‹ James Thomson, sa vie et ses œuvresChapitre 64 sur 304 · Uttre à Lyttelton du 14 juillet · texte numérisé non relu

Uttre à Lyttelton du 14 juillet

poète et nous fait connaître ses rêves d'avenir; elle nous donne la note exacte de ses rapports avec le meilleur de ses amis, et avec la femme qu'il aime; enfin elle nous présente un excellent spécimen du tour ordinaire de ses lettres.

« Hagley, 29 août, 1743.

« Après un fâcheux voyage en diligence, voyage désagréable « en lui-môme, et bien plus encore en ce qu'il m'éloignait de € vous, me voici dans le lieu et dans la société les plus agréables « du monde. Le parc, où nous passons une grande partie de « notre temps, est parfaitement délicieux, et tout à fait enchann teur. Il consiste en plusieurs petites collines couvertes de c beaux bois, et s'élevant doucement les unes au-dessus des c autres. De là on jouit de différents points de vue magnifiques, ft grandioses et étendus. Mais ce qui me charme le plus dans ce c lieu, ce sont ses douces retraites abritées, et particulièrement c un vallon sinueux qui en parcourt tout le milieu. Au dessus c croissent des bois épais; au fond coule galment un ruisseau € qui, tantôt jaillissant des rochers moussus, tantôt tombant en « cascades, et tantôt s'étendant en une nappe longue et calme, c offre la scène la plus naturelle et la plus charmante qu'on « puisse imaginer. La source est formée de plusieurs jolis ruis- € selets qui murmurent entre les racines des chênes; et c'est là « que se trouve un siège bien isolé, le plus beau que puisse souc haiter le cœur d'un amoureux. C'est là que je viens souvent flc m'asseoir,et qu'avec un mélange doux et exquis de plaisir et de c peine je pense à vous * . Mais que parlé-je de m'asseoir en cette c retraite pour penser à vous? en quelque lieu que je sois, et « quelque chose qui m'occupe, je ne cesse jamais de penser à € mon aimable miss Young. Vous êtes partie de mon être; vous c vous mêlez à toutes mes pensées, même les plus studieuses,

1. Après la mort du poète, Lylteltoa fit élever en ce point un petit êdicule selon le goût du temps, avec cette inscription :

« Ingenio immortali Jacobi Thomson, viri boni, œdîculam hanc in secessu quam vivus dilexit post mortem ejus constructam dicat dedicatque G. Lyttelton. • (Voir The Genlleman's Magazine, 1845. A review on Ihe Memoirs and correspondence of Lyttelton compiled by Phillimore.)

Au sujet de ce petit monument nous trouvons cette note dans la collection des poètes de Chalmer : « A very handsome and well-finished building, in an octogonal line ».

VIE Â RIGHMOND. 145

« et, au lieu de les troubler, vous y ajoutez plus d'harmonie c et de vigueur. Âhl dites-moi si je vous dérobe de temps en c temps une pensée tendre. C'est une faveur à laquelle me donne c droit la sincérité de mon amour. Oui, je vous aime à un

< point qui ne saurait manquer d'inspirer au cœur le plus froid « une passion réciproque. Veillez donc sur votre cœur, car c vous aurez peine à le défendre contre ma tendresse. •— La c société n'est pas ici indigne du séjour. Elle est aimable, « animée, agréable. Il ne se produit rien qui ne tende à amuser c rimagination ou à améliorer l'esprit ou le cœur. Voilà vraic ment la vie heureuse : l'union de la retraite et d'une société c choisie. Cela nous donne l'idée de ce que l'âge patriarcal ou c l'âge d'or était, ce dit-on, alors que chaque famille était en c elle-même un petit état gouverné par les douces lois de la rai-

< son, de la bonté et de raffection. N'imaginez pas cependant c que je sois féru de la folie des champs au point de ne pas t croire heureux en tous lieux ceux qui ont en eux-mêmes ce t qui assure le bonheur.... Avec tous mes transports au sujet c de la campagne, j'aimerais mieux vivre avec vous dans le coin

< le plus londonesque de Londres, que sans vous dans la plus c belle retraite champêtre et dans tout le charme de la plus c agréable société. Vous remplissez si entièrement mon esprit f d'idées de beauté, vous satisfaites si parfaitement mon âme t du charme le plus pur et le plus sincère, que je ne sentirais t guère le besoin d'aucune autre chose. Mais cependant une t vie passée à la campagne avec vous, et de temps en temps c animée par le contraste de la ville, voilà quel est le vœu de mon « cœur. Puisse le Ciel m'accorder cette insigne faveur, et je serai c le plus heureux des hommes, d'autant plus heureux que la t possession de votre personne m'excitera à mériter mon c bonheur par tout ce qui est vertueux et bien.... Je ne suis « pas extravagant au point d'espérer recevoir de vos nouvelles t de votre main, mais je compte en recevoir par le moyen de c notre ami. Pensez avec amitié et avec tendresse à celui qui € est à vous avec une amitié et une tendresse inexprimables.

<i James Thomson. »

Le séjour à Hagley resserra l'amitié de Lyttelton et du poète. L'édition nouvelle des c Saisons » contient un chaleureux éloge de la résidence où Thomson avait reçu un si gracieux

accueil ' , et le noble possesseur de Hagley se montra vivement touché de ce poétique hommage qui associait leur amitié à la gloire du poème*.

Cette édition longuement préparée parut en juin 1744. C'est une des plus importantes parmi les éditions successives des « Saisons ]», puisque c'est celle qui enregistre les plus nombreuses modifications au texte antérieur. Le « Printemps » y a 87 vers de plus qu'en 1738, 1' « Été » gagne 590 vers, 1' « Automne » 106, et r « Hiver» 282. L' « Hymne » final seul est très légèrement écourté '. C'était un total de plus de mille vers que le poète ajoutait à l'ancien texte. Thomson reçut pour ce travail une illustre collaboration. Pope se prêta à revoir minutieusement tout le poème, indiquant des critiques, proposant des modifications dont les unes portent sur un mot ou même sur une terminaison, et les autres sur des passages quelquefois fort étendus. C'est une preuve curieuse de la merveilleuse souplesse de Pope que la façon dont il s'identifie avec le génie, avec la façon d'écrire et de développer de l'auteur des « Saisons ». Nous ne sommes pas étonnés de le voir corriger les duretés, les imperfections prosodiques où pouvait être blessée son oreille délicate *, et les hardiesses parfois singulières d'un style que devait désapprouver sa méticuleuse correction '. Mais quelle surprise de voir le maître du distique rimé écrire

i. • Thèse are the sacred feeling of thy lieart,

0 Lyttelton, the friend ! »

(Spring, 904-962.)

2. 11 écrivait de Hagley à Doddridge, le 27 août 1745 : « If any business shoiild, at any time, calî you lo Ihis part of En^Iand, I hope you would let us sce you hère, and show you the park, which \ve are as proud of as Lord Cobham of Slowe, especially sinco Ihe houour Mr. Thomson has done it in the new édition of his Scasons. » (Philm:uore's Memoir of Lytlelton, vol. I, p. 348.)

Lord Cobham était Toncle maternel de 6. Lyttelton. Thomson a aussi célébré le • paradise of Slowe ■ (Aiilumny 1042).

3. Spring 1173 vers, au lieu de 1087; Summer 1796, au lieu de 1206: Autumn 1375, au lieu de 1269; Winter 1069 au lieu de 787; Htfmn 118, au lieu de 121.

4. Par exemple, dès les premiers vers du «• Printemps •, il corrige « knows the time », • the plovers theirs > en «• knows his time », « the plovers when ".

5. Pour ne citer qu'un exemple, il remplace « worthless of our fool » par « unworthy of thy foot ». {Spring^ v. 461 de Tedit. de 1738, et 503 du texte déEnilif.)

avec abondance de très heureux vers blancs ' ; de voir Técrivain qui avait fait son domaine de la satire et de la psychologie morale, rivaliser avec le chantre de la nature'; de trouver étroitement fondus dans l'œuvre de Thomson plusieurs passages descriptifs très bien venus de ce même poète qui professait pour la pure description un si parfait dédain '. Et

1. A coDp sûr il comprenait le caractère particulier du vers blanc quand il biffait ces vers de Tbomsoo :

« The hninan mind Has lost that Harmony ineffable »

{Spring, 327, 328.) e*. le remplaçait par :

« Now the dislemper'd mind Uas lost Ihat concord of harmonious powers. -

Les preuves abondent, dans ces corrections, qu'il n'avait pas, pour le vers de Shakespeare et de Milton, le dédain qu'il affichait parfois, comme )e jonr où. Voltaire lui demandant pourquoi Milton n'avait pas rimé le • Paradis Perdu >, il répondait : • Because he could not «.

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