‹ Jane la pale H. de balzacChapitre 9 sur 12 · SAS · texte numérisé non relu

SAS

— Mais il est notaire...

— Eh! qu’est-ce qu’un notaire, madame?... Quand Eugénie sera de i-etour, il faudra balayer mon salon, et que mon gendre n’y trouve que des gens comme il faut...

A ces mots elle salue sa mère, et madame Guérin se dit : — Toujours la même... Elle gémit, mais elle l’aime : c’est sa fille, la seule qu’elle ait eue; c’est l’arbre auquel elle s’attache, son asile, le seul être au monde qui s’intéresse ou doive s’intéresser à elle. Au moment où Eugénie monta dans la calèche qui l’entraîna vers la Bourgogne, elle entra dans un nouveau monde. Voyager avec celui qu’on aime, voyager rapidement, se sentir emportée avec lui par un même mouvement, et, comme dans un nuage, voir les pays entiers, l’aurore se lever, le soleil se coucher chaque fois sur des sites nouveaux, et avoir pour point de vue un horizon immense, pouvoir, à l’aspect d’un charmant paysage, d’une côte vineuse où mille voix chantent la vendange, presser une main chérie, et, sans dire un mot, faire tout entendre par un regard, telle est la peinture imparfaite du bonheur d’Eugénie. Elle goûtait pour la première fois une volupté pure et sans mélange ; la voix de sa mère ne retentissait que par souvenir à son oreille; elle se sentait comme délivrée d’un fardeau, elle était heureuse enhn 1 Et quand sa pensée et ses yeux 'étaient distraits pour un moment de son propre bonheur, elle voyait Nikel et Rosalie heureux et sans nul souci. Souvent Eugénie versa des larmes de joie sur le sein d’Horace, qui goûtait pour la première fois le bonheur d’être aimé plus qu’il n’aimait lui-même. Il avait presque oublié Jane, et Eugénie vit errer sur ses lèvres un rire franc et dégagé de mélancolie. Loin de tous les yeux, ils se livrèrent à leur amour avec toute la fougue des premiers désirs. N’existè-t-il donc pas de grandes et de

nobles âmes que le bonheur ne conduit pas à la saliélë?

Eugénie eût désiré vivre toujours loin de Paris auprès de son bien-aimé. Cette solitude était pour elle un monde : une fleur qu'elle avait vue sépanouir la veille et qu’elle avait fait admirer à Horace devenait un souvenir pour le lendemain ; elle s’entourait ainsi des monuments de son amour. Mais ce désert qu’elle avait peuplé de riantes images, il fallut bientôt le quitter. Les lettres de sa mère se succédèrent si pressantes, qu’Eugénie, après quatre mois, fut obligée de retourner Paris. Elley revint avec douleur, ét quand sa voiture roula entre ces rangées de maisons si tristes, elle eut un pressentiment de malheur qui se dissipa promptement à la voix d’Horace. Eugénie surprit agréablement sa mère en lui annonçant une grossesse. Madame d’Arneuse accueillit sa fille avec tant de joie et de tendresse qu’elle ne remarqua pas d’abord le changement prodigieux opéré par Landon dans l’esprit et dans les manières d’Eugénie. En revoyant après quatre mois une fille dont la situation dans le monde, la beauté, la richesse, étaient pour elle des titres de gloire qui flattaient si fortement son amour-propre, madame d’Arneuse lui prodigua des soins presque maternels. Elle fit observer à Eugénie avec quel scrupule elle avait suivi son goût et ses désirs pour l’ameublement de son hôtel, elle l’initia aux mystères de la société au sein de laquelle elle vivait, lui raconta ses plaisirs, sa vie, espérant bien partager avec sa fille les joies de la frivolité, les pâles illusions du monde. Alors, durant ce premier mois, madame d’Arneuse, .enivrée, ne vit pas tout do suite qu’Eugénie d’Arneuso était devenue madame la duchesse de Landon. Ce n’étairplus une jeune fille craintive et taciturne : elle s’exprimait avec grâce, elle avait acquis des manières nobles et attrayantes; Landon, enfin, dans le désir de la soustraire à l’autorité maternello, lui avait inspiré la conscience de sa propre valeur

et de sa propre force. Loin de partager l’enthousiasme de sa mère à l’aspect de son hôtel et de ses gens, elle examina tout froidement et parcourut ses appartements sans donner aucune marque d’étonnement. Elle administra sa maison avec une facilité, une prestesse, une habitude qu’elle possédait naturellement. Elle parut au cercle de sa mère comme son devoir l’y obligeait, mais sans le fréquenter habituellement, et eut soin de s’y tenir comme une étrangère, laissant sa mère maîtresse dans son salon pour l’être elle-même dans le sien. Bientôt ce changement total, cette indépendance, cette séparation dans les intérêts, étonnèrent madame d’Arneuse ; et à la fin de l’hiver elle fut surprise de voir sa fille rester au coin du feu avec son mari au lieu de la suivre chez la Catalan! et au bal.

Alors, en montant en voiture avec madame Guérin, elle lui dit :

— Je ne sais pas, mais je trouve Eugénie prodigieusement changée.

— En mieux? répliqua la grand’mère.

— Non, répondit "madame d’Arneuse elle a oublié que je suis sa mère et n’a plus pour moi les mêmes at- . tentions ! Demoisêllc, elle était plus aimable.*. Son devoir no l’obligeait-il pas à me suivre? Elle est d’une réserve ridicule ! Ah ! je me souviendrai longtemps du silence imperturbable qu’elle a opposé à toutes mes questions, quand, à son arrivée, je lui demandais de me dire tout ce qui s’était passé entre elle et son mari. Là elle m’a blessée au cœur.

— Eugénie est chaste ! dit madame Guérin avec émotion.

— Je suis sa mère, répondit madame d’Arneuse en prenant un air de dignité.

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— Quand une fille est mariée, ma cbèro, il no faut jamais l’accuser, car un mari...

— Ne doit jamais rcmporler sur une mère ! répliqua madame d’Arneusc.

Madame Guérin se lut en voyant régner sur la figure de sa fille une expression de sévérité redoutable. Madame d’Arneuse avait réellement ressenti pour sa fille et pour son gendre une amitié qui, sans être bien tendre, était cepefidant tout ce que son cœur pouvait atteindre; mais, arrivée ü cette élévaGon, la mobilité de son caractère lui faisant une loi de redescendre, comme d’ailleurs, dans, le monde moral aussi bien (pic le monde physique, on descend toujours plus rapidement qu’on ne s’élève, il était probable que la marquise ne tarderait pas à trouver des motifs pour détester Eugénie et Horace. Eu elTet, la noblesse du maintien d’Eugénie devint roideur; le soin qu’elle prenait de gouverner sa maison, défiance de sa mère; ses manières nobles, do l’orgueil; les grandeurs lui avaient tourné la tète; elle écrasait sa mère par son luxe; un dîner donné sans que madame d’Arneuse y assistât indiquait le mépris de ses parents. De telles dispositions ne tardèrent pas à changer en contrainte la réserve qu’apportait Eugénie dans ses rapports avec sa mère, et madame d'Arneuse, toujours arrêtée comme par * un rempart d’airain quand elle essayait de repiendre . quelque empire sur sa fille, arriva bientôt au dernier degré d’exaspération. Alors, examinant le changement qui s’était introduit dans la manière d’ètro d’Eugénie depuis qu’elle habitait Paris, elle se répandit en plaintes sur l’ingratitude des enfants, la philosophie du temps, les mœurs, le peu do roligiou du siècle, etc. Ces idées fermentèrent dans sa tète, et son mécontentement se corrobora sans qu’un seul motif raisonnable fût necéssairc pour cela. 11 semblait (pie madame d’Arneusc fût con-

trariée d’ua bonheur constant. Un an s’était à peine écoulé qu’elle était redevenue aussi aigre et aussi sévère avec sa fille qu’elle l’était au couunencement de cette histoire, et elle n’avait plus môme pour excuse, dans son injustice, l’ennui que lui causait alors une vie en opposition avec ses goûts.

Eugénie, sans se tourmenter comme autrefois de la n;iauvaiso humeur de sa mère, redoubla d’attentionî et d’empressement pour elle. Pendant trois mois madame d’Arneitsc cherch.a vainement l’occasion d’éclater, Landon conservait avec sa belle-mère im tel décorum, que, malgré son envie de se fâcher contre lui, elle ne pouvait rien trouver à redire à sa conduite. Eugénie et Horace, se fiant dans leur amour mutuel et heureux chaque jour d’un bonheur nouveau, déploraient, sans s’en inquiéter, les caprices de leur mère, et s’étonnaient du malheur do certaines constitutions : ils- pensaient, dans leur bonté filiale, qu’il fallait, au sujet de ces travers, accuser les nerfs plutôt que le cœur de madame d’Arncusc, et nous pensons de mémo, mais par une autre raison. Un soir, madame d’Arneuse, recevant des compliments sur la salisfalion qu’elle devait éprouver do voir sa fille tenir dans le monde un rang dislingné et jouir d’une considération flatteuse : — Ah ! madame 1 répondit-elle, si le monde est satisfait, je n’ai rien à dire. Eugénie, en entendant ces molSj eut de la peine à retenir ses larmes. Quand le salon fut vide, la duchesse, étant seule avec sa mère et madame Guérin, demanda l’explication de cette phrase. La question, faite avec une espèce de timidité, sembla rendre à madame d’Arneuse toute sa supériorité, et, sans prendre garde au mal qu’elle pouvait faire à upo jeune femme sur le point d’accoucher : — En quoi vous m’avez déplu, ma fille?... en rien... non, en rien : seulement vous Yoqs alfranchisscz chaque jour de vos devoirs,

et moi, bonne que je suis, je le souffre : vous n’avez plus aucune affection pour moi ; les grandeurs vous tournent a tête. Madame va à la cour!... madame voit des diplomates, des ministres; celte société Ta rendue tout à coup une femme d’État ; vous dirigez votre maison sans me demander un cojiseil ; aussi tout y va de travers. Vous promettiez d’étre une femme aimable, douce, gentille : vous ôtes fière... vous no connaissez que votre mari, vous l’aimez bourgeoisement; je ne sais quelle folie sentimentale m’a ravi le cœur de ma fille... Un jour vous saurez ce que vaut une mère ! vous verrez que son cœur est toujours le même, et un jour vous en aurez peut-être besoin... Vous me retrouverez , Eu^éniQ •, vous aimer avec constance sera ma seule vengeance. On fent perdre un mari, une mère est immuable dans sa tendresse.

Engénie, à ces sinistres prophéties prononcées avec enthousiasme, jeta un cri d’effroi : elle regarda sa mère qui, les bras levés, l’œil enûammé, la parole éclatante, ressemblait à une devineresse expliquant un songe ; puis elle lui dit :

— Ma mère, pouvez-vous m’affliger ainsi?... Vous m’accusez d’aimer mon mari, vous me reprochez un .sentiment si naturel! n’esl-cepas un devoir écrit dans mon cœur.

— Vous pourriez bien dire, reprit madame d’Arneuse, que vous tenez ces principes de moi... je me suis donné assez de peine à vous former, pour que vous ne rendiez justice...

— Madame, répondit froidement Eugénie, je n’oublierai jamais ce que je vous dois ; mais si, en vous rendant mes devoirs, je viens à essuyer de tels reproches, ils sont trop pénibles et trop peu mérités pour que je ne me les épargne pas.

— • Madame 1... répéta ironiquement madame d’Arneuse,

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madame!... une mèrel... une mère qui l’a faite duchesse!...

A ces mots Eugénie embrassa sa grand’mère, s’approcha pour embrasser sa mère, mais madame d’Arneuse se recula d’un pas, et madame de Landon sortit les larmes aux yeux.

L’imagination de madame d’Arneuse lui représenta sa fille comme perdue pour elle... — Mais qui l’avait ainsi perdue?... Horace! Eh ! sans doute, se dit-elle un matin; c’est lui; il serait désolé si la mère et la fille s’accordaient et si Eugénie écoutait mes avis ; il est la cause de nos malheurs (car c’étaient déjà des malheurs] !... Alors elle dressa le catalogue des défauts de son gendre, les compta, les grossit à son microscope, et tout à coup son langage changea ; Eugénie rentra en grâce. — Oui, sa fille était heureuse sous le rapport de la fortune et des honneurs, mais son mari n’avait pas un caractère aimable, il était d’une humeur inégale, difficile à vivre, jaloux, jaloux au point de lui enlever, à elle, le cœur de sa fille... La pauvre petite souffrait... Elle essaya de morigéner Horace comme s’il eût été son fils; mais Horace ne fit que rire de ces tentatives et complimenta sa belle-mère sur son talent pour débiter des sermons. Ce dédain irrita madame d’Arneuse plus que n’eût fait une • sérieuse opposition et son amour-propre surtout en fut blessé. Aussi quel redoublement de haine contre son gendre ! que de plaintes répétées à l’oreille des bonnes amies et sous l’éventail I « Mon gendre est un homme sans procédés!... il n’aime pas sa femme; c’est un égoïste, ma chère; il est jaloux, même de moi !... Oh! il faut vivre avec les gens pour les connaître. Je n’ai cependant pas à me plaindre de lui, ma chère ; il est respectueux avec moi et rend môme ma fille heureuse : on ne peut pas peindre ces nuages qui troublent une famille ! . .

Enfin il m’a enlevé le cœur de ma ûl’e; elle en soufîre, je no peux pas lui donner un avis, un conseil ; elle est obligée de faire à sa tôle... Excellent mari, du reste, mais original, fantasque, ombrageux. Enfin, le croiriez-vous? ils vont à la cour quand ils veulent, ils ne m’y ont pas menée une seule fois!... C’est une bagatelle, mais cela donne l’idée de leur conduite. » Sa bonne amie la quitte pour danser et se trouve interrogée par une autre bonne amie.

— Que vous disait donc madame d’Arneuse?

, — Ah 1 ma chère! une folle !... cette femme-là n’est jamais coulenle; sur un lit de. roses, elle trouverait un pli... La voilà maintenant qui prétend que son gendre n’aime pas Eugénie...

Par CCS propos et par mille autres, madame d’Arneuse sapait sourdement la réputation d llorace, et le duc s’aperçut trop lard peut-être de l’importance que pouvaient acquérir de tels discours. En épousant Eugénie, il avait juré do prendre soin do son bonheur, de veiller à sa tranquillité, et il voyait avec peine que le dédain qu’il affectait pour les manœuvres de madame d’Arneuse n’einpèchait pas celle-ci de redoubler ses efforts pour essayer do re.ssaisir quelque empire sur sa fille. La duchesse souffrait déjà de cette mésintelligence intérieure, et Horace résolut d’imposer silence à sa belle-mère. ' Il serait difficile do déterminer les causes de la scène qui eut lieu quand il voulut s’expliquer; les acteurs eux-mèraes perdront le souvenir do ces premières paroles, que les regards, les intentions, les gestes enveniment, et do ces nuances qui font passer d’une phrase aimable par la forme à une réponse ironique, de l’ironie à la plainte, de la plainte à l’irritation. Madame d’Ar: neuse semblait ne pas redouter ces sortes de scènes, soit qu’elle eût besoin d’éraelions, soit que l’âpreté do

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son caractèro les lui fit rechercher. On eût dit, en olTelqu’elle courait au-devant, des discussions comme les âmes fortes au-devant des dangers. Madame d’Arneuso fut vivement choquée de s’entendre dire par son gendre que les honnêtes gens devaient avoir pour principe de couvrir les torts de leurs ainis d’un manteau protecteur, loin de prendre le public pour confident de peines souvent imaginaires... Enfin, lorsque Landon, poussé à bout par sa belle-mère, déclara qu'il voulait que sa femme restât maîtresse absolue chez elle — Je vous entends, répondit madame d’Arneuse, jé suis dé trop dans votre hôtel, je vous gêne, ma présence vous humilie. Soyez tranquille, je ne vous importunerai pas longtemps. — Ma mère, vous ne nous importunez jamais, et vous donnez un autre sens à mes paroles. — Oui, je sais que je prends tout de travers : lorsque ma fille refuse par vôtre ordre do me présenter chez • l’ambassadeur de Naples, je dois croire sans dojute qu’elle est fière de moi... Ici madame d’Arneuse commença à dérouler le tableau de tous Içs griefs- qu’elle avait dessein de reprocher à son gendre, et Landoii, im’patienté, né put se défendre de lui peindre la cruelle mobilité de sôs aiTe'ctions, en lui rappelant quelques tfaits qui prouvèrent combien Eugénie avait souffert dans son enfance. A ce moment l’inimitié de madame d’Arneuse devint terrible, elle résolut de se séparer pour toujours do son gendre et de sa fille. Son cœur, disait-elle, était ulcéré elle ne 'v'Oulait jamais les revoir... '

Ear une volonté expresse de Landon, le bien d’Eugénie était resté à madame d’Arneuse; et lorsqu’elle se vit établie au petit hôtel Landon, elle avait réalisé la fortune de sa fille et coHe de sa mère," afin d’acheter la terre d’Àrneuse, qui, par un hasard extraordinaire, était alors en vente, et les cent mille écus de la marquise ne suffisant

pas aux frais de cette acquisition, Landon avait donné cent mille francs à sa belle-mère pour lui procurer la jouissance de posséder son ancien fief en entier. C’était donc à sa terre d’Arneuso qu’elle comptait se réfugier, suivie do madame Guérin, à laquelle elle avait fait épouser son ressentiment. En apprenant ce projet, Landon se mit à rire, espérant bien que les plaisirs do Paris et les couches d’Eugénie ramèneraient bientôt la marquise au sein du tourbillon où elle trouvait la vie. Le lendemain de cette explication et pendant que madame d’Arneuso faisait ses apprêts, Landon et sa femme eurent soin de lui laisser le champ libre en s’absentant de la maison, où leur situation était fausse et pénible. Le soir, Horace et Eugénie allèrent se promener à pied, et le hasard les conduisit vers le boulevard Saint-Antoine. — Eugénie, dit Horace à voix basse et en tremblant, c’est là que pour la première fois j’ai rencontré Jane Smithson... Et il lui montrait l’endroit même où Salviati lui avait dit : — Tu n’as pas vu cette jeune fille?

La duchesse frissonna et ne répondit rien. A ce moment même et au nom de Jane, un homme, appuyé sur l’arbre même qui servait de monument à Landon pour reconnaître cette place, se leva et passa lentement devant eux. La faible lueur qui éclairait alors le boulevard, donnait à ce personnage l’apparence d’une ombre. Eugénie pressa le bras d’Horace, et, comme elle, Horace remarqua la pâleur de l’inconnu, sa maigreur, la roideur de ses mouvements, l’animation de ses yeux, la bizarrerie de son attitude et de ses gestes; en lui tout était sombre. Bientôt à l’étonnement de la duchesse succéda une sorte d’effroi quand elle vit cette figure s’agiter, suivre leurs pas, les regarder avec dos yeux inquiets, semblable à un mauvais génie qui décrivait de longs cercles autour de sa proie avant de s’en saisir. Landon, sentant Eugénie

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trembler, se pencha pour l’ijiterroger : — J’ai peur!... dit-elle. Il l’entraina plus vite, pour fuir l’inconnu, qui volait sur leurs traces. Landon, s’apercevant qu’Eugénie pâlissait, s’arrêta soudain et se retourna vers ce sombre compagnon de route pour le forcer à la retraite. Au moment où Landon et l’étranger se regardèrent en face, Eugénie sentit tout le corps de son mari frissonner, comme si la fièvre l’eût tout à coup envahi ; il resta muet, immobiJe. La duchesse stupéfaite essaya de contempler l’inconnu, mais elle fut contrainte de baisser les yeux devant la farouche expression de son visage. Cet homme semblait cloué sur le sol, et lui aussi gardait le silence. Enfin il tendit sa main, à Horace, et Horace la prenant s’écria :

— Est-ce bien toi?...

— Oui, c’est moi!... répondit Annibal d’une voix sinistre.

Après avoir prononcé ces mots, il regarda tour à tour Horace et Eugénie, et cherchant avec peine une lettre cachée dans son sein, il la tendit à Horace. Alors sur ses lèvres flétries vint errer un sourire satanique exprimant à la fois le désespoir du damné, ses remords et l’horrible jalousie que lui inspire la vue des anges de lumière. Horace prit la lettre sans avoir la force de dire une parole. Annibal se pencha vers l’oreille de son ami et ajouta à voix basse :

— Je vais à ton hôlel... tu me trouveras dans l’appartement que j’occupais autrefois...

Puis il disparut avec la rapidité de l’éclair.

— Quel est cet homme?... demandait Eugénie à Horace pour la seconde fois, et Horace n’entendait pas. Il avait serré la lettre dans son sein, et marchait précipitamment. La duchesse, renfermant ses craintes au fond do son cœur, respecta le silence de son bien-aimé. Lan-

J A. N K LA PALK

don monta en voilure cl se rendit promptement à l’iiôtel. En arrivant, le duc prit son vieux concierge à part et lui dit :

— Vous n’avez pas sans doute encore vu Annibal?

Le concierge fit un signe négatif.

— Eh bien! préparez Son ancien appartement, et (piand il viendra vous le conduirez vous-même sans répondre aux questions qu’il pourrait vous adresser... Je vous charge de recommander le même silence à Nikel, qui m’avertira de son arrivée.

Le duc trouva dans la cour Eugénie, qui l’attendait avec anxiété, et pour la première fois Landon se plaignit en lui-même de l’amour d’Eugénie; il regretta d’avoir vécu dans une telle intimité, qu’il lui fût devenu impbssible do dérober à sa femme une seule démarche. Il essaya de ne pas voir les regards pleins d’amour et do soumission qu’elle jetait silencieusement sur lui, cl fut forcé d’admirer sa réserve. Ils arrivèrent ensemble dans leur appariement et là, Landon n’osant pas renvoyer Eugénie, se mit à lire loin d’elle la lettre suivante :

Lettre d' Annibal Salvintià Ilorace Landon.

« Tours.

» Mourir, oh ! oui, mourir lorsque la conscience vous assassine, quand le cœur est mort, que l’air vous étoulfe,, que la lumière est odieuse, la mort est un bienfait du ciel. Combien de fois ne l’ai-je pas appelée! et... la flatteuse voix, les riants mensonges do l’espérance m’engageaient à poursuivre ma route. Aujourd’hui, plus d’espoir! une voix terrible me crie : — Voici Gain ! Un regard s’arrôtè-t-il sur moi, je voudrais m’ensevelir dans les pro-

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fondeurs de la terre. J’ai vécu cent ans, mourons 1 Ah! cette idée rafraichit mon cœur. La tombe est silencieuse, plus de reproches; elle est obscure comme la nuit, je ne verrai plus Jane. Ce soir elle a prononcé mon arrêt : — Sortez! a-t-elle dit. Oui, je vais sortir. Après quinze mois, inferaale créature, après quinze mois passés près de toi, après avoir espéré chaque jour de te plaire, tü te lèves terrible et menaçante, semblable à l’ange qui, de son épée flamboyante et de ses yeux éclatants, défendait à l’homme l’entrée du jardin. Ah ! que cet écrit me serve de testament et qu’il apprenne à ceux qui le liront quelles mains ont creusé ma tombe. Hélas ! pendant quinze mois j’ai essayé de charmer la solitude de Jane, de 1a plus aimable, de la plus touchante des femmes. Chaque jour j’arrivais, et d’une voix amie j’adoucissais son chagrin. O supplice! j’étais dévoré des flammes du désir et je couvrais ma passion insensée sous les dehors d’une sincère amitié. Elle demeurait froide et sévère, environnée de mes feux. Elle a vu ma vie s’éteindre lentement sans me dire : — Ami, souffres-tu ? sans même me consoler par un regard. J’ai désiré souvent entendre ses chants divins et les magiques concerts de sa harpe. La mort aurait desséché ses doigts avant qu’ils eussent effleuré les cordes harmonieuses. Que de fois j’ai voulu la tuer pour l’entraîner avec moi loin du monde. Hélas ! je concevais bien ce nouveau crime loin d’elle; mais comment le consommer en l'a voyant? Tout à l’heure, poussé par la passion, le désespoir, le désir, je suis tombé à ses pieds, je les ai mouillés de mes larmes; j’ai parlé, j’ai raconté les douleurs d’un amour qui me dévore depuis cinq années : j’ai dépeint ce long supplice sgins qu’une seule de mes paroles pût blesser sa craintive innocence. — Taisez-vous! Je me suis tu. Mais, hélas! mes regards ont parlé. — Sdrtez ! Je suis sorti ; je ne la reverrai plus

J’ai dit adieu à la vie. Elle attend son bien-aimé. — Il reviendra 1 dit-elle. Et sa. voix, son geste, son regard témoignent de sa noble confiance. — 11 reviendrai il reviendra, cruelle, si je le veux. Si je le veux! Horace! ombre chère et sacrée, ami que j’ai tant outragé, tu m’apparais, et voilà que je pleure. Ah! c’est à toi que je dois adresser cet écrit funèbre; il t’apportera tout à la fois la joie, la joio enivrante de savoir que Jane ne t’a jamais trahi, et la douleur d’apprendre la mortd’Annibal. Que dis-je, la douleur ? Si tu me voyais, ta main vengeresse ne se plongerait-elle pas justement dans mon sang? ne suis-je plus Caïn? n’ai-jc donc plus assassiné mon frère ? Reçois donc en expiation de mes crimes l’horreur et le désespoir de toutes mes nuits. Accepte, en réparation de mes olfenscs, les angoisses de cinq années, angoisses affreuses, car j’éprouvais à la fois tes douleurs et les miennes; mais non, rien no peut expier mes crimes, ils sont aussi grands que mon désespoir. Écoute : il me reste à te faire l’aveu de ma trahison, et j’aurai quelque mérite à tes yeux en me refusant à cette horrible tentation, qui me tourmente encore,do tuer Jane. Je te la laisse, brillante de beauté, de vie, d’espérance, d’amour. Va, elle t’a cruellement vengé.

Jadis, en me prenant pour confident de ton amour, tu as allumé dans mon cœur cette passion qui a causé nos malheurs. La jalousie m’a dévoré, j’ai aimé Jane. Oh! frère, longtemps j'ai résisté, longtemps j’ai combattu son amour, j’ai appelé l’orgie au secours de ma raison; j’ai cherché la vertu dans le vice ; mais l’ivresse du vin n’a point dissipé l’ivresse de l’amour, et les poignantes émotions du jeu n’ont pu distraire ma pensée de l’unique objet qui l’absorbe. Alors j’ai voulu t’assassiner... oui, je l’ai voulu. Une nuit je suis entré chez toi, tu dormais. Te voir dormir et l entendre au sein de la nuit murmurer

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mon nom quand j’étais là, un stylet à-la main 1... La force m’a manqué ; mais le démon m’a attaqué avec d’autres armes, et sa voix m’a dicté un plan qui n’a que trop bien réussi. J’ai falsifié les lettres de Jane. Toutes celles que que tu as reçues pendant ton séjour en Espagne sont fausses, et j’ai mis une sorte de gloire à composer cette correspondance, dans laquelle le sublime amour de Jane a décru jusqu’à l’indifférence par des nuances imperceptibles. J’ai commencé cette intrigue peu de temps après la mort du vieux Smithson, car si Jane n’eût pas été sans guide et comme livrée à mes coups, vous no m’auriez plus revu, j’aurais été mourir en de lointains climats; mais l’arrivée de sir Smithson et de Cécile m’a donné les moyens de réussir. En effet, Cécile était aimée do sir Charles C..., et je conçus l’audacieux projet de te faire croire que sir Charles était l’amant de Jane. Hélas 1 de loin je pouvais agir en toute liberté et t’abuser à mon gré ; mais quel écueil que ta présence I... pouvais-je t’empêcher de venir toi-même reconnaître cette prétendue trahison de Jane? Et je continuais... oui, je marchais vers mon but, incertain du succès, mais aveuglé par l’espérance, un regard de Jane m’enivrait ! enfin j’espérais que ta bravoure te serait funeste. Ce vœu fratricide, je l’ai cent fois formé pendant que je t’écrivais, avec une joie infernale :

— Horace, garde-moi tes jours, qui m’appartiennent... J’imaginais te porter malheur en te donnant souvent de semblables avis. Bientôt je découvris la grossesse de miss Cécile, et j’appris que Jane se dévouait entièrement pour sauver sa cousine de la fureur d’un père. Hélas I par quelles expressions te peindre la scène sublime qui eut lieu entre les deux cousines ? Caché dans les replis des rideaux de leur appartement, j’en fus le témoin invisible,

— Cécile, disait-elle, si ton père découvre ta faute, songe que je prends tout sur moi, ton enfant sera le mien, ce

sera moi qui te louerai près de Paris une maison où tu seras soustraite à tous les regards, je te couvrirai de mon corps, et... mon honneur ne court aucun danger... Je connais Horace : devant lui j’avouerais sir Charles pour mon amant, un sourire lui dirait que c’est un jeu! Une lettre pleine d’amour t’instruisait de ces événements, je la remplaçai par celle qui devait t’amener à Paris au moment où je jugeais que ta présence ne pouvait nuire au succès de cette fatale intrigue. Lorsque sir Charles C... se vit au moment d’être père, il courut implorer sa famille^ espérant obtenir la permission d’épouser miss Cécile. En son absence, la pauvre enfant donna le jour à un fils, et, sir Charles C... tardant à revenir, Cécile devint folle: elle avait abandonné l’enfant qu’elle nourrissait pour aller sur les chemins demander à tous les passants des nouvelles de Charles. Lorsque tu arrivas

d’Orléans, Jane se trouvait obligée »

A ce moment, Horace, en proie à une sauvage fureur, froissa cette lettre entre ses mains, la jeta au feu par un mouvement convulsif, et ses dents choquèrent avec bruit ; puis frissonnant comme s’il eût été en proie à une fièvre mortelle, les yeux fixes, il parcourut la chambre en rugissant, car les mots arrivaient à sa bouche en cris inarticulés; mais tout à coup, à l’aspect d’Eugénie, qui, pâle et tremblante, suivait d’un œil éprouvanté ses moindres mouvements, il vint se rasseoir sur un fauteuil, garda une attitude tranquille, et, passant la main sur son front en sueur, il retrouva un de ces faux airs de calme sous lesquels les hommes de courage cachent de profondes douleurs. Nikel entra, fit un signe à son maître, et Landon, sans prononcer un seul mot, s’élança et disparut.

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Horace arriva sur le seuil de l’appariement où se trouvait Annibal, et il tremblait tellement que Nikel fut obligé d’ouvrir la porte lui-même. A l’aspect d’ Annibal, Horace resta immobile et stupéfait, sa fureur s’éteignit, il. frissonna et se tut. Salviati, à l’époque où son ami l’avait quitté, était d’une beauté remarquable: en le voyant dépouillé de tous les agréments qu’il avait admirés lui-même, Horace ne put se soustraire à une émotion douloureuse; ses cheveux noirs étaient épars, en désordre ; son front livide menaçait comme celui d.u fou ! A la vue de Landon, il détourna la tète, ses dents claquèrent et rendirent un son métallique ; il tendit à Horace une main froide ; ses yeux étaient attachés sur la table qui se trouvait auprès de son lit, et sur laquelle Landon vit des papiers et plusieurs flacons pleins de vin, parmi lesquels était une fiole à demi pleine d’une liqueur brune. Soudain Annibal releva la tète, et, lançant à Horace un éclair plutôt qu’un regard, il lui dit:

— Je viens de m’empoisonner, et... je m’enivre.

Landon s’avança précipitamment comme pour lui porter

secours, la pitié étouffant tout autre sentiment ; mais un geste impérieux d’Annibal désigna une chaise sur laquelle il se laissa tomber, et Salviati, avec un sourire ironique, lui dit :

— Va, laisse-moi mourir...

11 pencha la tête sur sa poitrine pour cacher sa honte, et reprit :

— Horace I je me suis mis, comme un lâche, dans la situation d’un enfant auquel personne ne fera jamais que

des caresses parce qu’il est faible et débile, et cela pour exercer encore une sorte d’empire... Je veux! osai-je vouloir?... Je serais mort loin de toi ; mais te voir, Horacel te voir et entendre ta voix me pardonner... oh I pour cela je souffrirais mille morts !...

— Te pardonner!... à toi, mon bourreau !...

— Eh ! s’écria le moribond d’une voix éclatante, n’astu pas été le mien?

— J’étais aimé, moi !... " ’ ' -

— Et moi j’aimais...

— Elle m’appartenait. ' ’ ;

— Non, c’est moi qui te l’ai montrée. ’ ' •

— Tu m’as assassiné!..,

— Je meurs!...

— Meurs donc, traître !... - '

— Horace, jadis tu m’appelais du nom d’ami !...

— Tu n’es,plus rien pour moi.

— Je meurs, Horace! et... tu seras heureux, toi!... tu l’épouseras, elle t’attend.

— Tais-toü... tais-toü... s’écria Horace en fureur.

— Oh!... répondit Annibal, un mot de toi calmerait mes souffrances, et je mourrais heureux!...

Landon fut attendri ; il tendit la main à Salviati, qui s’en empara avec une sorte de rage et fondit en larmes. Alors sa figure devint sereine, et pendant un moment elle recouvra tout l’éclat de la jeunesse.

— Me pardonnes-tu, ami? Horace baissa la tète, et le moribond effrayé s’agita en frissonnant.

— Où est-elle donc? demanda Horace.

— Elle est à Tours 1 ... tu la reverras!... Ah ! Horace ! ce mot seul expierait des milliers de crimes...

Annibal se tut un moment et reprit:

Tu la verras ensevelie dans une maison funèbre,

dans ce qu’ils appellent le Cloître,,, je ne l’ai jamais tra-

Digibze^

versé sans terreur... Je le répéterai ce que jadis tu as dit à sir Charles G...: — Rends-la heureuse...

A ce dernier mot. Annibal trembla de tous ses membres, et avec tant de force, qu’il écarta par cette convulsion les draps dont il était couvert, puis il se leva menaçant : Landon lui répondit par un regard farouche ; il retomba èùr sa couche avec effroi.

— Croirais-tu que je t’ai calomnié au point de lui annoncer que tu étais marié?...

Horace frissonna.

— Alors elle s’est levée, rri’a regardé en disant : — Que m’importe, s’il m’aime!...

Horace poussa des cris inarticulés, en restant néanmoins immobile et semblable à un fou.

Bientôt Annibal, en proie à des convulsions affreuses, fut hors d’état de prononcer une seule parole ; il poussa des gémissements sourds et profonds, en indiquant à Landon le chevet du lit : il souleva, par un geste désespéré, l’oreiller sur lequel il se débattait, et montra des papiers ; Horace s’en saisit, et Annibal, avec un sourire qui vint errer sur son visage décomposé comme un rayon de lune sur des ruines, lui dit :

— Ce sont les véritables lettres de Jane... je les sais par cœur...

Horace les parcourait déjà avec avidité, mais un soupir de son ami les lui fit déposer sur la table, et il contempla en silence, mais avec une inexprimable douleur, l’agonie de cet infortuné : c’était là cet ami naguère florissant et remarquable par sa beauté ; des larmes roulèrent dans ses yeux; Annibal les vit et les remercia par un regard. Alors, avec les regards effrayants d’un avare qui compte son or, il détacha silencieusement un ruban noir de son cou et montra dédaigneusement la couleur à Landon. Le portrait do Jane la Pâle roula sur le lit. Cette

JANK LA l'ALE

peiiilurû ëlait due à uu pinceau célèbre, et il était facile de voir que la voluptueuse ivresse de la figure avait longtemps fait le bonheur du mourant. Annibal tendit le portrait à Horace, pour lui indiquer qu’il le lui donnait, mais il le ramena précipitamment vers lui en ajoutant à ce geste un regard significatif.

Landon interpréta ce langage secret, et réussit à disposer cette image do manière qu’Annibal pût la voir jusqu’à son dernier soupir. Il fit un mouvement de tête et dit :

— Que de bonté I... Ah 1 lu me pardonnes?

— Oui, dit Horace.

— Horace 1 ma mort est bien douce !...

Une lumière magique rendit encore à son visage l’éclat de la jeunesse ; il regarda l’image de Jane.

— Elle est belle, mais terrible!...

Telle fut sa dernière parole ; un instant après il parut s’endormir et ne se réveilla plus. Horace, en voyant son ami exhaler le dernier soupir, resta pendant quelque temps en proie à un sombre terreur. Le portrait de Jane gisait sur ce corps, et pour la première fois celte belle créature reparaissait brillante à ses yeux, mais entourée du spectacle le plus lugubre : cette sinistre pensée passa comme un éclair; Landon prit aussitôt sa résolution avec une énergie qui la rendit irrévocable. Il sortit, appela Nikel, et lui dit :

— Annibal est mort, je le charge d’empêcher que l’on étourdisse la duchesse de cette aventure. Le testament de Salviali est sur la table, il expliquera cet événement, mais tu empêcheras surtout que dans l’hotel on s’entretienne de cette aventure, et tâcheras de faire passer le convoi, .de grand matin, par le petit hôtel... Entends-tu ?...

— Oui, mon général. . . /

Dlgitif

tes

Horace prit la main de son chasseur lui dit d’une voix émue :

Adieu, Nikel 1... et fit quelque pas ; Nikel courut, et l’arrêtant :

— Pourquoi donc adieu, mon général? quand vous iriez au diable... je dois vous accompagner. ■ .

— Tu n’es pas assez discret,

— Ah ! faut-il que ce soit mon général...

— Eh bien ! Nikel, dit Horace à voix basse, pas un jnot, ou je te brûle la Cervelle.

— Suffit, mon général.

— Alors reste ici trois jours pour exécuter les ordres que je viens de te donner, et tu viendras me rejoindre à Tours ; mais garde-toi de faire une seule démarche qui puisse trahir ton voyage, tout serait perdu... Nikël s’inclina.

Landon, jetant un dernier coup d’œil plein de pitié sur Annibal, sortit de ce fatal appartement. En traversant la cour, ses regards se portèrent malgré lui sur l’appartement d’Eugénie. Elle était à sa fenêtre, épiant avec la sollicitude de l’amour le moment où Horace rentrerait, et en l’apercevant elle quitta la croisée pour courir au-devant de lui.

Horace, dit-elle d’une voix troublée, qu’est-il donc arrivé?...

Il garda le silence. Quand tous deux furent parvenus dans la chambre, la lumière permit à la duchesse de remarquer le changement des traits de Landon, et elle s’écria avec un douloureux accent ;

— Tu es pâle!... ohl qu’as-tu donc, mon amour?..,

— Eugénie, dit Horace, Annibal est venu 1...

— Oui I dit-elle avec un sourire convulsif.

— Il est mort tout à l’heure dans mes bras...

Eugénie respira. Landon reprit ; .

âC6

— Eugénie, cet événement me contraint de faire un voyage.

— Tu vas partir ?... dit-elle, partir en ce moment ?...

— A l’instant.

— Me quitter au moment où ta pauvre Eugénie va te donner un enfant I... un fils, mon ange!... ton fils ne t’arrétera-t-il pas?...

— Je reviendrai, Eugénie.

— Dois-je l’espérer?... dit-elle en pleurant. Ah! je vais partir avec toi !...

— Cela est impossible.

— Pourquoi ?

— Veux-tu risquer ta vie, celle do notre enfant?... Eugénie, ne me force pas à te refuser. Mon voyage exige la plus grande célérité...

— Écoute, Horace, dit-elle en l’interrompant, tu es embarrassé... mon cœur est le tien, et je le sens gêné, oppressé !... Souffres-tu? je veux ma part de ton chagrin. Ta fortune, ton honneur sont-ils compromis?...

Landon s’assit, croisa ses bras sur sa poitrine et resta absorbé dans une profonde rêverie.

— Il ne m’écoute pas, dit-elle avec désespoir.

Elle se mit à le contempler à la dérobée et surprit les regards presque effrayants qu’il lui lançait par intervalles: alors il y eut un moment de silence, pendant lequel Eugénie essaya de secouer les sinistres pressentiments dont elle était agitée. Horace se leva pour aller dans son cabinet.

— Où vas-tu ? dit-elle.

Cette incessante inquisition de l’amour, qui fait le charme de la vie intime, devient au jour du refroidissement une insupportable tyrannie. Landon, égaré par le malheur qui l’accablait, jeta un regard de maître à sa

Digilizc-

JANE tA PALE

femme (en ce moment Eugénie' était sa f^mme) ; il lui répondit :

— Eh! pour Dieul ma chère, laissez-moil... levais dans mon cabinet chercher l’argent nécessaire pour mon voyage... Ce ton, qui tout à coup discordait avec une année entière d’amour et de confiance, fit frissonner Eugénie ; ses yeux devinrent secs, elle pâlit, refoula sa douleur au fond de son âme, le regarda avec amour, et d’une voix pleine de douceur :

— Mon ami, dit-elle, je te le demandais pour savoir si je pouvais t’éviter une peine!...

Landon, trop ému, voulut sortir.

— Tu pars ! s’écria-t-elle, et... sais-tu ce que vaut une minute pour ton Eugénie? Laisse-moi t’accompagner, je te verrai quelques instants de plus !

Sa figure suppliante et craintive respirait l’amour, et, ses genoux tremblants ne pouvant plus la soutenir, elle se prosterna aux pieds d’Horace.

Landon voulait prendre les fausses lettres qu’Annibal lui avait fait parvenir jadis, afin de dévoiler à Jane Smithson la trame odieuse dont il avait été victime, et, comme un criminel qui efface les vestiges d’un assassinat nocturne, il eut peur qu’Eugénie ne le vît toucher à ces papiers qu’elle ne connaissait que trop et ne devinât l’affreuse vérité ; car les femmes qui aiment ont un sens si délicat pour ce qui concerne leur unique bien, que Landon craignait même un regard : il' refusa donc cette faible grâce à Eugénie. Elle baissa la tête sur son sein, se tut et ne poussa pas même un soupir. En un moment Landon revint avec une telle rapidité, que, quand sa femme releva son visage baigné de pleurs, elle le trouva à ses genoux. Il lui prit les mains, les couvrit de baisers, la saisit dans ses bras, et, en proie à un délire croissant :

— Adieu 1 dit-il, adieu 1..,

— Horace, lu reviendras pour voir Ion enfant?

— Oui.

— Tu reviendras pour consoler ton Eugénie de ees douleurs?

— Oui.

— Ne manque pas à revenir; je mourrai si je ne te revois bientôt.

— Oui !... et il se leva pour partir.

— Et tes chevaux?... . . .

— Je vais à pied jusqu’à la voiture... . . t.-

— Seul?

— Oui, seul...

Eugénie se leva, ouvrit la croisée et attira son mari près d’elle ; puis, lui montrant le ciel dans toute sa magnificence et la lune qui roulait entre deç nuages de bronze :

— Horace, tu n’abandonneras jamais ton Eugénie... tu es mon protecteur, ma vie, tu es à moi!... tu me dois le bonheur!... Ah I tu me l’as promis par un regard, par un baiser I... Pars donc, mon amour, je ne crains plus rien!...

Landon se tut, serra la main d’Eugénie en versant des larmes, embrassa sa femme dans une étreinte d’amour et de désespoir et disparut. Eugénie resta clouée à - cette fenêtre, attendit que son mari parût dans la cour, écouta le bruit de ses pas, le suivit des yeux, l’entendit ouvrir la porte, et lorsqu’il la ferma elle crut avoir vu Horace tomber dans un gouffre.

Malgré sa noble confiance, la duchesse resta en proie à. de tristes réflexions qui se succédèrent avec rapidité. C’était la première absence dont elle subissait le supplice, elle en ignorait les motifs. Hélas! rien n’est affreux comme les premiers moments qui suivent le départ d’un être qui nous est cher et avec lequel surtout on a con- ‘

tracté une longue habitude de bonheur. Alors il n’y a plus ni heures, ni jours, on soufifre, et, sans qu’on puisse désirer la mort, on a trop de la vie. Les pensées arrivent en foule, et on ne les coordonne plus ; tout est machinal. Eugénie prévoyait vaguement tout le malheur de, sa situation, mais elle en ignorait la cause ; elle ne pouvait qu’en pressentir les suites. Le lendemain matin, sa mère vint la voir et la trouva changée. Eugénie lui apprît le départ subit de son mari avec une simplicité affectée et en lui cachant la peine que ce voyage lui causait.

— Je ne m’en irai certes pas! dit madame d’Arueuse à madame Guérin; abandonner ma fille dans l’état où elle est!... Un mari seul en est capable ; moi, rien au monde ne m’arracherait d’ici. Les hommes ont des affaires importantes que nous ne comprenons pas, ajouta-t-^lle, et cette absence inconcevable me force à rester auprès de ma fille!...

— Je reconnais là ton bon cœur, dit madame Guérin.

— Ma mère, je vous remercie, car la solitude me serait cruelle. . .

— N’est-ce pas, ma fille ? Abandonner sa femme quand elle est sur le point d’accoucher!...

— Ma mère, ne l’accusez pas, je connais son cœur, et la nécessité seule...

— Allons donc! c’est mal, très-mal, c’est affreux!... Cet homme-là, je l’ai toujours dit, a un coeur sec... il est égoïste...

On apprit dans la journée la mort d’Annibal, et Nikel ayant réussi par ses soins à étouffer les détails de cette aventure, cet événement fit croire à madame d’Arneuse que son gendre pouvait avoir des affaires sérieuses à traiter. Eugénie se livra sans résistance à tous les caprices de sa mère, qui ne trouva plus en die qu’une &le craintive et soumise; il ^onblait que l’émè d’Eugénie eût

suivi Landon. Elle restait constamment distraite, rêveuse, et ne remerciait même pas sa mè^e des soins qu’elle lui prodiguait avec une activité, un empressement extrêmes. Madame d’Arneuse, ravie d’avoir trouvé un prétexte honorable pour rester à Paris, enchantée de la soumissicm de la duchesse, avait subitement changé d’opinion : Elle avait, disait-elle, reconquis tous ses droits sur le cœur de sa fille, et M. le duc de Landon seul avait causé la mésintelligence qu’elle déplorait depuis si longtemps... Quatre jours après le départ de Landon, Rosalie entra chez sa maîtresse et lui dit :

— Madame, le valet a fait comme le maître, il s’est enfui...

— Pauvre Rosalie 1... »

— Ohl madame, réponditrolle, je ne m’afflige pas!... si Nikel est avec M. le duc, je suis tranquille, et si mon traître m’a quittée sans me dire adieu, c’est marque certaine d’un prochain retour.

•— Dieu le veuille, Rosalie !

— Ohl mon Dieu! comme madame est triste! elle ne prend même plus aucun soin de sa toilette ; je pourrais l’habiller de travers sans qu’elle me dît un mot...

Plongée dans une morne douleur, chaque jour la duchesse attendait le lendemain avec une impatience croissante : tout la fatiguait, elle aurait voulu dévorer le temps; le passage des voitures lui causait une sensation si douloureuse, qu’on fut obligé d’empêcher le bruit de la rue d’arriver jusqu’à elle. Tout à coup les lettres vinrent à manquer, l’existence lui devint à charge, et, chose digne de remarque, plus elle souffrit, moins elle se plaignit : sa douceur et sa résignation augmentèrent avec sa peine.

Le terme de sa grossesse la surprit au milieu de ces angoisses. Elle se souvint d’avoir écrit jadis à Horace que

lANE LA PALE

souffrir pour son bonlieur, mourir même, serait pour elle une sorte de joie, et ce souvenir lui rendit quelque courage. Madame d’Ârneuse attendait son gendre avec impatience, mais on ne reçut aucune nouvelle de lui. Eugénie fut gardée par ses deux mères, et à tout moment elle appelait Horace. Elle eut un ûls, et pleura de joie en remarquant la parfaite ressemblance de l’enfant et du père; elle voulut le nourrir, et son chagrin fut souvent allégé par le plaisir qu’elle éprouvait à contempler cette vivante image de son bien-aimé. Plus d’une fois on la vit sourire quand sa mère disait : — Apportez monsieur le marquis de Landon... Mais ce sourire était plein de tristesse. Madame d’Arneuse entoura de son ostentation habituelle les soins qu’elle prodigua à sa fille ; elle semblait à tout moment accuser son gendre en montrant avec quel zèle elle le remplaçait. — Il ne m’écrit pas! disait Eugénie Quel nom donnerons-nous à son fils?... Elle leva cette difficulté en le nommant Horace-Eugène.

— C’est la meilleure manière de nous rendre inséparables!... dit-elle avec amertume.

Au milieu de ces événements, madame d’Arneuse devint souveraine maîtresse dans la maison de sa fille. Elle en éprouva une joie que, par décence, elle aurait bien voulu cacher ; mais son bonheur ne fut un secret pour personne : elle proclamait ses ordres avec une dignité, avec une habitude, un instinct du commandement qui la rendaient heureuse, ne fût-ce que de la manière dont elle s’acquittait de ces nobles fonctions. Quelquefois elle daignait se familiariser avec les gens et leur demandait : — Monsieur le duc n’arrive donc pas? Hélas! que je désirerais voir monsieur le duc ici I Ma fille peut devenir bien dangereusement malade!... Alors son activité d’esprit et de corps trouvant une pâture, elle joua très-bien son rôle de mère auprès d’Eugénie. Si parfois cette ten-

dresse avait encore une expression dure, il fallait en accuser son naturel et la nécessité, disait-elle, d’en imposer à une jeune femme qui répugnait à se conserver la vio...

Madame d’Arneuse, au milieu de sa profonde douleur, conservait une singulière présence d'esprit : elle était ingénieuse et fertile en ressources pour tromper Eugénie sur le temps écoulé depuis l’absence de son mari, et madame Guérin admirait les inventions nouvelles par lesquelles elle savait distraire sa Glle. Une circonstance qui aggravait chaque jour le chagrin d’Eugénie, était ce défaut de nouvelles : madame d’Arneuse se procura plusieurs lettres de Landon, et avec une patience incroyable, elle découpa tous les mots nécessaires pour fabriquer une lettre qu’elle avait composée à l’avance ; puis, rassemblant ce pasticcio sur une feuille de papier, elle en fit tirer un foc simile, imita assez adroitement sur l’adresse de Landon le timbre de la poste, et présenta cette lettre à Eugénie. On peut juger de la joie qu’éprouva la duchesse à la lecture de cette lettre, qui expliquait assez bien le silence de Landon depuis trois mois; Eugénie ne discuta pas le mérite du style, qui ressemblait assez peu à celui de Landon. Heureuse mille fois, elle laissa tomber le papier quand elle lut la recommandation que lui faisait son mari de donner à son fils les noms réunis d’Eugène et Horace. — Ah! s’écria-t-elle en pleurant, il m’aime! il m’aime toujours!... Nous avons encore cette chère et précieuse communauté de pensée, ce sixième sons des amants!... Dès lors son chagrin so dissipa, elle recouvra quelque tranquillité, et ne soupçonna point la sincérité de cette lettre, sa santé revint même dans tout son éclat.

Quelques mois se passèrent ainsi, et Eugénie espéra en vain d’autres lettres, car madame d’Arneuse n’osa pas recommencer deux fois la mémo supercherie : elle avait cru

faire ainsi gagner à Eugénie le moment où Làndon serait de retour, et Landon ne revint pas.'Alors la duchesse retomba promptement' dans ses premières alarmes : le fantôme de Jane la Pâle lui apparut, elle l'accusa de la désertion d’Horace; la mort d’Annibal ne confirmait que ’ trop de tels soupçons.

La mère et la grand’mère d’Eugénie avaient coutume, depuis que celle-ci était malade, de venir le matin dans sa chambre, et souvent elles s’y rendaient avant son réveil. Un jour le hasard voulut que la duchesse s’éveillât sans faire aucun bruit, elle entendit ses deux mères chu-^ choter à voix basse. Aussitôt elle ferraa les yeux, feignit de dormir et écouta.

' — Quelle affaire assez pressante peut retenir Landon cinq mois hors de chez lui sans donner signe de vie?... Serait-il mort?... disait madame d’Arneuse.

Eugénie frissonna.

— On me trompe... pensa-t-elle avec effroi.

^ Il y a quelque mystère là-dessous, répondit madame Guérin, et il est probable que nous ne le découvrirons pas, mais certes il est arrivé quelque événement important.

— Quel événement? reprit madame d’Arneuse. Landon n’a éprouvé aucun échec dans sa fortune, et le duc R*** a dit l’autre jour qu’on allait le nommer pair de France...

— Tout cela est bien, reprit madaihe Guérin en interrompant sa fille, mais tu ne sais pas que ce jeune homme, mort il y a six mois, est mort empoisonné.

— Empoisonné ! s’écria madame d’Arneuse, et par qui... serait-ce...

— Il s’est empoisonné lui-môme : il paraîtrait qu’il s’est puni de je ne sais quel crime dont il était coupable envers Landon.

Eugénie jeta un grand cri et s’évanouit. Son heure était venuç.Pour elle la vérité fatale avait lui dans tout son jour.

•— Je suis abandonnée! s’écria-t-elle, je suis trahie !...

Puis tout à coup, se voyant dans les bras de sa mère, elle se tut. Aux questions multipliées de madame d’Ârneuse, elle répondit constamment que ses exclamations avaient été causées par un rêve.

Madame d’Arneuse et madame Guérin furent abusées par le calme apparent sous lequel Eugénie déguisa son désespoir. Mais la contrainte qu’elle s’imposa redoubla ses tourments, on la vit bientôt tomber dans un profond anéantissement. Elle bannit de sa présence sa mère, sa ■grànd’mère, son enfant même, qu'elle ne vit plus^que pendant le temps strictement nécessaire pour l’allaiter ; elle annonça même l’intention de le sevrer, elle qui trouvait tant do bonheur et mettait tant d’orgueil à le nourrir!... Dévorée par la jalousie et par le désespoir, elle renferma héroïquement ses souffrances dans son âme, toute expansion lui étant interdite par la sécheresse de madame d’Arneuse et par la banalité de madame Guérin, qui toutes deux lui prodiguèrent d’impuissantes et maladroites consolations. La duchesse avait été accoutumée à remplir les devoirs imposés par la religion, elle était vraiment pieuse, mais elle avait négligé Dieu pendant l’année de bonheur qui venait de s’écouler ; car il est à remarquer que l’amour est de toutes les passions celle qui se suffit le plus à elle-même et qui écarte des autels les âmes amoureuses qui doivent y trouver un jour leur dernier refuge : alors Eugénie courut aux pieds du Dieu vivant, et son cœur y resta muet. Vainement elle essaya de prier, le ciel était vide pour elle, Landon régnait seul dans son âme. Après avoir langui pendant longtemps, elle se rattacha tout à coup à. la vie avec une sorte de fureur. Ce paroxysme lui rendit toute son énergie; elle résolut d’aller , chercher son époux, de reconquérir ce bien qui lui appartenait, au moins en vertu des lois humaines. Ce projet

JANE LA PALE gTS

lui apparut sous son vrai jour. — Irai-je,' pensa-t-ellé, redemander au nom des lois un cœur que mon amour et mes soins n’ont pas su conserver?... Elle conçut alors le dessein sublime de se retirer à Lussy pour y mourir en emportant le secret de ses douleurs; puis tout à coup la jalousie lui montra les deux amants épouvantés par son arrivée. Mais elle prit le change sur ses véritables sentiments quand elle se crut inspirée par la haine qu’elle portait à sa rivale. L’amour seul la poussait à ce dernier parti : le voir!... périr sous ses yeux s’il la repoussait, on obtenir -la faveur de vivre là où il vivait; elle aurait bien des soulfrances à supporter, mais elle pourrait au moins glaner quelques regards. Et... son enfant !... son enfant ne vaudrait-il pas un sourire à la mère?... Elle résolut de partir.

Alors, avec toute la finesse des femmes, elle chercha les moyens de découvrir le lieu où, Jane et Horace s’épiaient retirés. En s’occupant ainsi de son départ, ses douleurs se calmèrent. Eugénie se sentait renaître en pensant qu’elle allait infailliblement revoir son bien-aimé, et peut-être était-il encore tout à elle. Elle se rendit à la place Hoyale. En approchant de cette maison, longtemps habitée par Jane Smithson et où Landon avait été si heureux, elle fut saisie d’un tremblement convulsif, elle hésita même longtemps à entrer. Elle aussi allait questionner le concierge!... Elle ne trouva ‘plus ce vieillard qu’Horace lui avait dépeint; un jeune homme lui apprit où le vieux portier s’était retiré. Il habitait Vincennes : Eugénie y courut : car lui seul savait ce qu’étaient devenus les anciens locataires.

— Madame, lui dit-il, miss Cécile Smithson a épousé lord C... et j’ai vu là un beau' mariage ; deux enfants qui s’aimaient bien, deux anges, puis, ma petite dame, auprès d’eux était miss Jane Smithson, jadis si belle et

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déjà 0étrie, malheureuse, éplorée... Ah! excusez, madame, si je pleure, mais cette douleur est toujours là, sur mon cœur... Je leur dois tout, cet asile, ce champ. Alors madame, elle était abandonnée...

— Abandonnée!... s’écria Eugénie. — Abandonnée par un jeune ofi&cier Qu elle aime, et... elle seule* au monde sait aimer! Pour la distraire, lord et lady G... ont voulu l’emmener avec eux à Tours, mais rien ne pourra la consoler... Elle a cependant consenti à les suivre... Il me semble encore que j’assiste au départ de miss Jane : elle m’ordonna de faire porter dans la cour tous les meubles qui étaient dans son appartement, et elle les a brûlés, madame... Elle ne voulait plus voir ce qu’avait vu et touché ce jeune homme... Elle a dû mourir de chagrin... Eugénie tressaillit : était-cè de joie ou de douleur ? Elle l’ignorait elle-même.

Etes-vous sûr qu’elle soit à Tours?... ..

— Je le crois, madame, et elle doit y être seule, car lord et lady G... ont passé par Paris il y a environ un an.

— Seule! s’écria Eugénie, seule 1...

Elle disparut. A quelques jours do là, madame d’Arneuse et madame Guérin, plongées dans un étonnement profond, soumettaient Eugénie à ces différents chefs d’accusation : — Pourquoi Eugénie avait-elle quitté Paris sans prévenir sa mère du but de son voyage?... — Emmener Rosalie, une fille sans expérience! quelle folie !... — - Agir sans demander de conseils! — Quels événements extraordinaires pouvaient donc autoriser une semblable conduite?... — Quels malheurs n’arriveraient pas à des femmes d’une si grande jeunesse livrées à elles-mêmes! — Telle est l’ingratitude des enfants !... Enûn le courroux des deux dames s’apaisa. Des mille sentiments qui les agitèrent successivement il ne resta plus que la curiosité, le seul qui soit impérissable chez les femmes : elles

ITT

cherchèrent à le satisfaire par tous les moyens qu’elles purent imaginer,

' Jane la Pâle avait choisi pour sa retraite le quartier le plus solitaire de la ville de Tours. Le seul aspect de sa demeure révélait là somhre mélancolie qui la lui avait fait chercher. Empreinte de la sombre couleur que lui ont léguée les siècles, la cathédrale de Saint-Gatien est environnée de grands batiments aussi noirs que les arcs nombreux qui soutiennent sa grande nef et, à l’endroit où, derrière l’abside, les arceaux se réunissent et abondent, comme pour protéger le tabernacle, est une place morne et silencieuse ; l’herbe y croît entre les pavés, elle est presque toujours déserte. A peine dans le jour trois ou quatre habitants passent-ils à travers cette enceinte, et alors leurs pas retentissent dans le silence. Non loin du chœur s’élève une maison qui faisait jadis partie du cloître, comme l’indiquent les pignons séculaires, sa forme antique, la construction des croisées et la teinte sombre des pierres. Auprès de cette maison est le séminaire, plus loin les bâtiments de l’archevêché. La fabrique, en employant pour son usage presque toutes les consi tructions qui dépendaient jadis du domaine de l’Église, semble avoir abandonné par grâce aux victimes du monde cette habitation solitaire. Là demeurait Jane, gardée par une double enceinte de paix et de mystère. Parfois cette effrayante solitude était troublée, mais par les mille voix du peuple et par les chants religieux qui, traversant les murs, venaient mourir à son oreille comme le bruit du monde qu’elle avait quitté.

C’est là que Landon put oublier en un instant tous les maux qu’il avait soufferts. Il fut saisi d’admiration pour Jane en traversant cette solitude glaciale. Il regarda l’entrée du cloître, et une voix lui disait : — Ici finit le monde... Il regarda la maison de Jane, et la même voix lui dit : — Là elle est ensevelie!... Landon s’arrêta, et dos larmes coulèrent sur son visage. A ce moment il perdit tout souvenir d’Eugénie et il entra dans une vie nouvelle. Il allait revoir Jane, la revoir enveloppée de l’éclat d’un amour sans tache... Elle n’avait pas failli, elle, aux saintes promesses du premier amour! et lui... comment oserait-il s’asseoir au banquet céleste, ivre encore des plaisirs d’un amour parjure?... Vivre auprès d’elle à côté d’un précipice.,, qui devait l’engloutir peutêtre... Il contemplait cette maison dont l’aspect agitait son cœur plus puissamment que toutes les joies d’un hymen détesté. Jamais Eugénie n’avait, avec tout son amour, excité dans son âme une sensation aussi délirante. Il avança lentement, souleva le marteau de la porte, et le coup retentit dans son cœur.

Une jeune fille d’une dizaine d’années environ parut et resta debout, inquiète, en le voyant entrer et regarder avec curiosité cette cour silencieuse : des rosiers, des chèvrefeuilles, des jasmins encore fleuris, tapissaient les murs. Horace revint vers la petite fille et lui dit :

— C’est ici que demeure miss Jane Smithson?

— Oui, monsieur.

— Elle y est, sans doute?... demanda- t-il en restant dans une affreuse anxiété.

— Non, monsieur...

Puis la petite fille, le regardant d’un air malin, ajouta tout bas :

— Mademoiselle nous a recommandé de répondre ainsi à tout le monde.

— Elle y est donc?... •

— Non, monsieur ; maintenant elle est à la messe.

— Seule?... reprit Horace.

— Oh ! non ; mademoiselle ne sort jamais sans Nelly...

Nelly était la nourrice de Jane ; depuis l’âge de vingt-

cinq ans elle avait suivi les destins du père et de la fille : c’était un de ces domestiques que Sterne appelle d’Aumbles amis. Alors Landon, s’asseyant sur une marche avec cette naïveté enfantine qui revenait en lui, compagne du bonheur et du véritable amour, prit la jeune fille sur ses genoux, et tirant quelques pièces d’or de sa bourse, il les lui montra en lui disant :

— Réponds, mon enfant, à toutes mes questions, et tu auras tout cet or-là pour toi...

La petite fille parut chagrine ; elle remua la tête et dit ;

— Je vous répondrai et je ne veux pas de votre argent... Votre fortune ne vaut pas un sourire de mademoiselle, et elle nie gronderait, elle qui ne gronde jamais, si 4, elle apprenait que sa petite Gertrude s'eat fait payer une réponse... Je ne devrais rien dire, mais je parlerai, parce que vous ressemblez au portrait du bon ami de mademoiselle... celui qu’elle attend... Pourquoi pleurez-vous?... Vous faites comme Nelly quand elle entend miss s’écrier :

— Aujourd’hui, Nelly, c’est aujourd’hui!... Eh bien! Nelly pleure, et elle dit tout bas que mademoiselle est folle, mais je sais bien qu’il n’en est rien, car elle m’apprend à lire.

Landon, charmé du babil de Gertrude, l’embrassa. .

. — Oh bien ! vous dites donc, mon enfant, que Jane ne reçoit personne ?

— Jane!... s’écria Gertrude en colère, voulez-vous bien dire Jane Smithson!

— Allons, ne nous fâchons pas ; réponds-moi,

— Oui, monsieur, depuis un an, depuis le jour que

JAîfE LA PALE

lord et lady G... sont partis, miss... entendez-vous? miss Jane n’a vu personne... excepté un jeune homme, l’ami de celui qu’elle aime, et... il y a quatre jours... le soir, il a commis xme faute, et mademoiselle l’a banni... 11 était devenu maigre... maigre ; il faisait peur... Là, Gertrude baissa la voix et dit : — Nelly prétendait qu’il aimait miss...

Mais il faut toujours, répondit Horace, que miss Jane voie quelqu’un, quand ce ne serait qu’en se promenant.

— Nenni, reprit Gertrude avec vivacité, mademoiselle ne sort pas; et quand elle va à la messe, elle met un grand voile noir bien épais...

— Pourquoi noir?

— Elle est toujours en deuil. Elle est belle 1... on dirait qu’elle s'habille ainsi par coquetterie..x elle est si blanche I

— Vous l’aimez bien ?...

— Si je l’aimel... ah! monsieur, miss Jane est une mère pour moi !

— Et vous dites qu’elle ne sort jamais?

Oh ! quelquefois Nelly fait la malade ; et alors, le soir, au crépuscule, elle va se promener sur le bord do la Loire, et elle marche lentement, elle parle de lui à Nelly; parce que Nelly le connaît. Horace pressa Gertrude sur son cœur et l’embrassa.

— Écoute, mon enfant, lui dit-il, laisse-moi entrer dans les appartements de miss Jane.

— Entrer chez mademoiselle!... s’écria Gertrude avec effroi, êtes-vous fou? mais personne n’y entre... Entrer chez mademoiselle!... Venez, dit-elle en se levant et ouvrant la porte sur le seuil de laquelle ils étaient assis, voici la pièce où tout le monde vient parler à Nelly, mais mademoiselle ne voit jamais personne.

JÂKE LA ^ALE

— Et oü miss Jânè recevait-elle donc Annîbal?

— Ahl reprit Gertrude avec naïveté, dans le salon qui est là...

Et, traversant les appartements, elle conduisit Horace à l’habitation de Jane. Parvenu au vestibule, Landon aperçut une très^belle statue de marbre. Elle représentait l’Amitié gravant sur un arbre les noms de Cécile et de Charles ; il soupira en voyant cette invitation constante faite à Jane de se rejeter dans le sein de l’amitié.

— Eh bien I venez donc, lui dit Gertrude en lui montrant un salon décuré avec cette simplicité anglaise qui s’accordait merveilleusement avec les goûts de Jane. Tout y respirait l’ordre, la propreté, la noblesse et une élégance sévère.

Landon s’avança, par un mouvement brusque, à la porte de la chambre à coucher de Jane, et l’ouvrit avant que Gertrude, qui s’élança sur lui, arrivât assez tôt pour l’en empêcher. La petite fille fondit en larmes en criant:

— Monsieur, mon bon monsieur, je vous en supplie! n’entrez pasi mademoiselle me renverrait sans pitié...

Et elle tomba aux genoux d’Horace. Horace ne l’écoutait pas, il regardait avec étonnement son portrait qui était d’une ressemblance étonnante. Il courut avec une sorte de dépit arracher un crêpe qui le couvrait, et aux cris de Gertrude il lui montra le portrait. Gertrude, soit stupeur, soit plaisir, resta muette en reconnaissant l’original : elle pensa vaguement qu’il était possible que ce monsieur fût l’ami de sa maîtresse, et dès lors elle laissa Landon maître de la maison. Des pleurs inondèrent le visage d’Horace en voyant la harpe de Jane : ses cordes étaient brisées pour la plupart, et à peine en restait-il une dizaine des plus grosses'. Landon, se souvenant avec ivresse qu’il avait autrefois coutume d’accorder la harpe de Jane, répara le désordre du temps, et, déchirant le

crêpe qui mettait en deuil cette joyeuse compagne de ses amours, celte confidente des premiers transports de celle qu’il aimait, il attacha aux cordes de la harpe une rose qu’il venait de cueillir dans le jardin de Jane. Une chaise contrastait par sa simplicité avec l’élégance des autres meubles, c’était la chaise sur laquelle il s’asseyait jadis auprès de Jane, à la place Royale; il s’y assit avec une sorte de délire, et sur la table, devant lui, il reconnut toutes les lettres que, pendant ses longues absences, il avait écrites à son amie. Ces lettres étaient tout usées, presque noires, et en plusieurs endroits des larmes en avaient effacé les caractères. Horace écrivit sur l’enveloppe de la correspondance ces paroles de l’Évangile qui lui vinrent à la mémoire : a Mon fils que voici était mort et il est ressuscité ; il était perdu, et il est retrouvé ; apportez promptement la plus belle robe pour l’en revêtir... »

Tout à coup il éprouva un désir si violent de voir Jane, qu’il s’élança hors de la chambre, emporté par un mouvement de folie :

— Ma petite, dit-il à Gertrude, garde-toi bien d’avertir miss Jane de mon arrivée.

— C’est donc bien vous, répondit-elle, qu’elle appelle

toi !. ..

Landon était déjà sorti et courait à la cathédrale. Il entra dans ce vaste édifice, et, connaissant trop bien Jane pour la chercher au milieu de la foule, il s’avança lentement le long des chapelles latérales, jetant son regard aussi loin qu’il pouvait atteindre. Arrivé près d’une chapelle dédiée à la Vierge, il reconnut Jane Smithson. Elle était séparée de lui par divers groupes de femmes agenouillées, elle priait!... Il la contempla longtemps en silence, admirant son attitude suppliante, l’abandon de sa tête, l onction de sa pose, la douleur qu’elle exprimait,

et alors ce moment devint pour lui d’une frappante solennité. Le moindre son fut une voix, le moindre accident un présage. On chantait un passage du Dies irœ, et Lan- *don frissonna involontairement. Il regarda Jane ; elle était bien comme jadis à Saint-Paul au pied des autels, mais à Saint-Paul il l’avait admirée vêtue d’une robe blanche, présage de bonheur, d'une vie céleste et pure; aujourd’hui, elle pleurait en longs habits de deuil... il la regardait avec amour, mais aussi avec douleur... Elle lui apparaissait comme le doux génie de la religion, comme ces anges de la mort que la sculpture représente éplorés sur les tombes. Il détourna la tête et pleura, mais bientôt il s’endurcit contre ces sinistres présages, et après avoir passé plusieurs fois devant la grille de la chapelle, il se dit : — Je l’ai vue et je ne la perdrai plus !... Quand je la reverrai, elle ne sera plus vêtue de noir.

— Nelly, dit Jane en sortant de l’église, ma pauvre Nelly, ce que tu redoutes est arrivé, je suis folle, j’ai cru entendre son pas dans l’église : ne l’as-tu pas vu?... il n’y a que lui qui marche ainsi...

Elle soupira, et Nelly répondit :

— Miss, allons plus vite, voici des gens qui vous regardent.

Jane précipita son pas.

— Tu as raison, Nelly, tu me réponds comme à une folle; mais, que veux-tu, si je suis folle, c’est par amour, et par amour pour lui. Nelly, n’ai je pas toujours dit qu’il reviendrait? et je t’assure, c’était son pas...

Elle arriva chez elle, et en voyant la petite fille ;

JkHÈ LA PALS

— Qu’as-tu, Gertrude ? dit-elle, tu paraûs étonnée de me voir...

— Je n'ai rien, mademoiselle...

Elle rentra dans son appartement, et, parvenue dans sa chambre à coucher, elle regarda le portrait de Landon en disant :

— O mon Dieu! tu es muet! et je payerais une parole

de ma -vie!... ‘

‘ Elle ne pouvait voir que le portrait, l’absence du crêpe ne la frappait pas encore. Elle jeta les yeux sur la cheminée et sonna Gertrude.

— Gertrude, dit-elle, on a touché à ces papiers...

— Ce n’est pas moi, mademoiselle 1

— Et qui donc?...

Gertrude rougit et baissa les yeux.

— Qui est venu ici ? s’écria Jane, est-ce Annibal?...

— On m’a défendu de le dire, répondit Gertrude.

— On est entré ici ! reprit Jane en laissant échapper un geste d’horreur.

— Oui, répliqua la petite fille effrayée.

— Qui? qui?... réponds-moi 1 A-t-on emporté quelque chose?... Qui donc?... parle...

— Il a dit que vous verriez bien!...

Jane, craignant qu’Annibal ne se fût livré à quelque violence, en proie d’une autre part à l’espérance d’un bonheur auquel elle n'osait croire, tourmentée enfin par mille pensées qui la torturaient, restait immobile, et déjà sur ses joues apparaissait une terrible rougeur, quand elle tomba soudain dans les bras de Nelly et de Gertrude ; puis jetant un grand. cri :

— C’est lui ! dit-elle...

Elle avait jeté les yeux sur la harpe. Elle resta quelque temps évanouie : Nelly effrayée lui faisait vainement res-

JANE LA i»ALE

pirer des sels, et déjà Nelly et Qorlrude tremblaient lorsqu’elle ouvrit ses yeux mourants. Ils se portèrent sur le tableau, et voyant que le crêpe avait disparu :

— C’est lui 1... répéta-t-elle d’une voix faible. Nelly, il est ici, il est venu! Ah! Nelly, je me meurs! Nelly pleurait,, et Gertrude tout interdite se taisait.

— Gertrude, s’écria-t-elle avec force, tu l’as vu ?

— Oui, mademoiselle, il ressemble au portrait.

— C’est donc bien lui!... je n’en puis plus douter 1 Ah! Nelly! que je suis^ heureuse, et... c’est lui que j’ai entendu dans l’église, j’en suis sûre !... Elle se leva tout à coup, parcourut ses appartements comme enivrée.

— Il revient! disait-elle... Arrivée devant la statue de l’Amitié :

— Sir Charles, et toi, Cécile, vous aviez tort!... oh! bien tort! il est revenu, et, s’il m’aime?... ce n’est pas une question? O bien-aimé, c’est toi! dit-elle au portrait, je vais te revoir, t’entendre, te parler...

— Nelly, ma Nelly, des fleurs dans tous les vases, ôte toutes les housses aux meubles, que tout prenne un air de fête, tout, jusqu’aux pavés de la cour ; je voudrais les joncher de fleurs et de feuillage. Toi, Gertrude, tu vas m’aider à quitter mon deuil, je veux revêtir la blanche parure qui plaisait tant à ses regards.

— Gertrude? qu’a-t-il dit, qu’a-t-il fait?... Que tu es heureuse d’avoir eu son premier regard, sa première parole!... Viens m'habiller, tu me conteras tout.

La folie dirigeait tous les mouvements de Jane : le moindre bruit la faisait courir à la fenêtre et regarder la porte; lorsque Gertrude lui tendit sa robe pour qu’elle la passât, loin de se prêter à cette nécessité de la toilette d’une femme, elle s’échappa et courut appeler Nelly

— Nelly, ma Nelly, lu sens que je ne veux pas qu’il

me quitte une minute ! >

JANB LA PALE

— Ma Nelly, il dînera avec moi.

— Nelly, un joli dîner, les mets les plus simples, les plus recherchés, un dîner d’amants enfin. Et surtout,

personne que toi ne nous servira, ne nous dérangera

Je le servirais à genoux avec tant de bonheur!... Va, Nelly, guette-le dans le cloître et avertis-moi!... Sois bien sûre que mon coeur sera trop faible quand tu me diras : -

— Miss, le voici!...

Elle revient, elle chante; ce n’est plus le jour qui l’éclaire, c’est une lumière divine. Elle est habillée et s'assied. Assise, elle se lève et va demander à Nelly;

— Vient-il? " -

— Pas encore, miss.

; Elle frappe du pied, elle revient, se rassied. Elle se lève, regai de le portrait, passe ses doigts sur sa' harpe, en tire un accord céleste, jette les yeux sur ses lettres, lit la phrase écrite par Landon, reconnaît l’écriture, y colle ses lèvres, baise ce qu’il a écrit, tressaille, et mille fois s’écrie ; — Ah! que je suis heureuse 1... Elle court. — Nelly, vient-il?... Le : Pas encore; miss! tombe sur son coeur comme un poids; elle retourne s’asseoir et attendre. Attendre! attendre ce qu'on aime, est-ce un bonheur, une peine, un supplice?... ou plutôt, n’est-ce pas tout cela à la fois? En revoyant la harpe et la rose et la phrase et le portrait, elle s’attache à tous ces objets, les contemple : — O mon ange ! dit-elle; oui, c’est toi, car loi seul au monde connais ces délicatesses de sentiment!... Elle va et vient, consulte toutes les pendules, examine si tout est en ordre, comme pour se donner une occupation, et s’écrie ; — Oh! si je connaissais sa demeure!... L’impatience la gagne, son sang court dix fois plus vite dans ses veines; enfin, fatiguée comme si elle avait fmt une longue route, elle se couche sur un sofa, et

lANE LA PALE

son imagination seule s’agite et se tourmente, son corps n’a plus de forces.

■ Tout à coup elle entend Nelly ; alors elle court, et Nelly n’a eu que le temps de faire un signe, Jane est déjà sur le seuil de la porte, elle attend le coup de marteau; Landon frappera sur le cœur de Jane. Il a frappé, elle ouvre la porte et s’élance, de ses deux mains elle s’empare de lui, elle est sur son cœur, elle l’embrasse; iMui rend en pleurant ses caresses, et le chemin qu’ils font ainsi jusqu’à la harpe est rempli par un seul baiser. Ils se regardent, pleurent et se taisent. Enfin, après ce silence enivrant, après ce moment où l’on croit ne pas vivre assez :

— AhI dit Jane, je n’ai demandé qu’une seule grâce au ciel, et je l’obtiens : c’est de te voirl Parle, mon bîen-aimé; ta voix, après un an d’absence, c’est... oh! rien ne peut l’exprimerl te voilât donc I... là, près do moi!...

— Ohl ouil... pour toujours...

— Horace, dit-elle, je savais bien que tu reviendrais, mais j’ignorais cette joie nouvelle. J’ai eu bien des tourments pendant ces deux années : je te vois... ô toi que j’aime I... tout est oublié I...

Landon fondit en larmes; dans ce peu de mots il retrouvait son amie : il ne sortait pas des lèvres de cette chère créature un seul mot de regret. Il avait passé deux ans sans lui écrire un seul mot; en la quittant il avait emporté la vie, l’âme de celle qu’il aimait ; il la revoyait, et la grâce, la joie d’autrefois était celle d’aujourd’hui : le dédain le plus méprisant pour une fcmmo n’excitait pas môme un regard de reproche. Non, elle était sûre d’étre aimée. L’homme qui l’honorait de son amour n’avait pas pu se tromper ; ce qu’il avait fait était bien, elle soumettait humblement son intelligence à la sienne; le soleil s*é4it caché; il luisait maintenant, voilà tout : elle avait

pleuré ne le voyant plus, elle lui souriait aujourd’hui en le retrouvant. Toutes ces reflexions tombèrent dans le cœur de Landon comme un orage ;; il ne pouvait que répandre des pleurs et contempler Jane dans un saint recueillement.

— Si le bonheur n’avait pas ses larmes, dit-elle en es^ suyant les yeux d’Horace par, un geste plein de grâce, je t’en voudrais de pleurer en me voyant ; mais les grandes joies sont mêlées de tristesse...

Ce mot attira sur le front d’Horace un nuage qui se dissipa soudain.

•— Comme tu fais voir, à ton propre insu, s’ëcria-t-il, que j’ai sans cesse été présent pour toi !... '

A ces mots, Jane le prit par la main, et, le promenant dans les appartements avec une feinte gravité, elle lui dit :

•— Mon seigneur et maître pourrait-il me montrer où il n’est pas?... En prononçant celte phrase, elle y mit l’accent do cette gaieté de cœur qui n’apparlenait qu’à elle; puis, le serrant dans ses bras, elle s’écrîa en lui montrant son visage :

— Oh I regarde ces yeux, regarde-les 1 tu leur dois un baiser pour toutes les larmes qu’ils ont versées depuis deux ans.

Landon la prit dans s^ bras, et l’asseyant sur ses genoux il lui dit:

— Chère âme, j’ai à le parler pendant longtemps... n’ai-je pas à l’apprendre une foule de choses?..,

— Quand tu parlerais toute la vie, et que toute la vie,' agenouillée devant toi comme les anges devant Dieu, j’écouterais le doux son de ta voix, je ne me lasserais pas de t’entendre, de te voir, après t’avoir perdu, après être restée plus d’un an sans te voir? Que dis-je, un an? et ces deux autres années passées en Espagne, pendant lesquelles j’ai aouffert les plus cruelles inquiétudes ? et ce re-

JkKE LA PALE S«9

tour affreux?... car vous avez de terribles comptes à me rendre... Comment, reprit-elle en faisant un geste plein de grâce, comment, j’ose interroger?... oh! non, mon Horace, tu me diras ce que tu voudras ! n’es-tu pas là, sur mon cœur?... ne sais-je pas que tu m’aimes?... Cependant il est une chose que je veux savoir: pourquoi as-tu voulu me tuer ?... te souviens-tu de ce coup de pistolet? Quelle peur tu m’as faite!...

À ces mots, Landon, accablé, serra Jane dans ses bras avec force, et lui dit :

" — Tu es un ange !...

— Je le crois bien ! dit-elle. Nesont-cepasdes anges qui servent Dieu, s’agenouillent en silence pour l’adorer, écoutent sans interroger, comprennent un regard, brûlent d’un feu pur et parcourent de l’œil l’éternelle immensité sans y trouver de fin sans en être accablés? N’est-ce pas là ma vie?... N’es-tu pas la plus belle image que le Créateur ait laissée de lui-même ici ?... et comme je suis un ange femme, c’est-à-dire un peu faible, ce bonheur si grand m’accable quelquefois, comme en ce moment, par exemple ; et si je n’avais pas ton sein pour reposer ma tête, que deviendrais-je ?

En parlant ainsi elle lançait à Landon un de ces regards magiques dont la brûlante expression fait jaillir tous les sentiments de l’âme par les yeux. Horace, immobile, admirait en silence :

— Tu n’es pas changée, dit-il enfin, tu es toujours belle! A travers la douce blancheur de ton visage brille je ne sais quelle expression céleste...

Elle fit une révérence toute moqueuse en disant ;

— Merci, monseigneur 1... Qu’on est heureuse de plaire à Votre Grandeur !

— Et tu n’es plus en deuil... ajouta Landon, comme

jlOO JANE LA PALE

s’il se rëpohdait à lui-même. — Oh! non, dit-elle, là'vie et le bonheur sont revenus avec toi. Mais, mon amour, conte-moi donc tes aventures... ne suis-je pas femme et curieuse comme Ève ?...

Elle se mit alors à genoux sur un coussin, et appuyant son coude sur Horace, elle posa son menton dans sa main, et, dans cette attitude toute contemplative, elle s’apprêtait à l’écouter avec l’extase du bonheur. Le duc so mit à jouer avec les boucles de la chevelure de Jane, et lui dit :

— En te racontant ce qui s’est passé je n’ai pas de torts à expier : nous avons été victimes de la plus affreuse trahison!... Annibal est mort, il s’est empoisonné 1...

Jane laissa échapper un mouvement d’horreur.

Alors Landon, sans faire mention de son mariage avec Eugénie et de tous les événements qui pouvaient s’y rapporter, raconta succinctement à Jane tout ce qui s’était passé. Lorsqu’il eut terminé, il tira de son sein les papiers remis par Annibal et les fausses lettres, puis tous deux ils comparèrent les deux correspondances avec cette joie que les naufragés échappés à la mort mettent à raconter leurs peines. Jane était plongée dans un étonnement profond : une semblable trahison emportait avec elle des idées toutes nouvelles pour son âme ; elle qui n’avait jamais vu les hommes que sous le plus bel aspect, elle qui, n’étant jamais sortie du cercle habité par Annibal, Horace, sir Smithson, le vieux quaker, Charles C... Cécile et Nelly, s’imaginait que tous les hommes étaient semblables à ceux qu’elle avait connus. Elle demanda à son cher Horace si de pareilles aventures arrivaient souvent dans le monde : sur sa réponse^ qui fut toute misanthropique, elle se tordit les mains avec une énergique expression de douleur, et lova les yeux vers le ciel, comme pour se réfugier dans un monde plus digne d’elle ; puis, se jetant dans le sein d’Horace, elle s’écria :

— Ohl je veux rester toujours là, ton cœur sera mon seul refuge sur cette terre I Oh ! moi, moi si confiante ! moi qui avais si bien présumé de toi, que, pour sauver Cécile, j’aurais, je crois, embrassé sir Charles C... devant le puritain! Moi infidèle !... mais, Horace, si je ne t’avais jamais mmé, tu me connais assez... tu l’aurais su le premier. Ya, si jamais je te trahis, je te permets de me tuer!... '

^ Après un moment de silence, elle dit :

— Ainsi, je t’avais perdu pour jamais, et je te retrouve aussi aimant, aussi fidèle. Oh ! je puis tout pardonner à Annibal en faveur de sa confession, et ce ne sera pas ma voix qui s’élèvera jamais contre lui!... Horace, nous sommes unis pour toujours !...

— Pour toujours !... répéta le duc de Landon, qui dans ce moment avait tout oublié.

Le pas lourd et tremblant de Nelly se fit entendre. Jane, jugeant que le diner était servi, entraîna Horace vers la salle à manger. Le repas, mille fois interrompu, se prolongea dans la soirée. Nous n’essayerons pas de redire la vivacité de leur joie et leurs confiants discours, extases divines, grâces indescriptibles. La nuit était venue que les deux amants se croyaient encore à leur premier baiser ; enfin Horace sortit, après avoir promis do revenir le lendemain. En repassant dans le cloître, il n’eut plus aucune pensée sinistre, il ne fit meme aucune attention au silence imposant qui naguère l’avait épouvanté, et au singulier spectacle que présentaient les accidents de la lune, dont la lumière colorait à peine ces hautes et sombres constructions :

Ange du ciel, disait-il, comme en sa présence tout s’éclaircit, devient calme et serein. Tous mes chagrins ont fui!... Elle m’a enivré, mon cœur suffit à peine à porter tant de bonheur !...

' En effet, Horace était absolument comme s’il n’eût jamais qüitté Jane. Le moment où il l’avait revue s'était confondu avec celui où il l’avait abandonnée, si bien que l’intervalle disparaissait entièrement. Son cœur n’avait de place que pour le bonheur et pour l’amour. Aucun nuage ne vint ternir cette belle aurore de sa passion renaissante ; le souvenir d’Eugénie ne se mêla point a sa méditation nocturne. Eugénie n’existait plus pour lui : il repoussa comme un remords le souvenir de cette aimable créature, et, abandonnant son avenir tout entier au hasard, il résolut d’acheter à tout prix les quelques instants de bonheur que lui promettait l’illusion de son amie ; il vécut dès lors sous l’empire du môme charme qui l’avait subjugué la première fois qu’il vit Jane à Saint* Paul.

Le lendemain et les jours suivants il la revit et ne la quitta plus ; satisfaisant ainsi à ce besoin impérieux que l’on éprouve de voir sans cesse l’objet qu’on aime, surtout quand une longue absence nous l’a rendu plus cher : mais il n’est rien au monde que l’âme de l’homme, véritable abîme, ne sache épuiser, et cette première soif de l’amour, ce temps de délices où le sentiment se repaît de rien et jouit en égoïste de sa propre existence, furent bientôt passés. Alors Eugénie apparut à Landon : elle apparut terrible ! Autant ses premières jouissances avaient été vives, autant ses réflexions furent cruelles. 11 y a dans la vie une situation affreuse : être aimé, avoir un autre cœur que le sien dans lequel on verse les pensées les plus fugitives qui s’élèvent en l’âme, et en garder une seule, une terrible qu’il faut ensevelir et par laquelle on se sent rongé. Bientôt Nikel arriva et rendit compte à son maître des événements dont il avait été témoin. Landon frissonné plus d’une fois lorsque le fidèle maréchal lui peignit en termes énergiques la douleur de madame. Enfin il fit

JAiXE LA PALE

signe de la maiu à Nikel de se taire, et, sentant qu’il devait subir toutes les çonséquences de sa position, il emmena le chasseur dans la campagne, et là il l’instruisit sommairement de toutes les circonstances de son histoire.

— Tu vois, lui dit-il en terminant, dans quelle situation je me trouve ; je te l’ai confiée parce qu’il ne faut pas qu’un mot, une gaucherie détruisent mon bonheur...

— Mais qu’allez-vous faire?... demanda Nikel par suite de la liberté que Landon lui avait laissé prendre à Chambly.

Landon regarda le chasseur en fronçant les sourcils et dit;

— Je n’en sais rien encore; mais, quoi qu’il arrive, j’ai compté sur toil... Quand tout un tribunal te ferait une question nuisible à ton maître et que l’échafaud t’attendrait, Nikel, j'ai cru à ton silence.

— Suffit, mon général 1...

Et Nikel, faisant un salut militaire, ajouta :

— Je veillerai sur mes mouvements et sur ma langue comme une vedette sur des Cosaques, et ce ne sera pas votre pauvre troupier qui vous nuira.

— Ne parle donc à personne, sois muet sur tout ce qui me concerne, et reste comme le chien qui suit son maître et devine sa pensée dans ses regards.

— Vous serez obéi, mon général...

Ce jour-là Horace et Jane allèrent se promener sur le bord de la Loire 1 ils voyaient à l’autre rive cette chaîne de rochers, de vallons, de vignobles si pittoresques, et, assis sur l’herbe, ils respiraient la fraîcheur des eaux en admirant cette nature si belle et si variée ; le silence régnait entre eux : Jane avait remarqué (échappe-t-il quelque chose à l’œil d’une femme qui aime?) la mélancolie qui se mêlait aux actions, aux gestes, aux paroles, aux regards d’Horace, et elle aussi était devenue rêveuse, peut-être

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JANK LA PALE

pour se conformer aux secrètes pensées de son bien-aimé. Le ciel était pur, les ombres du soir tombaient en laissant en core apercevoir les costumes des paysannes qui regagnaient en chantant leurs demeures creusées par étages dans les rochers; on voyait la fumée des cheminées s’échapper des touffes de pampres; de loin, des voiles blanches apparaissaient sur le lac limpide que forme la Loire en cet endroit ; les chants monotones des paysannes jetaient une teinte de mélancolie dans ce tableau que Jane faisait admirer à Horace ; mais à l’instant môme où son attention paraissait aborbée tout entière par les beautés du paysage qui se déroulait sous ses yeux, sa pensée errait bien loin de là : elle avait fait asseoir son bienaimé pour l’entretenir, à la face du ciel, d’un sujet dont la solennité l’eût étouffée dans un salon ; pour en parler, il lui fallait l’air pur de la campagne : en ce moment ils étaient assis sur un promontoire élevé; les arbres mêmes ne leur montraient que le sommet de leur feuillage agité par la brise, et leur vue planait sur cette scène magique. A 'chaque minute Chlorate disait: — Parlerai-je?... Elle regardait Horace qui lui souriait tristement, et la parole expirait sur ses lèvres ; un bateau passait-il : — Quand il aura atteint cette île verte, se disait Jane, je parlerai... Le bateau était bien loin de l’île et Jane ne pouvait que presser la main de son bien-aimé en s’écriant : — La belle soirée I... Landon répondait par une phrase admirative. — Et pourquoi ne le laisserais-je pas commencer ?... car il m’en parlera... pensait Jane.

Il est peu de personnes qui n’aient éprouvé ce petit supplice des âmes timides et de toutes celles dont la franchise attend un grand bien ou un grand mal de ses révélations. EnGn, pour amener la conversation sur le sujet qu’elle voulait traiter, afin de dissiper d’un mot, d’un regard, la mélancolie de son cher Horace, elle lui

lANB LA PALE

dit pendant que son cœur battait à briser sa poitrine :

— Croirais-tu que, entre autres folies, Annibal a voulu me persuader que tu étais marié ?...

Landon serra la main de Jane avec force, et lui répondit: — Il me l’avoué... Cette apparente tranquillité couvrait un orage terrible. Il ceæa de presser la main de Jane, qui, le regardant, ajouta :

— Tu es presque triste depuis deux jours... Puis, se hâtant de continuer : — Je sais pourquoi...

Landon tressaillit.

— Qu’il m’est doux, reprit-elle, de t’avouer à la nature entière que tu m^es cher I... Tu sais, Horace, il y a longtemps que ces deux mains ont été ainsi réunies I et une âme céleste, un ange, doit en ce moment, du haut des cieux, nous regarder avec la môme ivresse, le môme sourire qui brilla jadis sur son visage quand, nous découvrant ici-bas, il dit : — Vous ferez le plus beau couple de la terre I... Âi-je de la mémoire, Horace?... Chasse donc ta mélancolie, car Jane la partage, et n’en connaissons-nous pas le remède? Je t’aime, mon Horace I...

A ces mots, craignant d’en avoir trop dit, elle versa quelques larmes et réfugia sa tête sur le sein d’Horace, comme dans un asile ; puis la relevant tout à coup, elle lui dit avec vivacité :

— • Ta mélancolie seule a descellé ma bouche ; t’avaisje bien compris?... Ne tardons pas à nous marier 1... ajouta-t-elle.

— Oui !... répondit Landon égaré.

' — Grands dieux I ai-je dit quelque chose qui t’ait déplu?...

Horace l’embrassa sans répondre et la ramena en silence ; en franchissant le seuil de la maison, il songea qu’il n’avait rien dit, et voyant que Jane respectait sa rêverie, il affecta pendant le reste de la soirée une gaieté

JASB LA PALE

folle, un enjouement excessif, qui rassurèrent complètement son amie. £lle connaissait trop la franchise d’Horace pour imaginer qu’il pût jouer un sentiment ; et d’ailleurs son imagination, en cent ans, n’eût pas trouvé une combinaison d’événements qui l’empêchât d’épouser Horace. Ce dernier avait la gaieté de don Juan quand il invita la statue à souper.

— L’instant est donc arrivé de prendre un parti !... disait-il en revenant le soir à son auberge. Il se consulta pendant toute la nuit.

— Si je reste à la voir ainsi, en six mois je deviendrai comme Annibal, et je mourrai comme lui... De toutes parts j’aperçois la mort, car je ne peux vivre que là ou elle est; un minute d’absence me ronge le cour!... et... pour la posséder, il faut l’épouser!... N’y 9-t-il que ce moyen?.. .'Il s’arrêta sur cette dernière pensée; l’enfer était dans son âme, l’égoïsme s’y déploya : il maudit les lois sociales, argumenta contre elles, les convainquit de barbarie, et s’arrêta «nfin à la possibilité de posséder Jane sans enfreindre des lois qtf il venait d’accuser.

Le lendemain, Landon emmena Jane sur les coteaux du Cher. Elle le trouva changé : il prétexta une indisposition. Ils parcourent un pays enchanteur, des prairies, des arbres, des villages, une nature animée, variée. Landon ne savait comment ramener l’entretien de la veille. Enfin, surmontant cette répugnance qui .lui fit éprouver les mômes sentiments que Jane avait combattus la veille, il lui dit, en parcourant un chemin bordé de haies qu traversait le haut d’une colline

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— Dans peu, chère âme, nous serons unis, et nous voyagerons dans une région où l’amou» s’accroîtrait, si cbe* nous il n’était pas arrivé à son plus haut degré.

Le visage de Jane devint radieux, et elle l’écouta avec un plaisir inexprimable.

— Mais, ma chère, pourquoi nous lier? Elle laissa échapper un mouvement de surprise.

— Que savons-nous si cette contrainte...

Elles’arrôta, éleva avec vivacité ses mains sur la bouche

de Landon, la lui ferma pour l’empêcher de parler, et loi dit d’une voix entrecoupée : — Tais-toi... tu me fais mal. Elle se tut aussi, réfléchit un moment et, le regardant avec dignité, mais sans froideur, elle lui dit ; — Je t’ai compris, Horace... A cet accent Landon tressaillit et rappela tout son courage. — Écoute-moi bien, continuatrclle, exprime une seconde fois ce désir avec la réflexion ' qu’il suppose... je suis à toi. Elle était debout, la main droite sur son cœur, et tendait l’autre à Horace; alors Landon se sentit rapetissé comme lorsque, dans un rêve, nous comparaissons devant la foule des anges qui nagent dans l’immensité du ciel ; il baissa les yeux. — Imaginestu dans le monde un lien plus sacré que cette conflance ? dit-elle, et pour nos deux âmes y a-t-il des cérémonies qui les attachant plus l’une à l’autre? Mais écoute: je n’ai pas vécu dans le monde, toi seul m’as appris naguère qu’il existe des traîtres, des lâches, des cœurs corrompus ; veux-tu t’exposer à la cruelle injure d’entendre flétrir celle que tu aimes? Je ne parle pas pour moi, Horace, rien ne peut m’affliger ; aimée de toi, je m’avouerais avec gloire, à l’univers entier, ta maîtresse. Je sais bien que de pareils outrages ne nous atteindront pas, l’enceinte du cloître a enfermé ma douleur, elle enfermera ma joie. Nous n’avons pas besoin du monde. L’univers pour moi commence ici, il finit là (et elle .frappa sur le cœur de'

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JANB LA PAXB

Landon) ; ainsi je ne crains rien. Mais on n’a pas fait ces petites lois humaines pour des âmes élevées ; s’il n’y avait que des cœurs généreux, il n’y aurait pas eu un seul législateur. Je n’ai pas étudié, ma raison seule m’a dit tout cela. Or, pourquoi ne pas faire à cette foule un sacrifice qui nous' coûte si peu ? N’es-tu pas libre? ne le seras-tu pas toujours autant? D’ailleurs, si notre union te devenait insupportable, tu recouvrerais bientôt toute ta liberté, je cesserais de vivre aussitôt que tu aurais cessé de m’aimer.

Le sentiment profond qui animait Jane se révélait dans ces paroles aussi simples que tendres. Il y avait tant de vérité dans son accent, tant de charme et de puissance dans sa pose et dans sa physionomie, que Landon fut vaincu. Il connaissait assez le dévouement de son amie pour savoir que, s’il le voulait, il acquerrait le soir même tous les droits d’un époux; mais il savait aussi que, malgré les délices de l’amour, ce sacrifice, en opposition avec la chaste éducation de Jane et ses idées anglaises, serait pour tous deux un éternel sujet de douleur. Alors, ne voyant plus d’issue, il dit, avec un sourire qui jouait l’enjouement et la condescendance :

— Pardonne cette épreuve, ma chère vie 1 je n’ai pas voulu te faire de peine, dans trois semaines nous serons mariés.

Ces derniers mots étaient pour Landon un arrêt irrévocable. Il pensait, au reste, pouvoir trouver des accommodements avec le malheur de sa situation, et cela en s’y prenant de la manière la plus simple. Jane revit enfin son cher Horace tel qu’il était jadis, et retrouva en môme temps sa gracieuse sérénité : elle était heureuse de ce que la tristesse qu’elle avait avec inquiétude remarquée depuis quelques jours sur le front de son amant n’eût pas d’autre motif, et elle raillait Horace sur sa facilité à se

tôurmenier. Lo soir même Nikel partit en poste, avec les instructions de son maître, pour aller chercher tous les papiers nécessaires au mariage de Jane et du duc. Voici sur quelles circonstances Landon asseyait son espoir : lorsqu’il avait épousé Eugénie, les bans n’avaient été publiés qu’à Charably, où, par un hasard fort heureux, son domicile était établi depuis le temps voulu par la loi ; d’ailleurs, ayant toujours été à l’armée, il avait peu habité Paris avant d’être marié, et alors il n’était connu que Comme M. Landon, officier de la garde impériale. Lorsqu’il vint avec sa femme s’établir dans son hôtel sous le nom du duc de Landon-Taxis, on dut croire généralement qu’il venait d’en faire l’acquisition. Ces diverses particularités diminuaient beaucoup le danger qu’eût offert la publication des bans. A la mairie d’abord, personne ne les lisait ; l’employé et le maire ne connaissaient probablement pas le duc, qui d’ailleurs avait enjoint à Nikel de déclarer uniquement M. Horace Landon ; son acte de naissance, dressé pendant la révolution, ne contenait aucun autre nom ni qualité ; il était fondé à espérer que de ce côté on ne concevrait aucun soupçon. Quant à la paroisse, la chose était plus difficile à arranger ; mais Nikel devait faire en sorte que, sur la feuille destinée au prêtre qui devait lire les bans à haute voix, le nom de Landon fût assez mal écrit pour qu’on pût prendre quelques lettres pour d’autres, et lire Landon, Landau, Loudon, Vaudou^ etc. Nikel devait rester à Paris pour avoir l’œil à tout, ne revenir que muni de tous les papiers, et, au préalable, envoyer à Landon les actes nécessaires pour que les formalités fussent aussi remplies à Tours. Nikel partit et exécuta tous les ordres de son maître. Landon reçut bientôt les papiers, et, pendant que son domestique agissait à Paris avec un succès complet, il veilla lui-même à ce que les publications n’éprouvassent

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lANE LA PALE

aucun empêchement à Tpurs. Qu^qaefois il fr^mi$sait de crainte en pensant que si, par un de hasards malheureux qui sont si fréquents, madame Quérin allait précisément dans ce moment entendre la naesse à l’Âs*soraption elle ne pouvait manquer d’étre frappée par son nom, bien que défiguré, et alors être portée comme instinctivement à prendre des informations. 11 réfléchissait cependant, avec une joie mêlée d’amertune, que les cou-r ches de sa femme mettraient assez de désordre dans l’hôtel pour empêcher les dames d’aller à la messe ; alors Eugénie lui apparaissait, il la voyait pour lui en proie à une double souffrance, il songeait qu’il était père enfin 1 mais une minute passée auprès de Jane dissipait tous ces nuages, et il ne restait plus dans le cœur de Landon que cette gêne qu’on éprouve è cacher un secret. Pour Jane, heureuse de voir approcher l’époque de son mariage, elle s’abandonnait à une joie naïve. Gracieusement posée sur les genoux de son bien-aimé, elle lui prodiguait d’innocentes caresses. Souvent elle passait ses bras autour du cou d’Horace, et, s’appuyant sur son cœur, elle disait:

— J’avoue que je n’aperçois rien au delà de mon bon^ heur. Tu ris, Horace ? Eh bien, moi, je ne demanderais au mariage que d’assurer cotte félicité. Je pleure de joie, ' . continua-t-elle, quand je pense que nous vivrons toute notre vie ainsi réunis, nous aimant toujours avec une égale tendresse, et séparés du monde par un cercle de lumière que personne ne franchira. Que la mort nous surprenne ainsi, ta main dans la mienne, tes yeux se confondant aux miens par un regard. Ah I cette mort sera calme et suave comme une belle nuit d’été. M’écoutes-tu ? — Si j’écoute ? Ah 1 tes paroles sont une divine musique qui retentit jusqu’au fond de l’âme I Quittant alors les genoux d’Horace, elle courait à sa harpe et ajoutait aux délices de ces tendres épanchements

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YÂNB LA PÀLB SOI

le cbarfne enivrant d'une mélodie en accord avec les élans de leurs coeurs. Elle chantait en levant les yeux au ciel comme pour adresser au Créateur l’offrande ^ sa félicité. Landon l’admirait pendant qu’elle se livrait à ses inspirations, il l’admirait surtout lorsque la harpe, ne pouvant plus suffire à son exallation, elle demeurait endn comme en extase. Alors son visage était vraiment surhumain. Landon se prosternait à ses pieds et implorait la permission de recueillir les larmes qui débordaient dans ceS yeux « dont la lumière était faite pour être adorée et non pour adorer. » C’est ainsi qu’ils vivaient dans un perpétuel ravissement : plus heureux que le reste des hommes, ils ne rencontraient aucuns des obstacles dont l’amour est toujours entouré. Horace lui-même en était venu à oublier le plus souvent l’abîme sur le bord duquel il se trouvait. Pour Jane, elle n’apercevait aucun nuage, de quelque côté qu’elle portât ses yeux. Elle était sûre de son ami et ne dépendait de personne : quelle crainte eûtelle pu concevoir ? Les deux amants, entièrement renfermés dans leur amour, loin du monde et même de la terre, cheminaient ensemble comme dans une voie céleste, respiraient un air plus 'éthéré, et l’on pouvait les comparer aux anges qui se meuvent dans les régions lumineuse et dont la pensée est un éternel hymne d’amour. Il serait, du reste, aussi difficile que fastidieux de détailler l’existence de Landon et de Jane pendant ces jours d’attente et de douces épreuves, délicieux préludes h un bonheur infini. Le récit de cette vie serait aussi monotone que les scènes qui la composaient étaient charmantes et pleines de nuances pour les amants, il arrivait bien qudquefois que les innocentes coquetteries de Jane et ses naïves caresses faisaient désirer impatiemment à Landon que le délai légal fût expiré, mais bien souvent aussi il était prêt à dire, comme sa bien-aimée, qu’il était impossible d’ô-

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tre plus heureux qu’ils n’ëtaient. On trouverait diffleilement deux êtres plus respectueux l’un pour l’autre, plus chastes, plus discrets; et cette pudeur, cette retenue, s’accordaient parfaitement avec la familiarité ; car l’innocence (le véritable amour ramène souvent à l’innocence) joue ainsi autour du feu sans péril N’y a-t-il pas un Dieu pour les enfants ? Si donc de cette situation bien rare dans nos mœurs (on sait par quel enchaînement de circonstances Jane avait été préservée du contact du monde), il résultait pour Landon quelques souffrances, elles servaient, pour ainsi dire, à aiguiser son bonheur et amenaient seulement quelques scènes de colère enfantine dont l’expiation était pleine de charmes.

Un soir Landon contemplait Jane tout en songeant à ce qui lui restait à subir d’attente et de formalités. Il venait de repasser dans son âme les plus doux souvenirs de ses amours. Son imagination avait remonté le cercle des heures enivrantes qu’il avait passées auprès de sa bienaimée, qui en ce moment se taisait, respectant la méditation d’Horace. Il la comparait à elle-même, examinant, avec la timide avidité de l’amour qui se contraint, ses charmes et ses formes si pures et si élégantes ; il revoyait la jeune vierge de Saint-Paul, frêle et angélique beauté, et il voyait aussi la femme de vingt-deux ans, belle d’une beauté tout aussi chaste, mais ayant des contours plus pleins, des lignes plus pures, plus achevées, les traits plus éloquents, et enfin plus d’éclat et de vie. Landon était ivre.. Ce trésor, cette créature unique, elle lui appartenait pour toujours 1 Jane s’approcha, mais lentement, comme un cygne qui se laisse admirer volontiers ; elle regarda son bien-aimé, et, s’inclinant, posa légèrement ses lèvres sur celles d’Horace,

— Jane, s’écria-t-il, au nom du ciel, laisse-moi!... je t’avais défendu de m’embrasser ainsi... cruelle !...

-EC quittant le siège qu’il occupait, il alla s’asseoir dans un coin. Jane, interdite et silencieuse, se retira avec la soumission d’un enfant. Elle jeta sur Landon des regards furtifs et plaisants qui donnèrent une grâce enfantine à sa figure imposante: puis, au bout d’un quart d’heure passé dans un profond silence, elle se rapprocha lentement et offrit à Horace un baiser qu'elle se plut à lui refuser ' quand il voulut le prendre. Heureusement le dévoué chasseur arriva bientôt, apportant, au grand contentement d’Horace, les papiers nécessaires pour le mariage. Lé jour où Landon \int annbncer à Jane que le lendemain serait leur jour nuptial, il entra tout joyeux, respirant le bonheur, et s’écria:

— Terre 1 terre I nous abordons 1... Jane, que me donnes-tu pour ma nouvelle ?

— Que puis-je te donner? répondit-elle, je n’ai rien que tu ne possédés 1 — Laisse-moi prendre un baiser 1...

Elle se leva et courut l’embrasser avec l’inexprimable abandon de l’innocence.

— Ah 1 dit Landon, voilà un baiser de fiancée... Il assit Jane sur ses genoux et savoura lentement un de ces longs baisers qui révèlent toutes les délices- de l’amour. Jane pencha la tète, ses longs cheveux se déroulèrent, elle rougit, baissa les yeux, et cacha son visage, qui trahissait des émotions qu’elle avait à peine soupçonnées jusqu’alors. Elle était presque honteuse d’avoir témoigné tant de joie.

— Oui, chère, demain 1 oui, demain I tu seras à moi...

Jane baissa les yeux en gardant le silence.

Nikel et l’hôte du Faisan (c’était le nom de l’hôtel où ^ Landon demeurait) furent les témoins que choisit Horace.

Il récompensa assez généreusement l’hôte qu’il quittait, pour que ce dernier fût un témoin sans prétention et que l’on pût le congédier après la cérémonie. Nous ne dirons

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pas l’impatience de Jane. Le matin, à neuf, heures l’heureux comple se rendit à l’église. Jane était mise avec la plus grande simplicité, et sa toilette ne ditîérait en rien de celle de la veille. Ils entrèrent à l’église sans être remarqués. Nikel était sombre, mais il essayait de cacher sa tristesse. Landon fut marié à la chapelle où il avait rencontré Jane. Lorsque le prêtre lui demanda s’il ne connaissait aucun obstacle à son union, il répondit négativement avec assurance, et il vit Nikel pâlir; lui-même en ce moment fut troublé ; mais là le crime était consommé. « Comment aurait-il pu échapper aux séductions ?... un être si beau, dont les accents harmonieux semblaient dérobés au ciel même, plongé dans un ravissement que les séraphins auraient été orgueilleux de partager I Oh I il sentit, hélas ! trop bien cette douce magie, et son transport fut chèrement payé... Douce fut cette heure, quoique chèrement conquise, et pure autant que pouvait l’être une chose de la terre ; alors le soleil glorieux vit, pour la première fois , devant l’autel de la religion, deux cœurs unis par les liens dorés de l’hymen jurer de vivre et de mourir en aimant; alors le front de la vierge porta pour la première fois cette guirlande d’hyménée qu’un second vœu ne peut ni replacer ni faire refleurir après qu’elle est fanée 1 Union bénie 1... seul asile paisible et sûr où l’amour, après sa chute et son exil du ciel, puisse encore trouver une patrie dans ce monde ténébreux !... Cependant jamais le Très- Haut ne regarda une faute d’un front moins sévère. La colère de la justice se changea presque en sourire avant d’attendrir le coupable. » 11 devait être puni cruellement, mais l’heure du supplice et celle de la récompense n’étaient pas venues en même temps. Pour Jane, en sortant de l’église, elle ignorait combien ses célestes beautés étaient fatales à la vertu, et « lorsqu’elle rencontra les yeux de s(m bien-aimé, elle cacha l’éclat des siens dans le sein de

son amant, sa joie même fut tempérée par cette humble pensée: — Quel droit ai-je donc à tant de bonheur? » Comme ces jeunes enfants qui-, dans la fougue de là jeunesse, commettent une faute, et qui, loin de reail sévère du maître, dévorent le charme de désobéir, mangent avec délices le fruit défendu et s’amusent d’autant plus que, peut-être, dans le lointain gronde l’orage des pyiilions, ainsi Horace savoura cette journée.

Le mythe ingénieux que la Grèce a transmis jusqu’à nous, le roman de Galatée et de Pygmalion, ne se soutient, comme la charmante mythologie à laquelle il se rattache, que par de gracieuses allusions à d’éternelles vérités. Certes, jamais l’aventure de l’amoureux sculpteur n’eut sur la terre une plus belle, une plus fidèle image. Jane était Galatée et les foudres de l’Amour faillirent la consumer. Alors elle s’embellit de charmes nouveaux ; et si le feu de ses yeux devint plus vif, elle baissa plus souvent ses longues et belles paupières; sa modestie s’accrut en proportion de son bonheur, sa chasteté fut plus minutieuse, et sesjpegards ne prirent leur expression d’amour qu’à l’insu de' Landon, en silence, à la dérobée, parce qu’elle en connaissait la puissance. Si la froideur avait pu paraître sur sa figure, elle eût été froide, mais elle n’était que réservée, même en présence de sa chèvre Nelly. Elle fit prévaloir la coutume pleine de décence qui veut, en Angleterre, qu’une chambre nuptiale soit un lieu sa- ^cré dont l’entrée est interdite même aux serviteurs, et elle résolut de chercher une jeune femme de chambre qui,

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seule, fut chargée de rentretiea et des soins que réclamaient le sanctuaire. Comme elle, Landon voulut rester dans cette profonde solitude. Le cloître leur était devenu cher, et-d’ailleurs la situation de leur maison leur permettait de sortir par un faubourg sans être vus de personne : c’était, pour eux un précieux avantage. Landon avait chargé Nikel de lui acheter une voiture à Paris, et la voiture arriva. Le chasseur était revenu avec des chevaux, il fut exclusivement chargé de cette partie de l’administration domestique, et Jane put jouir ainsi de toutes les douceurs d’une opulence tranquille et sans éclat. Leur maison était commode, les prodigalités de sir Charles en avaient embelli l’intérieur selon le goût de Jane, et c’était celui d’Horace. Nikel, Nelly et G^trude leur formaient un domestique fidèle, discret. Quelquefois, au milieu d’une nuit de bonheur, Landon, appuyé sur le cœur de Jane, ne pouvait s’empêcher de songer à la fragilité de son bonheur. Alors. Jane l’accablait des plus douces caresses, lui parlait le langage le plus affectueux, le plus doux qui jamais ait flatté des oreilles humaines, et Landon répondait toujours avec amour, cachant ainsi au fond de son cœur une pensée bien cruelle. Quel supplice 1 et au sein de quel bonheur 1 C’est le père qui cache sa détresse à sa famille, qui répand sur ses enfants les jouissances à pleines mains, et qui, le lendemain peut-être, leur dira, au milieu de leurs tendres félicitations : — U n’y a plus de pain pour nous 1...

Quelques mois s’écoulèrent ainsi, et si Landon se souvint du temps qu’il avait 'passé près d’Eugénie, ce fut comme d’un songe pénible. La pauvre duchesse était éclipsée par cet astre nouveau. Les plaisirs les plus vifs goûtés avec elle pouvaient-ils approcher de ces torrents de bonheur, de cette inépuisable source de voluptés qu’il .devait à sa belle maîtresse ? Jane savait revêtir toutes les

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