosophe, et ajoutait : « I think, withont a good stock of such philosophy, a poet is just above a flddler, who amuses our ears, but does not go to our soûls • (Voltaire à Lyttelton, Paris, 17 mai 1750). (Phillimore's Memoirs and correspondance of lord Lytteltouy vol. I, p. 323.)
2. « His (sir C. Talbol's) eldest son is at Paris, and behavea as one wishes he sbould behave. His rough English love for liberty disdains the embroidered slavery that glitlers in that trifling court, Ue hâtes chains even golden ones. » (Lettres à Mrs. Sandys. Lettre XXI, 30 janvier 1730-1731.)
3. « I long to see the fields where Virgil gathecçd bis immortal honey.
LB TOUR D'BUROPE. 95
Cette lettre nous apprend aussi que le bien-être et la prospérité actuels ne font pas perdre de vue au poète voyageur la pensée de Tavenir. Il se préoccupe des ressources qui pourront Ini assurer l'indépendance et la paix de l'esprit. Il espère toujours obtenir du gouvernement de son pays quelque poste lucratif, et il veut employer son voyage à s'y préparer. « Mon c ambition est de pouvoir servir mon pays d'une façon active c aussi bien que d'une façon contemplative ^ }» Dodington a exprimé, dans une lettre précédente, cette pensée que. le poète doit vivre uniquement pour son art, et planer au-dessus des intérêts matériels. C'est une opinion à coup sûr flatteuse, et Thomson fait mine d'en approuver le principe. Mais aussitôt après il développe avec une ardeur amusante, et non sans esprit, les objections du prosaïque bon sens qui s'obstine à survivre dans son âme de poète. « Le Parnasse I on ne le «gravit pas, non plus qu'aucune montagne mortelle, pour « s'y fixer à jamais sur un sommet stérile. Non, c'est quelque « chère petite retraite, plus bas, dans un vallon,, qui permet « de goûter dans tout son charme la beauté du spectacle. » Et ne voulant pas prendre directement à partie son noble correspondant, il s'élève avec indignation contre, les théories odieuses d'un ami absent, le Dr. Cbeyne. « Le grapd et gro^ ( docteur de Bath me disait qu'il convient de maintenir les « poètes dans la pauvreté, pour aviver leur génie, comme on c crève les yeux aux oiseaux pour les faire mieux chanter. Mais
< assurément ils chantent mieux encore au milieu des bois
< toufios, quand le printemps épanoui fleurit autour d'eux '. d
aod Iread the same ground where men hâve thought and acted so greatly. » Ullre du 24 octobre i73J.)
1. • Bat not to trayel entirely like a poet, I résolve not to neglect thc more prosaic advantages ofit, for it is no less my ambition to be capable of serviDg mycountry in an active than in a corotemplative way. » (Même leUre.)
2. • What yon observe, concerning the pursuit of poetry... is certainly JQsL... A trae genius, like light, must be beaming forth, as a false one is ao incvrable disease. One would not, however, climb Parnassus, any more than your mortal bills, to fix for ever on tbe barren top. No : it is ^me liltle dear retiren\efit in the vale below that gives the right relish, <)nhe prospect.... Thegreat fat Doctor of Bath, told me thatpoets should be kept poor, the more to animale their genius. This is like the cruel culom of putting a bird*8 eye out, that it may sing the sweeter; but, sarely, tbey sing sweetest amidst the luxuriant woods, whilst the full 'pring blooms around them. » (Même lettre.)
^oldsmith, un des poètes à -qui la fortune s'est plu à appliquer la
La cruelle doctrine de Cheyne trouvait bien cependant quelque confirmation dans le cas de Thomson. Depuis dix mois qu'il a quitté l'Angleterre et n'a plus à s'occuper de nid ou de pâture, il n'a rien écrit. Aussi annonce-t-il à Dodington son intention de se remettre au travail pendant les loisirs de ce voyage. Dodington demandait un poème épique et suggérait le sujet de Timoléon. Thomson écarte la proposition avec un tact très judicieux, mais il s'engage à entreprendre une nouvelle tragédie.
Nous sommes assez tentés de croire que ce projet dramatique est celui qui déjà l'occupait à Londres, plus d'un an auparavant, et qu'il avait alors espéré réaliser pour l'hiver de 1731 «. Il se pourrait bien que ce fût cette même tragédie de « Socrate i> dont Rundle lui avait inspiré l'idée, et que plus tard d'autres amis, Mr. Pitt (le futur lord Ghatham), Mr. Lyttelton et Gilbert West lui conseillèrent d'abandonner. Cette supposition faciliterait la solution d'une petite énigme assez piquante qui n'a arrêté l'attention ni des biographes de Thomson, ni de ceux de Voltaire. Dans le théâtre de celui-ci figure un n Socrate », « ouvrage dramatique traduit de l'anglais de feu Mr. Thomson, « par feu Mr. Fatema ». N*est-il pas fort probable que si Voltaire, désirant éviter la responsabilité des hardiesses satiriques de son Socrate, a imaginé de l'attribuer à James Thomson, c'est que celui-ci Tavait en effet entretenu, pendant ce séjour à Paris, d'un projet de tragédie sur ce sujet? La préface de « Mr. Fatema, traducteur » reproduit quelques idées générales sur le théâtre, qui n'ont guère de rapport avec la pièce qu'elles précèdent, mais qui sont en conformité parfaite avec les vues qui recommandaient le sujet de Socrate à Rundle et à Thomson *,
mélhode du docteur Cbeyne et des oiseleurs, Goldsmith semble avoir voulu réruter cet aphorisme cruel dans ce passage de son Animaied Nature où il développe en quelques mois gracieux la même idée que Thomson vient d'indiquer :
« The music of every bird in captivity produces no very pleasin g sensations : it is but tbe mirth of a lillle animal insensible of ils unfortunate situation. It is the landscape, the grove, the golden break of day, Ihe conteist upon ihe hawthorn, the fluttering from branch to branch, Ihe soaring in the air, and the answering of its young, that gives the bird's song ils true relish. » (Cité par Forstbb, Goldsmith, p. 195.)
i. Comme il semble ressortir du mot de Pope cité plus haut. Voir p. 85, n. 1.
'2. < On a dit dans un livre, et répété dans un autre, qu'il est impossible