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formes ; elle reæmblait au beau portrait de Ia,Joconde. Le Spectateur devine sur cette figure si bien idéalisée tous les sentiments imaginables, et choisit à son gré celui qui l’attache davantage. Enfin, quand elle n’aurait pas eu tous oes avantages, Jane n’était-elle pas aimée? seule aimée?... Horace aimait bien Eugénie, et la preuve, <i’est que si, par hasard, un souvenir trop vif lui représentait la douleur dans laquelle elle devait être plongée, des larmes involontaires roulaient dans ses yeux ; il aurait donné toute sa fortune pour qu’on vînt lui dire : Eu-
génie a un amant I... Sa vie avec la duchesse fut une douce nuit, sa vie avec Jane était une journée d’été lorsque le soleil radieux darde ses rayons au milieu du ciel. Ils passaient leurs jours au sein de la nature la plus pittoresque, et trouvaient trop court ce temps dont les innombrables minutes tombent goutte à goutte sur l’homme. Les promenades silencieuses, le soir, au bord des eaux, les soins de leur propre amour, les bienfaits, le soulagement dos malheureux^ les voyages sur la Loire, au sein des paysages variés que présentent ses bords, les discours charmants, les vives caresses, et la mutuelle confiance des âmes, une pensée commune^ exprimée par l’un quand l’autre commençait à la concevoir, tout concourait à leur .faire tout oublier. Ils ne formaient qu’une seule âme, un seul être. Enfin, dit encore notre poète : « C’étaient deux mortels qui n’avaient qu’un cœur dans chaque pensée, se répondant comme l’écho qui répète de colline en colline les sous d’une musique aérienne avec tant de fîéiité, qu’on cherchait en vain quel est l’écho et quels sont les accords ; dont la piété est tout amour, et dont l’amour, quoique unissant-leurs âmes dans une douce étreinte, n’appartient pas à la terre, mais au ciel; p Ainsidéux glaces polies, placées vis-à-vis l’une de l’autre, se renvoient leur lumière et ne réfléchissent que les deux I Aussi Horace n’était-il
occupé qu’à chercher les moyens de rendre son bonheür étemel en le préservant des dangers qui le menaçaient.
Un soir il revenait de Tours en guidant son amie à travers les sentiers qui couronnent les roches de Vouvray, de Rochecorbon et de Saint-Symphorien : ils avaient joui do l’éclat d’une de ces belles journées d’automne où la nature semble se parer encore une fois avant de s’envelopper de ses vétements'de deuil. Ces rochers éclairés le soir par les derniers rayons du soleil, qui répand à cette époque une lueur rougeâtre, la pureté des eaux du fleuve, l’aspect des plaines qui séparent la Loire du Cher, toutrap- . pelait à Jane l’Écosse, qu’elle avait habitée avant de venir ' en France et à un âge qui ne laisse que. des souvenirs confus. Elle s’arrêta sur la crête du roc, contempla longtemps ce paysage et dit à Landon avec attendrissement;
— Il y a un site semblable en Écosse... Qu’il est beau dans mon souvenir 1 II me semble revoir là-bas l’endroit où je jouais dans mon enfance ; mais ce pays-ci est plus doux à voir... c’est le tien...
— Crains-tu le froid ? lui demanda Horace.
— Est-ce que je crains quelque chose auprès de toi î
— Eh bien I asseyons-nous.
— Mon ange, reprit-elle, promets-moi que nous irons ensemble en Écosse ; il me sera doux de revoir ces lieux charmants ; ils te plairont J... Tu ne réponds pas ?
Landon était absorbé, le bonheur lui avait presque ôté la faculté de réfléchir. Par ces mots Jane lui indiquait un moyen d’échapper au malheur.
Oui, dit-il, aller en Écosse, y chercher une terre superbe, immense, y transporter mes biens, y vivre toujours loin du monde, de la France surtout...
— Qui le parle d’abandonner la France ! s’écria-t-elle ; ’ me crois-tu capitale d’exiger un tel sacrifice ?... ta' patrie n’ost«elle pas la mienne ?
Nous irons, chérie, nous irons avant peu et nous habiterons désormais les lieux de ta naissance.
— J’ai été élevée en Écosse, mais je suis née à Dublin, et Dieu nous garde d’aller à Dublin!... Voyager en Écosse, n’est-ce point un songe ? dis-tu vrai ?
, — Oui, répondit Horace en sortant de sa rêverie; et alors son regard, reprenant une expression moins indécise, montrait à Jane que Landon ne l’avait point écoulée .
— Qu’as-tu donc ?... lui demanda- t-elle, avec étonnement.
— Quelle fatalité !... s’écria-t-il brusquement.
— En effet, Jane avait prononcé : — Qu’as-tu donc 1 avec le même accent et le même intérêt qu’elle mit à le dire lorsque Landon partit pour l’armée, au temps de leurs premières amours, et... en ce moment il méditait encore de s’éloigner. Ce rapport le frappa, et, après avoir expliqué la cause de sa surprise :
— Oui, mon ange, dit-il, oui, nous quitterons la France, et pour toujours; nous chercherons un vallon solitaire, et nous y vivrons loin du monde... A son tour, Jane, surprise et comme frappée par une vive et soudaine lumière, lui dit :
— Sir Charles a une terre en Écosse, allons nous établir auprès de Cécile ; nous aurons pour voisins des gens qui, s’aimant comme nous, comprendront toutes les exigences de l’amour : nous jouirons de notre liberté sans nous gêner par de sottes convenances ; nous resterons en silence dans notre manoir si nous voulons, nous irons les trouver s’ils le veulent, et réunis à eux, séparés d’eux à notre gré, nous vivrons de la vie des anges. Ils redevinrent joyeux, et Jane ne pensa môme pas à demander à son bienaimé la cause de cette détermination. Mais le soir elle interrogea Horace, qui rougit sans répondre; elle s’en aperçut, et reprit :
— Tu rougis, méchant! parie, dis-moi, est-ce un secret? Oh ! vite, dis-le-moi; tu sais bien je ne le confierai qu’à mon bien-aimé.
— Chère, répondit Landon, qui avait eu le temps de se remettre, je fuis la France par lâcheté !...
— Toi, lâche ! s’écria-t-elle avec un divin sourire, toi le plus noble! le plus courageux !...
— As-tu oublié, répondil-il, que je sois au service ?... que d’un moment à l’autre je puis être forcé d’accepter quelque mis.«ion périlleuse ? Une tête chérie par toi n’est pas plus à l’abri des balles qu’une autre.
— Oh ! cher I tu me fais frémir ! s’écria- t-elle, oh 1 oui, partons, et arrange-toi pour qu’on ne puisse -pas t’arracher de mes bras, même en Écosse !...
Landon fut heureux d’avoir trouvé ce prétexte.
— J’ai payé ma dette à l’État, reprit-il, je puis me retirer sans honte ; il ne faut pas, cher ange, que notre bonheur soit troublé...
Jane le serra dans ses bras avec effroi, et ses baisers furent plus doux,' les caresses de Landon plus vives.
Le lendemain la tristesse s’empara de Jane, car Horace lui dit :
— Mon cher ange, dans peu j’irai à Paris.
— Pourquoi ?
* — Ne faut-il pas réaliser ma fortune, donner ma démission, obtenir l’autorisation de quitter la France ?... Ohl ne crains rien, ma promptitude sera en raison de mon amour, et mon absence ne durera pas quinze jours.
— Laisse-moi t’accompagner, dit-elle ; voyager avec toi est un bonheur suprême. En effet, quand je marche auprès de toi, appuyée sur ton bras chéri, moi qui jadis me trouvais lasse au bout de cent pas, je sens que j’irais à pied jusqu’à Rome. Quel sera donc cet autre plaisir de penser ensemble vaguement, emportés par une voiture
ai II
rapide sur une route qu’on voudrait rendre éternelle l Je pars, n’est-ce pas?...
— Chérie, ce voyage, qui te semtle charmant, serait pour toi un supplice insupportable; tu resterais seule à Paris pendant des journées entières : pourrais-je t’emmener partout ? Non, je partirai seul.
Pour la première fois Jane avait à déployer cette soumission aux volontés d’un bien-aimé, charme le plus puissant d’une femme, respectueux devoir d’un véritable amour^ En sentant qu’elle obéissait, elle éprouva une sorte de joie :
— Tule veux, dit-elle, je Pesterai malgré les vœux secrets de mon cœur. Ce voyage ne nous sera-t-il pas funeste ?
^ Je ne rêverai plus que faucons, que réseaux,
dit-elle ; mais elle se prit à rire, et, le regardant avec une douceur d’ange, elle ajouta : — Je voudrais que tu m’ordonnasses' quelque chose de plus cruel, j’obéirais encore.
Horace tomba à ses pieds, saisit ses mains et lui dit :
— O charme de mon cœur 1... non, ta patrie n’est pas la terre!...
Il baissa la tête sur- les genoux de Jane et versa quelques pleurs en silence. Elle le vit, et lui serrant la main :
— Écoute, dit-elle, la première fois que tu m’as quittée tu as été blessé ; la seconde fois, tu m’as crue infidèle : que m’arrivera-t-il maintenant ?
— Rien, j’espère, répondit-il d’une voix entrecoupée : que le ciel nous protège 1...
— On dirait que tu crains ? Landon s’échappa sous prétexte d’aller préparer son voyage.
— Heureusement, dit-elle, j'ai encore quelques jours à le voirl...
JANB LA PALE
Landon revint à la nuit : en traversant le cloître, il aperçut une figure noire, debout, devant sa maison : il approcha. Une femme vêtue de noir passa lentement à ses côtés et se perdit dans les hautes et sombres murailles du' cloître : il entendit le froissement des étoffes qui couvraient CO fantôme, et il frissonna involontairement. Le passage rapide de cette ombre lui jeta un froid de glace jusque dans le cœur.
— C’est ma femme I dit-il avec terreur.
Puis rappelant son courage :
— No serait-ce pas une vision de mon cerveau troublé? pensa-t-il ; je veux, parbleu 1 en être certain...
Apercevant l’ombre de cette femme en deuil projetée dans le cloître par la lueur du seul réverbère qui éclaii'ât ce triste lieu, il courut, et, malgré ses recherches, il ne trouva personne. Alors, en proie à un effroi mêlé de superstition, il s’arrêta silencieusement et prêta l’oreille, espérant encore entendre le bruit des pas du spectre. Des soupirs étouffés semblèrent sortir des arceaux de la cathédrale, il se dirigea de ce côté; mais, après l’inspection la plus minutieuse, il ne découvrit rien qui pût justifier l’illusion de ses sens. — Elle m’apparaît dans mes songes, dit-il, elle peut bien me poursuivre le soir!... Honteux d’avoir obéi à cette faiblesse, il se hâta de rentrer chez lui.
— Grand Dieu I s’écria Jane en le voyant entrer, qu’estil arrivé? Horace, tu es pâle!...
— Alors je te ressemble, diUl en riant : et il s’assit auprès d’elle.
— Jure-moi, dit-elle, que tu n’as fait nulle fâcheuse rencontre.
— Non, je t’assure...
— Elle respira plus librement, et, l’embrassant :
— La tranquillité d’une femme, ajouta-t-elle, dépend
du moindre pli qui se forme sur le front de celui qu’elle aime...
Le matin même Eugénie était arrivée à l’hotel du Faisan. Le voyage lui avait rendu de la force et de la santé. Rosalie remarqua môme que le visage de sa maîtresse quittait son expression de douleur à mesure que ' l’on approchait de Tours. Quand la voiture roula sur la levée et que la duchesse aperçut les clochers de Saint- Gatien, elle sourit, embrassa son fils avec joie et Rosalie dit ;
— Madame ne paraît pas avoir été malade.
— Je suis tout à fait bien, répondit Eugénie.
Pondant la route, la jeune duchesse avait fait à sa fidèle Languedocienne, sinon une confidence entière, du moins une relation succincte des principaux événements qui l’amenaient à Tours, prévoyant bien que l’adresse de Rosalie, lui serait plus d’une fois utile. La femme de chambre avait promis une discrétion sans bornes et une fidélité à toute épreuve. Sans comprendre la sublimité du caractère de sa maîtresse, elle l’aimait trop pour ne pas lui obéir aveuglément. Le hasard voulut que la duchesse descendît à l’hôtel du Faisan, où Landon avait séjourné pendant quelque temps. L’infortunée dut bien souvent et avec bien de l’amertume songer au premier voyage qu’elle avait fait dans la môme voilure avec un époux chéri, de qui elle ne voulait point encore se plaindre. La place d’Horace était restée sans être occupée, et Eugénie la respecta môme au point de n’y pas poser son enfant. Cette place vide lui rappelait en effet son bien-airaé alors qu’elle semblait elle-même en être aimée, et cela seul combattait les plus cruelles visions de son imagination. Lorsque la duchesse, qui ne s’était fait prudemment connaître que sous le nom de comtesse de Taxis, fut assise dans l’appartement qu’elle avait choisi, sa première pensée fut pour dire à Rosalie :
— Par quel moyen découvrirons-nous leur demeure ?...
Et elle fondit en larmes.
' — Ah 1 madame, ce sera difficile 1 vous ne voulez ni compromettre personne ni vous montrer, m’avez-vous dit : n’importe, je ne manque pas de ruse... et en parlant ainsi la soubrette frappait le parquet de petits coups de pied réitérés et regardait par la fenêtre :
— J’irais bien à la promenade publique, dit-elle, il doit y èh avoir une ici ; mais monsieur n’est pas homme à aller se promener en public avec celle qu’il aime.
— Oh ! non 1 dit la duchesse en balançant son enfant comme pour l’endormir.
— Eh bien! trouves-tu un autre moyen?...
Rosalie, sans répondre, s’élança comme un trait hors de la chambre et se rendit dans la salle commune.
— Quel est, dit-elle à l’hôte, ce garçon que vous avez mené sous votre remise et auquel vous montriez cette voiture?...
Rosalie indiquait de la fenêtre la berline dans laquelle Landon était venu à Tours. Cette berline avait été vendue par Nikel à l’hôte du Faisan lorsque Landon crut se fixer à Tours. Nikel et l’hôte étaient devenus grands amis, et le chasseur venait emprunter la berline pour le nouveau voyage qu’entreprenait son maître.
— Connaissez-vous cet excellent garçon, mademoiselle? répondit l’hôte à Rosalie.
— Mais je crois l’avoir rencontré quelque part. Quel est son nom ?
— Nikel, mademoiselle ; c’est le valet de chambre d’un jeune homme nouvellement arrivé dans notre ville, et qui vient de s’y marier.
— Vous nommez le jeune homme ? — Horace Landon.. . Il a épousé une Anglaise de la plus grande beauté. Je suis peut-être le seul qui l’ai vue... j’étais un dOvS témoins...
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— > Landon!... Landon!... répéta Rosalie; ne demeuret-il pas...
— Rue Racine, dans le cloître...
— Je me trompe, mon cher monsieur, le valet m'est aussi incomm que le maître.
Rosalie, consternée, remonta précipitamment et se résigna à apprendre cette fatale nouvelle à sa maîtresse en usant des plus grandes précautions. Un affreux silence suivit ce récit. La duchesse était pâle et comme foudroyée.
— Marié 1 s’écria-t-elle enfin d’une voix déchirante ; marié!... "Je veux y aller sur-le-champ... Rosalie, quelle heure est-il?... Dans le cloître, dites-vous? Ne me parlez pas, vous m’empêcheriez d’entendre. On vient, je crois; non, non, personne ne pense à moi... Marié! Et cet enfant, bourreau, tue-le donc aussi, puisque c’est moi qui te l’ai donné !...
•Eugénie avait les yeux fixes, elle était debout et tendait son enfant; Rosalie le prit, et pensa avec terreur que sa maîtresse devenait folle. La duchesse se promena lentement autour de sa chambre ; son air était égaré, sa poitrine haletante.
— Oh! oui, poursuivit-elle, Jane est une créature céleste... je suis loin do pouvoir lui être comparée... je sais que tu dois l’aimer mieux que moi... mais tu savais, toi... que je mourrais... oui, je mourrais!... Rosalie, à qui désormais pourra-t-on se confier?...
La duchesse demeura comme anéantie pendant quelques minutes; tout à coup elle revint à son enfant, qu’elle avait déposé sur le sofa, elle le pressa contre son sein avec effusion.
— Pauvre être! dit-elle, tu as nne mère bien malheureuse! elle n’était née que pour souffrir: malheureuse pendant son enfance, malheureuse encore aujourd’hui.
elle est enûn destinée à toujours souffrir, elle ex{>iera une année de bonheur par des tourments sans fin 1... Ocher Horace 1 si tu voyais ton enfant... si tu le voyais ainsi dormir, lu aurais peut-être pitié de sa mèrel...
Elle pleura alors abondamment, et Rosalie comprit qu’il n’y avait pas d’autre soulagement aux maux de sa maîtresse que celui que la nature lui offrait ainsi.
— ' Horace serait mort de douleur si, apprenant que Jane lui est restée fidèle, il lui eût fallu vivre séparé d’elle!... moi seule je suis de trop!.,. Si je meurs, je ne serai pas regrettée ; je ne demande que d’être plainte 1... pas autre chose. Mais mon enfant n’est-il pas aussi le sien? ne doit-il pas l’aimer?... Tout à coup, frappée par une pensée nouvelle, elle se leva, et par un violent effort* redevint entièrement calme. Il semble que les femmes, dans leurs moments d’énergie, soient plus fortes que les hommes. — Il est perdu! dit-elle, Rosalie, partons!... partons l Elle s’arrêta et pâlit. — Il est icil dit-elle, et je ne le verrais pas!... Un regard, même indifférent, me serait, je crois, si doux!... Son amour, sa tendresse, étaient revenus avec la raison, et son courage était égal à son infortune. — Rosalie, j’irai !... je le verrai.
— Mais, madame, songez donc...
— Je le verrai en secret, rassure-toi !...
Elle sortit le soir, contempla longtemps cette maison, asile du bonheur: sa souffrance fut horrible, elle y trouva pourtant une sorte de charme. Il y a en effet deux douleurs : la douleur héroïque et sublime, qui s'asseoit sur une tombe et se repaît de l’image d’un ami qui n’est plus ; et il y a la douleur plus timide, mais non moins profonde, qui fuit tout souvenir funèbre et se consume dans une muette solitude. Eugénie rentra.
— Madame, il faut vous mettre au lit, lui dit Rosalie.
— Tu crois ?
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■“ Oui, madame, vous ôtes glacée.
— Que ne suis-je morte I . . .
Elle se coucha cependant, et- la fidèle Rosalie voulut passer la nuit auprès d’elle.
Les apprêts du voyage de Landon se firent lentement. Jane, usant de la finesse que déploient les femmes quand elles veulent satisfaire sourdement un désir, créait des retards et multipliait les obstacles. Néanmoins la veille du départ arriva : le temps était la seule chose qu’elle ne pouvait empêcher de marcher. La tristesse de Jane avait -redoublé : quelquefois elle s’élançait dans les bras de Landon et disait :
— Ne pars pas? reste avec cette pauvre Jane qui t’aime tant !...
— Mon ange, répondit Landon, si tu le veux, je vais rester, mais ce serait agir comme les enfants, qui mettent la main devant leurs yeux pour ne pas voir l’objet qui les effraye. " '
— Tu as raison, tu as toujours raison ; nous autres, nous ne sommes que faiblesse ; mais les Écossaises ont le don de seconde vue, et j’ai été élevée en Écosse. Je pressens quelque malheur : la voiture est-elle solide ? Si tu allais verser en route, ne va pas...
- Folle! - ‘ -
— Oui, tu as encore raison, l’amour est une folie.
Le temps était superbe malgré le froid, le ciel était sans nuages, le soleil brillait et la campagne avait encore un reste de verdure. Jane voulait se promener avec Ho-
JANE LA-PALB
race pour la dernière fois avant son départ; Landon y consentit. Ils sortirent de Tours par le faubourg Saint- Étienne et marchèrent en silenèele long de la levée d’Am- . boise.
— Je ne connais, disait-elle, rien d’affreux comme l’absence; j’ai toujours souffert par elle.
Ils se reposèrent à une demi-lieue environ de la ville sur une grosse pierre qui se trouvait aif bord de la levée.
— Horace, dit Jane, regarde comme tout va prendre le deuil de ton absence : vois ce nuage à l’horizon, il ressemble à un crêpe, U annonce de la neige pour demain. Demain 1 comment puis-je prononcer ce mot? Demain tu me quittes... Être quinze grands jours, quinze siècles sans te voir, sans t’entendre ! Au moins dis-moi bien ici, sur cette pierre, ah! dis-moi bien que tu m’aimes! je serai longtemps sans l’entendre, dis-le moi si bien, que tes paroles retentissent toujours à mon oreille^.. J’écoute mon bien-aimé.
— Jane, je vous aime ! répondit Horace avec une gravité profonde. O mon unique amour, poursuivit-il en la pressant contre son cœur; et ayant regardé sur la route pour s’assurer qu’il ne pouvait pas être vu, il l’embrassa.
Tu ignoreras, j’espère, combien je t’aime!... Que sais-tu, dit-il avec énergie, si dans ce moment même je ne te sacrifie pas honneur, patrie... et plus encore?...
— Que signifient ces mots?... s'écria-t-eÜe.
Landon se mit à rire.
— Ne t’ai-je pas dit que je t’aime?...
— Oui, mais tu m’as effrayée... et je ne veux pas qu’un sentiment d’effroi se mêle dans mon âme au souvenir d’une si douce fête. — Jane, continua-t-il avec le tendre accent qui la charmait si puissamment, qu’elle serait éternellement restée dans une attitude de respect,' occu-
JA>rC LA PALE
Si!)
pée à savourer ses paroles, ma chère, possédons^nous le sublime langage de archanges pour parler de leur vie ? L’homme en tombant perdit toute mémoire de cette langue céleste, et les doux regards, les étreintes, les exclamations de l’amour, sont tout ce qui nous en reste. Tu la parles, toi, cette langue harmonieuse quand ta harpe résonne, quand tes yeux lancent la flamme. A tes côtés, je deviens tout âme, toute divinité... je te ressemble enfin... Hélas I je peux sentir nion bonheur, mais le décrire, je ne saurais : tout ce que je puis dire, ^’eSt qu’où tu es là' est la vie pour ton Horace,
— N’entends-tu pas des soupirs étouETés? s’écria Jane.
Tous deux écoutèrent, regardèrent autour d’eux, et
n’ayant vu personne ils revinrent se tenant par la main, ravis, heureux, et Jane était moins inquiète : ils marchaient comme les anges dans un nuage de feu. Lorsqu’ils furent assez éloignés pour ne plus voir le lieu de la scène, Eugénie sauta avidement sur la pierre. C’était elle qui, témoin invisible de cette scène, n’avait pas réussi à étouffer ses soupirs et ses larmes. La levée d’Amboise est une digue faite pour préserver les plaines qui séparent la Loire du Cher, et Eugénie, en se glissant au bas du talus, avait pu suivre les deux amants, qui marcliaient sur le sommet de la levée. Quand ils se reposèrent, elle avait trouvé dans cette digue une excavation assez profonde qui lui permit de se dérober à leurs regards' et d’entendre leur conversation.
— Eh bicnl Rosalie, dit-elle, y a-t-il de l’espoir?
La Languedocienne était muette..
— Si Nikel, répondit-elle en retrouvant la parole, se jouait ainsi de moi, je lui arracherais les yeux !
— Pauvre enfant! et tu crois aimer 1... Quel organe enchanteur a cette créature I...
— Laquelle, madame ?
3âO
— Ah I toutes deux I dit Eugénie en pleurant. Il s est assis là (et elle regardait la pierre) : voici la trace de son pied (sans Rosalie elle eût baisé le sable). Bien cruel et bien cher! ajouta-t-elle en levant les yeux aux ciel. Venez, Rosalie, voici l’heure de coucher son fils !...
Elle soupira, mais elle avait entendu la voix de son bien-airaé. Cette voix lui avait déchiré le coeur comme le cri de liberté qu’écoule un prisonnier, mais elle l’avait entendue... Jane accompagna son mari jusqu’à Blois, puis elle obtint d’aller à Orléans ; mais là Horace fut infiexible. Jane repartit pour Tours, après avoir écouté lôntemps sur la route le bruit de la berline. Quand elle rentra chez elle, elle trouva la maison vide, affreuse. Sa chambre, ce temple sacré, lui déplut : n’était-ce pas l’endroit où, pour être seuls, ils se réfugiaient? En la rangeant elle-même, elle pensa qu’elle n’avait pas encore trouvé de femme de chambre : elle voulait une autre Nelly, plus jeune, plus vive. Gertrude, toute gentille qu’elle était, ne savait rien; sa jeunesse ne lui permettait pas de grands travaux. Jane s’estima heureuse d’avoir une distraction ; s’occuper du choix d’une nouvelle Nelly, c’était chose sérieuse, et Jane comptait au moins dérober quelques jours à la tristesse. Une âme chagrine a besoin de mouvement et d’activité. Jane mit sur-le-champ Gertrude et Nikel en campagne.
Le chasseur eut recours à son ami, l’hôte du Faisan, Rosalie aperçut encore son mari causant confidentiellement au milieu de la cour. L'envie do savoir ce qui se passait chez la rivale de la duchesse, et, mieux que cela, le plaisir d’épier un mari, firent descendre la Languedocienne. Elle manoeuvra comme un chat qui a peur de se mouiller les pattes, et, saisissant un moment où l’hôte et Nike!, qui se promenaient en long dans la courj loi tour-
JANË LA PALK
naient le dos, elle parvint à gagner, sans être vue, une sorte de bûcher d’où elle pouvait tout entendre.
— Madame Landon voudrait qu’elle eût une certaine éducation, disait Nikel à l’hôte.
— C’est donc une dame de compagnie que madame Landon désire? répondit l’hôte.
— A peu près, dit Nikel ; il faut cependant qu’elle puisse faire la chambre, mais voilà tout!...
Ils s’éloigHèrent, et Rosalie n’entendit plus rien. Bientôt ils revinrent.
— Votre maître est donc parti?...
— Oui, elle gagnerait sept à huit cents francs.
— Vraiment?
— Et une rente après quelques années de service...
Leur marche les dirigeant vers l’autre bout de la cour,
Rosalie attendit.
— Mais, disait l’hôte en revenant, j’ai une de mes
cousines qui, si les quatre cents francs de rentes sont certains, pourrait....
— Pourvu qu’elle plaise...
Ils étaient encore trop loin pour que Rosalie pût saisir la suite, mais au retour :
— Delà Havane 1 disait l’hôte avec surprise.
— De la Ilavanel répéta Nikel, et d’un goût! ahl jamais vous n’aurez fumé meilleur cigare!...
Cette fois la Languedocienne s’esquiva en reconnaissant que le chasseur était incorrigible, et que, nonobstant ses promesses, il fumait toujours en secret. Elle commenta tout ce qu’elle avait surpris et en instruisit Eugénie.
— Et que m’importe qu’elle veuille une femme de chambre 1 s’écria la duchesse, cela me rendra-t-il Horace? D’ailleurs, à quoi pensai-je?... je ne plairai plus!...
Rosalie se retira.
»ANB tA PAL B
— Il' est perdU' pour moi ! répéta-t-ette ; et cepondaiït le voir, c’est toute ma vie! PeTurquoi' ne serai^je pas son esclave, sa servante?.».
Elle parcourut sa chambre à grands pas, s’assit, se levas sentit la sueur inonder son dos et le froid la gagner tout à coup. Elle acquérait en ce moment, xme énergie nouvelle.
— Oui, s’écria-t-ello, j’en aurais^ le cowa^l: nulle femme n’aura porté si loin le dévouement de l’amour !...
La jalousie, sentiment qui n’abandonne jamais entière^ ment le cœur le plus aimaiit quand il est offensé, lui laissait entrevoir une vengeance bien' légitime au milieu de ses souffrances.
Elle appela Uosalte ;
— Mion enfant, lui dit^elle, quo je t’embr^Kae pour ta nouvelle !...
**- Laquelle ?'
Ne \mti-elie pas una femme do cbambce? Ce' sera moi!...
— Y pensez-vous, madame.?'
— Ce sera moi, vous dis*- je?..» eHe regarda ftosalie et Rosalie se tut. Mon enfant, si monsieur le duo était au logis, je ne pourrais jamais être reçua.;: mais eu son îd)sence on m’acceptera, alors je fe déïie de«me ohaaser. . . Pas un mot, Rosalie.
— Votre enfaut,. madame?
Elle frémit.
— Ce serauxtobsbaole, mais je le vamerai 1: Basali&, voas vous logerez dans la maison qui sC: trouve vis-à-vist do la leur: tu l’achèteras, s’il le faut, et quelle que soit la somme dont tu puisses avoir besoin pour cela, jé te la donnerai ; si mon enfant a’éfeait pas souffert dans so maison, je l’auraioi. au moins,, à deux pas, sous mes yeux. D’ailleurs ne faut-il pas que vous me serviez?;,, Ainsi,
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JANB LA PALE
loue, achète cette maison^ il le faut... Cherche-moi vite un tablier, cours acheter un bonnet, et que dans deux heures j’aie mon costume...
Rosalie sentit qu’il y avait dans ce projet des idées trop élevées ou un plan trop difficile à concevoir pour elle. Elle sortit, et sans se creuser la tète à deviner les raisons qui engageaient sa maîtresse à jouer un tel rôle, elle s’empressa de lui obéir. En moins de trois heures elle en fit une des plus jolies soubrettes qui eussent porté le tablier. La duchesse reconamanda à Rosalie de quitter l’hôtel du Faisan quand elle aurait trouvé à se loger et de mettre la voiture en lieu sûr ; les armes des Landon étaient peintes sur les panneaux.
Eugénie courut chez sa rivale avec tant de précipitation, qu’on eût dit qu’elle craignait do voir son dessein renversé par quelque réflexion. Elle tâchait de ne plus penser à rien.Jîlle entrevoyait bien des chagrins, des instants cruels : mais elle vivrait sous le môme toit qu’Horace, elle le verrait, lui obéirait : — Il no m’empêchera pas, se disait-elle, de l’aimer... ainsi je serai presque heureuse : cette vie-ià est encore préférable à la mort... et... sans lui je mourrais;.. Elle arriva rue Racine, frappa, entendit les pas de Nikel. Il ouvrit.
— ÎDieu du ciel! madame la duchesse 1 s’écria-t-il.
— Nikel, dit Eugénie,, silence...
Immobile, il la regardait d’un air effaré. >
— Nikel, reprit la duchesse, pas un mot, ou vous perdez votre maitrel II faut me traiter devant Madame... ma^. dame enfin, et ses domestiques, comme si., j’étais une femmo de chambre, si elle m’accepte I, ri Surtout pas d’imprudence, pas d’indiscrétion ; vous tueriez trois personnes par un mot... Allez aoitoncer à la maîtresse de la maison qu’il se présente une femme de chambre, .aUezin, Vous
êtes pâle, ajouta-t- elle, ne nous perdez pas, raffermissezvous!...
Le pauvre chasseur marcha, mais lentement : la foudre tombée à ses pieds ne l’aurait pas tant étourdi. Il arriva dans le salon et bégaya sa commission...
— Qu’avez-vous, Nikel ? lui dit Jane.
— C’est qu’elle est jolie comme un ange... mon général.
— Le pauvre garçon ! il est fou 1
— Plaît-il, madame?... le duc.
— Elle se nomme madame Leduc? reprit Jane, faites entrer.
Le pauvre chasseur eut encore assez de présence d’es- ' prit pour prévenir la duchesse qu’elle se nommerait désormais madame Leduc. Eugénie parut à la .porte du salon.
— Donnez-vous la peine de vous asseoir, lui dit Jane avec un son de voix plein de bonté.
Eugénie s’assit, regarda sa rivale et ne put lui refuser son admiration; Jane surpassait le portrait idéal que la duchesse avait imaginé jadis en lisant l’histoire des amours de Landon. La figure d’Eugénie s’altéra ; les deux sentiments contraires sur lesquels roulent toutes nos affections, la haine et l’amitié se disputèrent son cœur. Tantôt elle se sentait prête à tout sacrifier au bonheur de celte belle créature et de Landon, et tantôt sa jalousie lui suggérait de porter la douleur et la mort dans ces deux cœurs ennemis de sa joie. Jane était assise sur un divan, et, le coude appuyé sur un coussin, elle retenait dans sa main sa tête pleine de mélancolie, mais respirant aussi le bonheur et l’amour. Elle regardait avec intérêt Eugénie, qui, modestement placée sur une chaise à quelques pas de sa rivale, baissait et relevait ses yeux tour à tour : malgré les tourments qu’elle éprouvait, sa contenance était calme.
— Avez-vous déjà servi, madame ? lui demanda Jane.
— Oui, madame, rtipondit Eugénie avec une douloureuse expression, mais je n’ai servi qu’un maître.
— Vous ôtes, m’a-t-on dit, d’une bonne famille.
— Oui, madame.
— Vous avez donc éprouvé des malheurs?
— Oui, madame, de bien grands.
— Vous vous appelez madame Leduc; mais quel est votre nom de baptême ?
— Joséphine, madame.
— Eh bien, Joséphine, approchez-vous de moi. (Elle lui montra le divan.) Là, bien. (Elle lui prit la main.) Contez-moi vos malheurs...
— Madame, dit Eugénie, j’étais placée auprès d’un officier peu 'fortuné, il est vrai... mais...
— Oh I j’entends le mois, dit Jane ; tout ce que vous m’ajouteriez serait inutile, mon enfant ; vous avez aimé !... O Dieu de bonté I je te remercie ! Vous avez aimé, et vous êtes malheureuse!... Ah! vous me comprendrez, vous! Votre figure annonce une belle âme... vous serez pour moi une amie... Au moins je ne verrai plus leurs yeux me regarder froidement... Pardon, continuez...
— J’ai un enfant!... dit Eugénie en rougissant.
— De lui f
— Do Imî, madame. •
— Pauvre femme!... Quel âge a-t-il?
— Huit mois, tout à l’heure.
— Mais que vous est-il donc arrivé !
— 11 m’a abandonnée !...
Elle ne put retenir un torrent de pleurs. — Il m’a abandonnée, et... il est mort, mort pour moi!...
Jane prit la main d’Eugénie pour la serrer sur son cœur. A ce moment Eugénie se leva, dégagea sa main et s’élança vers la fenêtre pour respirer l’air extérieur ; sa
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rivale l’avait écrasée par ses pleurs. Bientôt elle revint, et frissonna quand Jane, lui reprenant les mains, ajouta ;
— Joséphine, vous amènerez votre enfant dès ce soir, nous on aurons soin ; j’adore les enfants, je veux bercer le vôtre, lui chanter des chansons pour l’endormir. Je connais maintenant toute votre histoire : elle a bien du rapport avec la mienne. Eugénie la regarda avec stupeur.
— Mais moi, je suis plus heureuse que vous; mon bien» aimé est revenu, le vôtre reviendra peut-être.
— Il est mort pour moi, madame. Il ne m’aime plus !
— Et... vous avait-il dit qu’il vous aimait?
Eugénie baissa la tête et la releva en agitant ses sourcils comme si elle fût soudain devenue folle.
— C’est donc un lâche? reprit Jane.
— Oh I non, s’écria Eugénie en laissant échapper un sourire de dédain.
Son heureuse rivale aperçut le sourire, et, pressant alors Eugénie sur son cœur, elle s’écria :
— Ah ! vous aimez, je le vois.
Il y eut un moment de silence, pendant lequel elle examina Eugénie avec attention.
— Madame, reprit Jane avec une vive émotion, soyez mon amie. Le seul service que je vous demanderai sera de faire ma chambre avec moi ; du reste, vous aurez un appartement à vous, vous mangerez seule et vous viendrez avec moi aussitôt que mon mari sortira. A ce titre d’amie, vous nous rendrez mille petits services à table : je n’aime pas, quand je suis avec lui, que des domestiques écoutent, entrent, sortent et nous voient. Je voudrais alors une âme amie qui comprît l’amour et ses exigences. Yous m’entendez, n’esl-ce pas? Quant à vctro fortune, ne craignez rien : vous savez que mon mari est très-riche, vous n’avez qu’à demander. Si cent louis de
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rentes perpétuelles vous conviennent,’ nous vous les assurerons. Tenez-vous à rester en France ?
— Partout où vous serez, madame, je me plairai.
' — Nous allons voyager en Écosse.
Eugénie frissonna.
— Ün peu plus tard,' se dit-elle, je l’aurais tout à fait perdu. Elle trouva son affreuse situation preféral^e à celle dans laquelle elle aurait alors été plongée.
— Eh bien, continua Jane, c’est convenu, ma chèpô, ce soir môme vous viendrez, n’est-ce pas ?
— Oui, madame ; je vous rends mille grâces de votre bonté.
— Eh 1 non, Joséphine, c’est moi qui vous remercie. Avec quel plaisir nous causerons ensemWe. Je vous parlerai de mon cher Horace. Ah l votre présence m’a donné un moment de joie. Il est absent, et j’étais triste quand vous ôtes arrivée. Je l'aime, mon enfant, comme voué aimiez vous-même.
A ce moment Eugénie aperçut le portrait de Landon et pleura. Heureusement Jane attribua ces larmes aux souvenirs qu’elle avait réveillés.
— Que je m’en veux, dit-elle, de vons rappeler vos malheurs. Allons, amenez-moi votre enfant et restez avec moi : deux jeunes folles comme nous feront un beau ménage. Mais dites-moi, pourquoi portez-vous ainsi des rubans de deuil ?
— Pourquoi, madame? Est-ce une question?
Jane baissa les yeux ; elle avait eu l’orgueil de croire qu’elle seule savait aimer. Cette divine créature alla à Joséphine, et, déposant toute jalousie, heureuse de rencontrer une âme digne de la sienne, elle embrassa sa rivale avec une touchante effusion de cœur.
Eugénie sortit. Chlora avait exercé sur elle son empire, comme elle avait séduit à son tour sa belle rivale.
En un moment ces deux âmes, que les circonstances rendaient ennemies, s’étaient senties de la môme nature ; et si l’on suppose aux belles âmes une commune origine et une tendance à se réunir, elles s’étaient identifiées à leur insu. — C’est une sirène, se dit Eugénie en sortant, elle attire pour donner la mort. — Elle est charmante, pensa Jane, je l’aime déjà. Eugénie avait eu un espoir, il était détruit : elle acquit la conviction que jamais elle n’éclipserait Chlora, et cette cruelle certitude ne servit qu’à l’affermir dans la résolution qu’elle avait formée, de lutter d’amour avec Jane.
La jeune duchefese trembla en présentant son enfant à sa rivale. Elle croyait que la ressemblance causerait quelque malheur, oubliant qu’il faut être mère pour bien connaître les traits d’un enfant. Jane le trouva charmant.
— Quelle envie cela donne d’être mère! Mais, ma chère, vous ôtes d’un luxe... Votre enfant a une robe; et quel bonnet ! une dentelle d’Angleterre.
— Ahl madame.
— Ma chère, écoutez : appelez-moi Jane quand nous serons toutes seules. Quand j’aime, moi, c’est tout de bon.
— Un enfant, continua Eugénie, est tout l’orgueil d’une mère.
~ Et le père, qu’est-il donc?
Mais Jane s’arrêta en pensant au malheur d’Eugénie.
— Ma chère, reprit-elle, vous me sauvez la vie, vous et votre enfant; je serais morte cent fois d’impatience si je n’avais pas une occupation qui me prît la nuit et le jour. J’aurai à veiller, n’e^t-ce pas? à aller, venir, chanter, pour endormir votre cher petit, le faire manger; alors je n’aurai plus dans l’âme cette pensée affreuse : — Tu es seule... il n’est plus là !
Eugénie aperçut un avenir affreux. — Supporterai-jc, se dit-elle, le spectacle de leur amour? Le soir môme elle
fut installée dans cétte maison, dans cette maison pleine d’un bonheur qui n’était pas le sien. Elle aida Jane à préparer la chambre nuptiale, et quand elles eurent fini : — Joséphine, dit Jane, je ne coucherai jamais ici. Nous irons ensemble dans le salon là-haut : il y a deux lits, nous soignerons votre enfant tour à tour, vous pourrez dormir. La vue de cette chambre me tuerait.
^ Eugénie connut >insi tout à coup le caractère adorable de sa rivale; elle admira cette inépuisable bonté, cet esprit doux et gai, et cette amitié touchante (presque aussi pure que son amour) dont elle accablait une personne inconnue. La duchesse, en prenant la fatale résolution de servir Jane et son mari, n’avait pas vu toutes les souffrances de cette situation ; elle aurait préféré la mort. Le lendemain Jane reçut une lettre de Landon, elle la lut à Eugénie; la pauvre duchesse aurait bien voulu baiser récriture. Jane la baisa devant elle. La duchesse épia un moment où elle resta seule, et, relisant cette lettre pleine de tendresse, elle tâcha de se persuader que ces brûlantes expressions d’amour s’adressaient à elle. Elle songea (ce fut une pensée tout amère) qu’elle n’avait pas reçu un seul mot de Landon après en avoir été abandonnée si cruellement, et que jamais le duc ne lui avait parlé si tendrementi Elle fut encore bien plus mortifiée : Jane reçut une lettre tous les jours, et Landon l’instruisait de ses moindres démarches, tandis que pendant l’année de bonheur passée avec lui il avait souvent gardé le silence sur ses occupations. Chaque événement amenait un contraste, et le contraste excitait les pensées les plus cruelles pour Eugénie. Néanmoins la duchesse trouva quelque plaisir à suivre ainsi Horace dans les détails les plus minutieux de sa vie, et elle eut des remerciments à adresser au Dieu qui mesure le vent à la brebis nouvellement tondue. Elle avait bien des soulTrances, mais çà et là
aussi quelques consolations ; elle finit même, malgré son Jiorrible jalousie, par écouter avec un calme apparent les récits que Jane lui faisait de son amour pour Landon. Jane parlait alors pour toutes les deux, et Eugénie pouvait par instants oublier la contrainte qui lui était imposée ; puis elle était si bien façonnée à la douleur depuis sa jeunesse. Sa rivale avait les soins d’une mère pour Eugène, ellé pleurait même sur le sort de la prétendue Joséphine. Gomment Eugénie aurait-elle pu ne pas lui pardonner dé l’avoir innocemment emporté sur elle? Rosalie réussit à louer un appartement dans la maison voisine, -elle s’y établit, et il y eut bientôt une reconnaissance mémorable entre elle et le maréchal des logis.
Quand Nikel aperçut sa femme ; — Je mo doutais bien, s’écria-t-il, que mon chef de file ne tarderait pas à se montrer.
— Tu m’as joué un joli tour, répondit Rosalie en le regardant d’un air moitié fâché, moitié joyeux; viens chez moi, nous avons à causer.
— Sera-ce long? répliqua le chasseur, qui cherchait à plaisanter.
— Aussi long que cela me plaira, coureur!
Rosalie et Nikel s’expliquèrent, reconnurent qu’ils en savaient autant l’un que l’autre sur le compte de leurs maîtres, et restèrent animés du même dévouement, l’un pour monsieur, l’autre pour madame. Un mois se passa de la sorte. Jane déployait cette fausse activité des personnes qui soutfrent et qui essayent de se tromper ellesmêmes, de donner le change à leur âme par de vaincs occupations. Sa peine était aussi vive qu’au moment du départ de Landon.
— Il avait dit quinze jours, et voici un grand mois ! disait-elle à Eugénie du ton d’une tristesse profonde.
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On ëtait au milieu du mois de mars; le froid avait ro" pris avec une certaine intensité ; le ciel était sombre et les toits étaient couverts de neige. La maison qu’liabitait Jane avait redoublé de taciturnité : on aurait pu, sans le facteur de la poste, s’y croire au bout du monde. Un mat tin les deux épouses, assises au coin du feu dans le salon, travaillaient après leur déjeuner; Eugène jouait à leurs pieds; Chlora regardait la pendule, ainsi qu’Eugénie, car l’heure de la poste approchait, Nelly entre et donne la lettre à sa maîtresse, qui l’ouvre avec sa précipitation accoutumée; à peine y a-t-elle jeté les yeux, qu’elle la laisse échapper de ses mains.
— Il arrive aujourd’hui pour dîner I... entendez-vous, ma chère?... Il arrive, Joséphine! embrassez-moil... Qu’avez-vous? vous changez...
— C’est vous qui m’avez fait peurl votre exclamation... je n’ai su ce que c’était...
Eugénie rassembla toute sa résolution; l’instant fatal approchait.
— Comprenez-vous quelles doivent ètro ma joie et mon impatience?.,. Songez donc, il s’approche à chaque instant I
— M, le duc sera sans doute aussi heureux que vous de cette réunion ?...
— Pauvre enfant ! son malheur lui est toujours présent... Peut-être avez-vous eu une semblable scène avec votre amil... Ohl non, pas une, mais mille I... Mais je